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Amazonie : ce peuple natif documente la déforestation illégale de son territoire

Espérant sauver son territoire menacé par la déforestation illégale en Amazonie, le peuple des Uru-Eu-Wau-Wau a décidé de documenter sa lutte de l'intérieur.

De Scott Wallace
Publication 23 août 2022, 16:28 CEST
À mesure que les colons pénètrent dans les zones protégées de la forêt amazonienne, ce qui ...

À mesure que les colons pénètrent dans les zones protégées de la forêt amazonienne, ce qui était autrefois une forêt tropicale n'est plus qu'un paysage calciné.

PHOTOGRAPHIE DE Screengrab Courtesy Amazon Land Documentary

Il y a quarante ans, le gouvernement brésilien a établi un premier contact avec une tribu native de guerriers appelée Uru-Eu-Wau-Wau, dans les forêts tropicales de l’État du Rondônia, à l’ouest du Brésil. Ce contact était l’aboutissement d’une campagne de pacification menée pendant des années par la FUNAI, l’organisme brésilien des affaires natives, dont l’objectif était d’attirer la tribu hors de la jungle avec des cadeaux tels que des couteaux, des haches, des tissus et des miroirs.

Les conséquences de ce contact et la détermination de la tribu à défendre ses terres et ses traditions font l’objet d’un nouveau documentaire poignant, The Territory, produit par National Geographic Documentary Films et disponible prochainement.

Au début des années 1980, le Rondônia connaissait d’intenses bouleversements sociaux et environnementaux, en grande partie dus à la construction d’une nouvelle autoroute de près de 1 500 kilomètres de long. Appelée BR-364, celle-ci attirait un torrent d’étrangers entassés dans des bus et des camions. Pour la plupart des citadins appauvris et des travailleurs salariés du sud et du nord-est du Brésil qui n’avaient pas de terre, ils arrivaient par dizaines de milliers, poursuivant la promesse de terres gratuites et le rêve de posséder leur propre petit coin de paradis.

Rêvant d'une vie meilleure, un couple construit une maison au milieu des arbres coupés et brûlés dans les années 1980. La population du Rondônia a augmenté de 15 % par an dans les années 1970 et 1980.

PHOTOGRAPHIE DE William Albert Allard, Nat Geo Image Collection

Une attaque frontale contre la forêt tropicale a suivi. En partant de la BR-364, les colons n’ont pas tardé à ouvrir des routes secondaires, puis tertiaires dans la jungle, tout en occupant et défrichant des parcelles afin de faire place à leurs cultures et pâturages. Alors que les colonisateurs s’enfonçaient dans la forêt, les images satellite ont révélé un modèle de fragmentation de la forêt ressemblant à un squelette de poisson, ce qui a conduit les écologistes à inventer l’expression de routes « en arêtes de poisson » pour décrire la dévastation environnementale dans le Rondônia.

La violence s’est accompagnée du nivellement de la forêt. Les colons considéraient les natifs, dont ils avaient volé les terres, comme une nuisance dangereuse qu’il valait mieux combattre. S’est ensuivie une guerre à base d’échanges de balles et de flèches qui a engendré des résultats prévisibles. Certains témoignages font état de raids d’extermination organisés, de villages natifs entiers anéantis. Les colons et les guerriers natifs enlevaient des femmes et des enfants, et les tuaient par vengeance. Les agents de terrain de la FUNAI sont alors arrivés et ont cherché à « apaiser » les Uru-Eu-Wau-Wau, et à les installer dans une réserve protégée avant qu’ils ne soient exterminés.

Armé contre les défenseurs natifs, un récolteur de caoutchouc fait une pause au milieu des cacaoyers. Photographie tirée d'un article publié en 1988 dans le magazine National Geographic au sujet de l'assaut des colons dans l'État reculé du Rondônia, au Brésil.

La ruée vers les terres de Rondônia et la longue campagne de la FUNAI pour entrer en contact avec les Uru-Eu-Wau-Wau ont été documentées dans deux articles publiés dans le numéro du 100e anniversaire du magazine National Geographic, en décembre 1988. Bien qu’une partie des Uru-Eu-Wau-Wau se soient liés d’amitié avec l’équipe de la FUNAI, d’autres guerriers tenaient toujours bon et refusaient tout contact. À l’époque du reportage, des archers ont lancé des flèches sur les bases qui avaient été mises en place par la FUNAI pour établir le contact avec les tribus isolées. L’une de ces flèches a transpercé le poumon d’un agent de terrain, nécessitant une évacuation d’urgence par hélicoptère.

Les Uru-Eu-Wau-Wau ont été les perdants incontestables de ce conflit tragiquement biaisé. Alors que la population du Rondônia a augmenté de 15 % par an dans les années 1970 et 1980, les populations tribales, quant à elles, ont chuté. Malgré les ravages causés par ces violences, ce sont les maladies contagieuses importées par les colons, telles que la grippe et la rougeole, contre lesquelles les communautés natives avaient peu ou pas de défense immunologique, qui représentaient les plus grandes menaces. Dans son article de 1988 intitulé Last Days of Eden, Loren MacIntyre rapportait que la FUNAI estimait officiellement le nombre de membres de la tribu à 1 200. Mais ses observations personnelles, glanées lors de vols de reconnaissance et d’expéditions sur le terrain, ont conduit MacIntyre à estimer que le nombre réel tournait davantage autour des 350.

