Russie : la beauté froide et envoûtante des paysages du Grand Nord

Une photographe russe renoue avec ses racines et nous fait découvrir les vies et légendes figées à jamais.

De Evgenia Arbugaeva
Photographie De Evgenia Arbugaeva
Published 13 nov. 2020 à 10:13 CET
Soulevée par le vent, la neige enveloppe les édifices abandonnés et jette un regard froid sur ...

Soulevée par le vent, la neige enveloppe les édifices abandonnés et jette un regard froid sur les avenues désertes de Dikson. Elle qui incarnait autrefois la conquête soviétique de l'Arctique, la ville portuaire a progressivement été laissée pour compte après l'implosion de l'URSS en 1991.

Photographie de EVGENIA ARBUGAEVA
Cet article apparaît dans l'édition décembre 2020 du magazine National Geographic.

Les gens disent qu'une fois que vous avez goûté à l'Arctique, il est impossible de l'oublier. J'ai passé mon enfance à courir dans la toundra et à m'émerveiller devant les aurores boréales qui illuminaient le ciel lorsque je rentrais de l'école pendant la nuit polaire, le nom poétique donné aux deux mois d'obscurité qui représentent bien plus ici que la simple saison hivernale, un véritable état d'esprit. Il y a des années déjà que j'ai quitté ma Tiksi natale, une ville portuaire reculée donnant sur la mer de Laptev en Russie, pour aller vivre dans les métropoles de différents pays. Mais l'Arctique me rappelle à lui. L'isolement et la lenteur de son mode de vie me manquent. Dans ce paysage figé par la glace, mon imagination se laisse porter par le vent et les obstacles disparaissent. Le moindre objet devient symbolique, toutes les couleurs font sens. Il n'y a qu'ici que je suis moi-même.

Le constat est le même pour ceux que je photographie. Parfois, je me dis que leurs histoires sont comme les chapitres d'un même livre, autant de rêves liés entre eux par l'amour de cette même terre. Il y a l'ermite qui s'imagine vivre sur un navire en pleine mer, la jeune femme qui rêvait de s'installer aux confins du monde avec son bien-aimé. Puis il y a la communauté qui s'efforce de maintenir à flot son passé tout en assurant son avenir à travers le respect de ses traditions et la transmission de ses légendes. Vient enfin le vieux rêve soviétique de l'exploration et de la conquête polaire. Chaque rêve dispose de sa palette de couleur et d'une atmosphère qui lui est propre. Personne n'est ici sans raison.

Rejoints par leur chien, Dragon, Kostikova et Sivkov prélèvent des échantillons pour mesurer la salinité de l'eau de mer qui entoure l'étroite péninsule de Kanin, où la mer Blanche rencontre celle de Barents.

Photographie de EVGENIA ARBUGAEVA

Le premier rêve est celui de Vyacheslav Korotki. Il a longtemps été le chef de la station météorologique de Khodovarikha, installée sur une péninsule isolée de la mer de Barents, un bout de terre déserte qui lui donne l'impression de vivre sur un bateau. Lors de notre première rencontre, j'ai immédiatement reconnu son ciré, celui que tous les hommes portaient à l'époque soviétique dans ma ville natale. Korotki est un polyarnik, un spécialiste du pôle Nord, et il a consacré sa vie à l'Arctique. Aujourd'hui encore il transmet les bilans météorologiques du Grand Nord.

En dehors de la station, je pouvais entendre le craquement de la glace et le sifflement des câbles de la radio soufflés par le vent. À l'intérieur, grand calme, seuls les pas de Korotki et le grincement d'une porte marquaient le passage du temps. Toutes les trois heures, il sortait, puis revenait en marmonnant ses relevés, « Vent sud-sud-ouest, 12 mètres par seconde, rafales jusqu'à 18 mètres, de plus en plus fort, chute de pression, tempête de neige en vue », qu'il s'empressait de transmettre via une radio grésillante à une personne qu'il n'avait jamais vue.

