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Fair Isle : de brume et de pierre

À la découverte de Fair Isle, petite île solitaire des Shetlands, paradis des oiseaux et des voyageurs en quête d'une retraite déconnectée.

De Lisa Jones, National Geographic Traveler
Photographie De Jim Richardson
Publication 25 févr. 2021, 15:31 CET
Île coiffée de nuages dans l’archipel de Saint-Kilda, Boreray est l’une des terres les plus sauvages d’Écosse. ...

Île coiffée de nuages dans l’archipel de Saint-Kilda, Boreray est l’une des terres les plus sauvages d’Écosse. Les fous de Bassan y nichent par milliers.

Photographie de Jim Richardson

Les moutons ne daignent pas s’écarter pour me permettre d’avancer le long de la falaise. Quand je m’arrête, ils s’arrêtent aussi. Quand je reprends ma marche, ils trottinent juste devant moi, blottis en un petit troupeau à l’arrière-train boueux, et se retournent de temps en temps comme pour me demander une explication : « Alors mam’zelle, où est-ce qu’on va ? On se promène ? Vous voyagez seule ? Vous êtes célibataire ? »

Tout en prenant soin de regarder où je pose le pied et en gardant un œil sur l’océan en contrebas, je leur réponds que je cherchais une destination pour randonner. Des bandes d’eau claire et turquoise parsèment une mer assombrie par le varech, semblable à la robe à deux couleurs d’un poney pinto. De temps en temps, l’eau met en œuvre une plus grosse vague qui va frapper les falaises dans un grondement, qui ne parvient à moi qu’au bout de quelques secondes.

« Et puis, j’avais envie de partir très loin, leur dis-je. Sur une petite île perdue, qui s’apparente à un conte de fée. » Les moutons ont cligné des yeux.

Au cœur des Orcades, des moutons broutent entre les pierres levées de Stenness, vestiges vieux de 5 000 ans datant du néolithique. « En Écosse, l’Histoire est aussi omniprésente que la pluie, et toujours à portée de main », sourit Jim Richardson, notre photographe.

Photographie de Jim Richardson

Je me trouve en Écosse. Je ne peux être que là. C’est mon point de chute favori, des douces collines des Borders au majestueux château d’Édimbourg, en passant par les panoramas grandioses des Highlands. Cette fois j’explore une Écosse dépouillée, un endroit sans châteaux, sans festivals, avec une poignée d’arbres seulement. Je suis à Fair Isle, un bout de velours vert battu par les vagues, mesurant à peu près 2,5 km sur 5 et situé à quelque 130 km au nord de la Grande-Bretagne, où ne vivent qu’une soixantaine de personnes.

Fair Isle est à mi-chemin entre les Orcades et les Shetland. L’île a servi de décor à Shetland, une série policière géniale de la BBC. J’avais été happée par un épisode sur le meurtre d’une ornithologue travaillant dans un endroit appelé «Fair Isle Bird Observatory »*. Une petite recherche sur Internet plus tard, j’apprenais que l’endroit existe et qu’une variété impressionnante d’oiseaux traversent l’île pendant les migrations de printemps et d’automne.

Enhardie par Wikipédia, qui décrit Fair Isle comme « l’île habitée la plus isolée du Royaume-Uni», j’ai fait mes réservations. Dès que je débarque de l’avion à sept places sur la piste en terre de l’île, je suis saisie d’une agréable stupeur qui ne va se dissiper qu’à mon départ, cinq jours plus tard. L’endroit est infiniment simple et accueillant. Vous pouvez en arpenter à peu près tous les coins. Même les champs clos sont pourvus de petits échaliers en bois pour passer au-dessus des murs ou des clôtures. Durant mes escapades, je profite de plus de vingt heures de lumière par jour. Parfois, la brume vient habiller les reliefs. Des collines verdoyantes se terminent en falaises abruptes qui plongent dans l’océan.

Les collines voisines du broch de Dun Carloway, sur l’île de Lewis et Harris, sont chargées d’histoire. Des pierres extraites de cette fortification défensive de l’âge du fer sont éparpillées dans l’île, greffées dans les enclos et les murs.

Photographie de Jim Richardson

Il y a des oiseaux sur ces falaises. Beaucoup d’oiseaux. Au large, un rocher est quasiment blanc, tant les fous de Bassan sont nombreux à y nicher. Des mouettes se reposent dans de petites cavités moussues. Des macareux déambulent entre leurs terriers tels de petits maîtres d’hôtel en smoking. Puis ils prennent leur envol, leurs pattes orange soigneusement serrées alors qu’ils plongent en piqué dans l’eau pour attraper des lançons. Ensuite, ils regagnent leur demeure, les pattes comiquement ballantes dans les airs, avant un atterrissage soigné alors que leurs proies argentées débordent de chaque côté de leur bec orange et noir. Ils charment chaque humain qui passe par là. Ce jour-là, moi et Charlotte York, une assistante scolaire à York, en Angleterre. « Je n’y connais rien aux oiseaux, me glisse-t-elle en prenant des photos. Je suis juste venue pour voir les macareux. »

C’est une chose que je pouvais comprendre. Je me suis abandonnée à une rêverie silencieuse en admirant les corps ronds des volatiles, leurs yeux cerclés de rouge, leur coiffure façon Gatsby le Magnifique (des plumes noires et élégantes qui forment une pointe sur leur crâne immaculé). Un grand labbe passe au-dessus de nos têtes. Ces oiseaux, qu’on appelle ici «bonxies», sont des mouettes bien bâties d’1,50 m d’envergure, friandes de macareux, de leurs œufs, de leurs poussins et de leur nourriture. Un autre passe à toute allure, projetant une ombre d’avion de chasse sur la scène. Toute la colonie de macareux se recroqueville à l’unisson.