 

DOCUMENTER POUR SENSIBILISER

Aujourd’hui, les 180 membres survivants de la tribu sont confrontés à un nouvel assaut. Alors que des forêts ont été rasées dans d’autres régions du Rondônia afin de faire place à des élevages de bétail et à des plantations de soja, leur réserve de plus de 186 000 kilomètres carrés reste l’un des derniers bastions de nature sauvage de l’État. Au moins quatre bandes de nomades natifs isolés errent encore dans ses profondeurs. Elle est également la cible de la convoitise d’étrangers.

Encouragée par les discours incendiaires de Jair Bolsonaro, président d’extrême droite du pays, une nouvelle vague de colons très organisés a commencé à émerger dans le territoire natif d’Uru-Eu-Wau-Wau en 2019. Les courageux efforts de la tribu pour défendre ses terres et ses traditions face à ces menaces font l’objet du documentaire The Territory.

La terre natale du peuple Uru-Eu-Wau-Wau est en train d'être consumée par les flammes, les colons rasant la forêt pour en faire des pâturages. La production de viande bovine est responsable de la majorité de la déforestation.

PHOTOGRAPHIE DE Screengrab Courtesy Amazon Land Documentary

Réalisé par Alex Pritz, le film s’appuie sur des images véridiques tournées par les Uru-Eu-Wau-Wau eux-mêmes. À l’origine, ce concept n’était pas prévu, mais lorsque la pandémie de COVID-19 a éclaté en 2020 et que la tribu a fermé ses terres aux étrangers, Pritz et son équipe de production ont dû tout faire pour sauver le projet. Ils ont décidé d’essayer quelque chose de nouveau en déposant des caméras (désinfectées) à l’entrée du village des Uru-Eu-Wau-Wau, puis en partageant des vidéos d’instructions à distance via WhatsApp.

« J’ai créé une vidéo de démonstration », raconte Pritz, décrivant ses explications des principes de base de la manipulation des caméras. « Voici le bouton de mise en marche, voici l’enregistrement, voici les niveaux sonores. » Une fois que les caméramans natifs ont maîtrisé les bases, les ateliers vidéo ont progressé vers les tenants et aboutissants de la production de séquences et de scènes. Nous prenions des films brésiliens en portugais et nous les découpions pour leur montrer : « Voici un plan d’ensemble. Voici un gros plan. Voici comment on coupe entre ces deux choses différentes ».

Les membres de la communauté Uru-Eu-Wau-Wau ont dû se former à la réalisation de films sur le tas, pendant la pandémie de COVID-19.

Pendant plus d’un an, les Uru-Eu-Wau-Wau ont filmé et produit leur propre contenu. « Ils nous ont fait savoir : "nous allons faire un voyage de surveillance, voici ce que nous pensons qu’il va se passer" », se souvient Pritz. « Nous réfléchissions à certaines questions : qui suivre, comment filmer. Puis ils allaient chercher ce qu’ils pouvaient, et nous le découvrions après. »

Le résultat de ce travail est un aperçu étonnant et dramatique de la vie d’une communauté native assiégée d’Amazonie, vue de l’intérieur. Nous voyons les activités quotidiennes de la communauté, leurs soirées autour du feu, leurs réunions. Et surtout, nous sommes témoins des efforts qu’ils déploient pour surveiller leur territoire et affronter les personnes qui accaparent leurs terres et défrichent illégalement la forêt dans leur réserve. Avec le tournage du documentaire, les Uru-Eu-Wau-Wau ont découvert une arme puissante pour les aider à défendre leur territoire.

Les membres de l'équipe de surveillance native Jupaú patrouillent les limites de leur réserve de plus de 186 000 kilomètres carrés, qui reste l'un des derniers bastions de la nature sauvage dans l'État du Rondônia.

PHOTOGRAPHIE DE Screengrab Courtesy Amazon Land Documentary

« Je pense qu’il est très important que nous, les natifs, filmions notre propre lutte, la défense de notre territoire », confie le caméraman Tangãi Uru-Eu-Wau-Wau dans un message écrit depuis l’intérieur de la réserve. « Ceux qui vivent dans le village vivent ces choses au moment où elles se produisent. Nous vivons les menaces, les invasions du territoire, les personnes qui accaparent nos terres, les bûcherons. En filmant, nous pouvons documenter les principaux aspects de notre communauté. »

Parmi les personnages principaux figure Bitaté Uru-Eu-Wau-Wau, 22 ans, qui doit soudainement prendre les rênes de l’organisation tribale, Jupaú, suite au meurtre brutal de son camarade Ari dans une ville située tout près de la réserve, en 2020. Les autorités brésiliennes ont déclaré avoir arrêté un suspect dans cette affaire, mais n’ont divulgué que peu de détails.