Un jour, je me suis sentie triste, la nuit polaire avait semé le chaos dans mes pensées. Je suis allée voir Korotki avec une tasse de thé et une question, comment pouvait-il vivre ici, seul, vivant chaque jour la même chose. Il m'a répondu : « Tu as trop de préjugés et c'est normal, mais toutes les journées ne se ressemblent pas ici. Regarde, aujourd'hui tu as vu une superbe aurore boréale et la mer se couvrir d'une fine pellicule de glace, c'est très rare. On a aussi vu les étoiles ce soir, après une semaine passée à se cacher derrière les nuages, ce n'était pas magnifique ? » Je me suis sentie coupable de n'avoir été centrée que sur moi, oubliant de porter mon regard plus loin. Depuis, j'ai les yeux grand ouverts.

J'ai vécu un mois avec un jeune couple, Evgenia Kostikova et Ivan Sivkov ; ils recueillaient eux aussi des données météorologiques dans une autre contrée glacée de Russie. Après une année à vivre ensemble dans une ville sibérienne, Evgenia avait demandé à son amoureux de se joindre à elle dans ses aventures nordiques. Ils surveillaient la météo, coupaient du bois, cuisinaient, entretenaient le phare et veillaient l'un sur l'autre. Pour l'assistance médicale, ils dépendaient d'un hélicoptère lointain, dont l'arrivée était parfois retardée de plusieurs semaines à cause du mauvais temps. Evgenia appelait sa mère presque tous les jours, mais n'ayant pas grand-chose à lui raconter, elle lui demandait souvent de laisser le téléphone sur haut-parleur et de retourner à ses occupations. Loin de chez elle, elle s'asseyait pour écouter les sons de sa vie d'avant.

Les 300 Tchouktches du village d'Enourmino vivent de la terre et de la mer comme le faisaient leurs ancêtres dont ils ont également hérité les mythes et légendes qu'ils n'oublient pas de transmettre aux générations suivantes. Ils ont su garder leurs traditions et leur isolement y est sûrement pour quelque chose. À leurs yeux, la chasse est un honneur et les villageois respectent scrupuleusement les quotas fédéraux et internationaux fixés pour la chasse au morse et à la baleine, grâce auxquelles leur village peut endurer de longs hivers.

Non loin d'Enourmino, j'ai passé deux semaines dans une cabane en bois aux côtés d'un scientifique qui étudiait les morses. Il nous est arrivé de ne pas pouvoir sortir pendant trois jours consécutifs par peur de semer la panique parmi les 100 000 animaux dispersés autour de notre abri qui tremblait dès qu'ils se battaient ou se déplaçaient à proximité. (À lire : La transhumance des rennes dans la toundra sibérienne)

« Quand les morses nous ont encerclés, la hutte tremblait, » raconte Arbugaeva. « Leurs grognements étaient vraiment puissants ; c'était difficile de dormir la nuit. La température intérieure a aussi fortement augmenté à cause de la chaleur dégagée par les morses de cette immense colonie du Pacifique. S'ils étaient si nombreux à s'être hissés à terre (environ 100 000), c'est parce que le réchauffement climatique a grignoté la banquise sur laquelle ils se reposent habituellement.

Photographie de EVGENIA ARBUGAEVA

À Dikson, sur les rives de la mer de Kara, la glace n'a fait qu'une bouchée des grandes ambitions de l'Union soviétique. À son apogée dans les années 1980, la ville était la capitale de l'Arctique russe mais depuis l'effondrement du bloc soviétique elle n'est plus que son fantôme. De nouvelles villes verront peut-être le jour avec le réchauffement de la région, mais le spectacle de l'échec humain à une telle échelle m'attriste.

À mon arrivée, j'étais déçue par mes photos d'une ville plongée dans l'obscurité sans fin. Puis, au bout de quelques semaines, l'aurore boréale a embrasé le ciel et inondé le paysage de ses nuances électriques. Baigné de lumière verte, le monument aux morts ressemblait au monstre de Frankenstein qui, après tout, à la fin du livre de Mary Shelley s'enfuit pour rejoindre les terres isolées de l'Arctique. Aussi belle qu'éphémère, l'aurore boréale s'est évanouie et l'obscurité a de nouveau envahi la ville jusqu'à la rendre invisible.

Evgenia Arbugaeva est née à Tiksi, une ville de l'Arctique russe. Elle a récemment documenté la traque au papillon en Inde pour le magazine.

La National Geographic Society a participé au financement de cet article.

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