Je décide de prendre un déjeuner copieux au restaurant de l’observatoire, le seul de l’île. Je suis assise à côté de l’un des ornithologues résidents, Ciaran Hatsell, et je m’extasie sur les macareux.

À mi-chemin entre les Shetland et les Orcades, Fair Isle, dans l’Atlantique Nord, ne compte qu’une seule cabine téléphonique pour sa soixantaine d’habitants.

Photographie de Jim Richardson

«Ils plaisent au public, convient-il. Ils ont l’air très mignons et doux. Nous en attrapons beaucoup pour les baguer. » Il prend une cuillerée de bortsch avant d’ajouter : «ils répandent des excréments partout sur vos jambes. Le pire, ce sont leurs serres de vélociraptor, qui pointent sur les côtés et sont faites pour creuser. Ils adorent les planter partout où ça peut faire mal. Ils sont horribles. »

« Eh bien alors…, dis-je en me raclant la gorge, quel est votre oiseau préféré ? » « Les bonxies ! C’est une espèce rare dans le monde, environ 60 % vivent dans les Shetland. Ils sont typiques de la région. Ce sont de vrais personnages. Quand on sort pour trouver leurs nids et baguer les oisillons, on se rend compte que ce sont de grosses boules duveteuses. » 

L’observatoire ornithologique est né dans la tête de George Waterston, un ornithologue d’Édimbourg, qui a acquis Fair Isle en 1948 après avoir élaboré le plan du bâtiment alors qu’il était dans un camp allemand de prisonniers de guerre. Le National Trust for Scotland, un organisme à but non lucratif dédié à la protection du patrimoine naturel et culturel du pays, a racheté en 1954 l’île à Waterston pour 5 500 livres sterling et a œuvré à la stabilisation de sa population aviaire déclinante.

Le lendemain, je marche vers le sud, où il y a moins de bonxies et plus d’humains. Il fait beau et les gens du pays fauchent du foin en me saluant au passage. Des panneaux posés contre les clôtures des jardins indiquent les maisons où l’on vend des pulls de Fair Isle. Je m’arrête pour acheter du chocolat dans l’unique épicerie de l’île et je fais la connaissance de Fiona Mitchell, qui officie derrière le comptoir. Elle est arrivée à Fair Isle à l’âge de dix ans, a grandi ici, est partie, puis revenue il y a 22 ans pour gérer le magasin et le bureau de poste avec son mari. « Ici, les gens vous aident et vous les aidez en retour, dit-elle. Vos gamins sont en sécurité, et vos voisins se soucient d’eux comme des leurs. »

Vivre sur l’île comporte aussi des inconvénients : vous ne pouvez pas voyager quand vous voulez. Vous pouvez rester bloqué. Quand le mauvais temps s’éternise, « on passe en mode "quand doit-on commencer à rationner le fromage ?" », m’explique Fiona. « On est déjà restés six semaines sans bateau. »

Les pêcheurs de l’île hissent leurs barques, appelées yoals, sur les plages et les calent dans des « noosts », des niches enserrées de pierres et rongées par le temps.

Photographie de Jim Richardson

Jimmy Stout, 75 ans, tond la pelouse devant le musée de Fair Isle sous l’œil attentif de son chien. Ancien capitaine de ferry, il me raconte l’histoire de son grand-père, le premier sur les lieux quand un avion allemand de la Seconde Guerre mondiale abattu par des Spitfire s’est écrasé sur l’île en janvier 1941, dans un champ non loin de sa maison.

L’armée britannique avait capturé les survivants mais il avait fallu s’y reprendre à trois fois pour les transporter hors de l’île. Un hors-bord et un chalutier s’étaient échoués avant qu’un canot de sauvetage ne parvienne à embarquer les prisonniers.

Chaque récit revient fatalement à l’isolement de l’île. Mais elle vaut le coup. J’ai fait de longues balades solitaires et partagé des repas avec de sympathiques compagnons. Le dernier soir, j’ai descendu la petite colline jusqu’à North Haven. Le ciel était dégagé. J’aurais voulu que les nuages l’obscurcissent pour que le trafic aérien vers Fair Isle soit suspendu, histoire de prolonger mon séjour.

* ndlr : depuis le reportage, un incendie a détruit l’observatoire. Une levée de fonds est en cours pour le reconstruire. La réouverture est espérée en 2022. www.fairislebirdobs.co.uk

 

Article publié dans le numéro 21 du magazine National Geographic Traveler

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