Dans un message WhatsApp écrit depuis un poste de surveillance à la frontière du territoire, Bitaté confie à National Geographic qu’il espère que le film pourra sensibiliser le public, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du Brésil, aux réalités auxquelles les Uru-Eu-Wau-Wau sont confrontés au quotidien. « Je veux que le monde connaisse mon peuple, qu’il comprenne que nous sommes un peuple travailleur qui se bat toujours pour protéger son territoire par tous les moyens. »

 

LE COMBAT CONTINUE

Le documentaire est également novateur du fait de l’accès de Pritz et de son équipe aux images des colons cherchant à s’emparer des terres de la réserve. Les caméras suivent les colons en herbe avec leurs tronçonneuses, renversant des arbres centenaires et mettant le feu à la jungle : le témoignage d’une saisie effrontée et purement illégale de terres.

À l’instar des colons désespérés qui ont inondé le Rondônia dans les années 1980, et qui plaignaient que les natifs avaient « trop de terres », ces nouveaux arrivants se considèrent comme les champions du progrès, et comme la clé de la prospérité future du Brésil. « Ça me rend malade que l’on nous considère comme des criminels, comme si c’était nous qui faisions du mal au pays », confie un jeune colon nommé Martins, s’adressant à la caméra alors qu’il met le feu à la parcelle de terre qu’il vient de défricher. « À la fin, le gouvernement nous soutiendra, mais seulement une fois que nous aurons commencé le travail. »

Un colon plus âgé, Sergio, est filmé à la tête d’une action très organisée destinée à s’emparer d’un énorme morceau de terre au centre de la réserve, suffisant pour installer 1 000 familles. Il parle avec une amertume non dissimulée des Uru-Eu-Wau-Wau : « Ils ne font pas d’agriculture. Ils ne produisent rien. Ils se contentent de vivre là ».

En comparant ses expériences avec le reportage de National Geographic de 1988, Pritz a été frappé par la ressemblance entre la dynamique qui se jouait à la frontière du Rondônia à l’époque, et celle que nous observons aujourd’hui. « J’ai l’impression que n’importe laquelle des citations du magazine pourrait être transposée dans le film, ou qu’une citation du film pourrait être transposée dans cet article, mot pour mot », se désole Pritz.

Née et élevée dans le Rondônia, la militante des droits des communautés natives Txai Suruí est productrice exécutive de The Territory. Elle a reçu des menaces de mort en raison de ses efforts pour préserver les terres natives et mettre fin à la déforestation.

PHOTOGRAPHIE DE Gabriel Uchida

Sur une note plus optimiste, il ajoute : « Ce qui a changé dans la façon de raconter l’histoire, c’est que la communauté native a un rôle à jouer. Même s’ils ne sont pas en train de gagner la guerre, ils disposent de nouveaux outils qui leur permettent de se battre un peu plus et sur différents fronts. Je trouve que ça fait plaisir ».

Dans une scène particulièrement poignante, on voit la famille de Bitaté, la nuit, se balancer dans des hamacs autour du feu commun. Fixant la lueur orange des flammes, Warina, le grand-père vieillissant de Bitaté, se souvient de l’époque (montrée dans des images d’archives) où lui et ses compagnons guerriers se sont laissés séduire par les casseroles, poêles et autres cadeaux apportés par les agents de la FUNAI. « Si ce n’était pas arrivé, nous ne serions pas ici maintenant, entourés de blancs », déplore-t-il. À l’époque, « on pouvait marcher encore et encore, et ne trouver que des arbres ».

S’exprimant dans sa langue maternelle, il exhorte Bitaté à reprendre le combat pour défendre la terre et empêcher les Uru-Eu-Wau-Wau de disparaître complètement. « C’est à la prochaine génération de s’en occuper, maintenant. » Nous avons l’impression d’avoir pu assister au passage du flambeau.

Aujourd’hui encerclé par des fermes et des pâturages, le territoire Uru-Eu-Wau-Wau est un puissant symbole représentant toutes les réserves et de tous les peuples en lutte qui retiennent le raz-de-marée de dévastation qui menace d’engloutir toute l’Amazonie.

À un moment du film, Neidinha Bandeira, militante pour les droits des peuples natifs, se balance dans un hamac dans sa maison de Porto Velho, la capitale du Rondônia. Fille d’un récolteur de caoutchouc, elle a grandi chez les Uru-Eu-Wau-Wau. Sa fille native, Txai Suruí, est une productrice exécutive du film.

« Ils brûlent sans réfléchir », dit la voix de Bandeira sur des images de forêt en feu. « Le territoire Uru-Eu-Wau-Wau est comme une barrière contre la déforestation. S’il est coupé, nous perdrons le reste de la forêt tropicale. » Alors que nous voyons une vue Google Earth du territoire vert émeraude entouré d’un océan de dévastation, Bandeira ajoute : « Préserver le territoire des Uru-Eu-Wau-Wau, c’est sans l’ombre d’un doute la façon dont nous parviendrons à sauver l’Amazonie. »

Scott Wallace est professeur associé de journalisme à l'Université du Connecticut et auteur de The Unconquered: In Search of the Amazon’s Last Uncontacted Tribes.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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