Le Mobilier national : quatre siècles de mobilier d’État et de savoir‑faire français
Depuis quatre siècles, le Mobilier national meuble le pouvoir, des palais de Henri IV à l'Élysée. Dans ses ateliers, artisans et créateurs perpétuent et renouvellent des savoirs-faire rares.

Sous la tutelle du ministère de la Culture, il veille sur près de 100 000 meubles et œuvres textiles, dont une partie dort en réserve.
Sous la tutelle du ministère de la Culture, il veille sur près de 100 000 meubles et œuvres textiles, dont une partie dort en réserve.
Pour la nouvelle saison de la série Les plus belles destinations diffusée sur Disney+, Antoni Porowski a choisi d’emmener les spectateurs découvrir Paris, et l'une des adresses les moins connues du grand public est sans doute le Mobilier national. On l'y suit cheminant entre les trônes dorés et les sièges modernistes, s'arrêtant devant un fauteuil commandé jadis par Napoléon Ier, puis devant une table qui a vu se succéder les investitures présidentielles.
À ses côtés, Lucile Montagne, qui dirige les collections de design, de tapisseries et de tapis contemporains de la maison, lui présente cette grande institution.
UN DÉPÔT VIVANT
Le Mobilier national est l'héritier du Garde-meuble de la Couronne, qui veillait sous l’Ancien Régime sur les meubles et les tentures des palais royaux. Fondé en 1604 sous Henri IV, puis réorganisé en 1663 par Louis XIV, il a traversé les régimes sans renoncer à sa vocation première : meubler les résidences présidentielles et les grandes adresses de la République, du palais de l’Élysée jusqu’aux ambassades disséminées à travers le monde. Placé sous la tutelle du ministère de la Culture, il veille aujourd'hui sur près de 100 000 meubles et œuvres textiles, dont une part repose en réserve tandis que l'autre orne ces décors officiels.
Conservatrice du patrimoine, Lucile Montagne porte au sein de la maison un titre singulier, celui d’inspectrice des collections. Ce statut la mène jusque sur les lieux de dépôt, où il lui revient de s'assurer que chaque œuvre se trouve à sa place et qu’elle s’y porte bien. Avec huit consœurs et confrères, elle parcourt le pays. « On a environ 600 adresses de dépôt, des ministères, un peu partout en France, l’Élysée, des ambassades… », énumère-t-elle.
Rien, dans ces collections, ne dort derrière une vitrine. Ministres et chefs d’État s’en servent au quotidien. « Les meubles étant en usage, ils s’abîment forcément. C’est normal, comme les meubles chez nous », relève l’inspectrice. Sept ateliers de restauration se relaient pour leur rendre leur éclat, et près de 2 000 pièces y sont traitées chaque année.
À cette mission séculaire est venue s'ajouter, le 1er janvier 2025, une organisation nouvelle, née de l’union du Mobilier national et de la Cité de la céramique de Sèvres et de Limoges, l'illustre manufacture de porcelaine née au XVIIIe siècle. Le nouvel ensemble forme un établissement public que préside Hervé Lemoine et que l’État a doté, pour la seule année 2025, d’un budget de 51 millions d’euros.

Le Mobilier national descend du Garde-meuble de la Couronne, l’administration qui veillait, sous l’Ancien Régime, sur les meubles et les tentures des palais royaux.
Le Mobilier national descend du Garde-meuble de la Couronne, l’administration qui veillait, sous l’Ancien Régime, sur les meubles et les tentures des palais royaux.
LA TRANSMISSION D’UN SAVOIR-FAIRE FRANÇAIS
Ici, les métiers à tisser n’ont jamais cessé de fonctionner. Aux manufactures des Gobelins et de Beauvais, les lissiers exécutent à la main des tapisseries au point plat, ces grandes tentures murales tendues sur le métier, tandis qu’à la Savonnerie, d’autres mains nouent un à un les brins de laine dont naissent les tapis. Ces techniques, que Colbert réunit au XVIIe siècle sous l’autorité royale sans toutefois les avoir inventées, n’ont guère varié depuis. « On continue à faire ce travail à la main. C’est très important pour nous, à un moment où il y a de plus en plus de technologies dans la création », souligne Lucile Montagne.
Pareil ouvrage se mesure en années, et un tapis de la Savonnerie réclame parfois dix années de travail. « On est sur des techniques qui auraient du mal à être maintenues dans un monde uniquement privé », observe l’inspectrice, qui rappelle qu’un acheteur pourrait difficilement en assumer seul le prix.
La pérennité de ce savoir-faire précieux dépend du renouvellement des générations, et donc d’un recrutement minutieux. Retenus sur dossier puis devant un jury, de jeunes apprentis rejoignent une école d’art textile qui forme aussi bien les restaurateurs, chargés de réparer les pièces anciennes, que les créateurs appelés à en concevoir de nouvelles.
Antoni Porowski a rencontré l'une de ces artisanes penchée depuis plusieurs années sur un même tapis promis à une résidence officielle. Pour prolonger encore cette transmission, le nouvel ensemble a inauguré en septembre 2025 un centre de formation des apprentis consacré aux métiers dits « orphelins », ces savoir-faire devenus si rares qu’aucune formation n'y prépare plus.
MODERNE DEPUIS DES LUSTRES
On se méprendrait à imaginer le Mobilier national tout entier consacré à la conservation du passé. « On ne fait pas de copies de pièces anciennes, on fait appel à des créateurs contemporains pour fournir des dessins », explique l’inspectrice, dont la démarche prolonge une habitude déjà chère aux manufactures royales puis impériales. Lucile Montagne emprunte une formule à Hervé Lemoine. « Notre président aime dire que nous sommes “modernes depuis des lustres” », rapporte-t-elle.
Les artisans eux-mêmes y voient un terrain d'invention, car « plutôt que de ne travailler avec personne et de ne faire que des modèles anciens, c’est beaucoup plus intéressant d’être en contact avec des créateurs contemporains », confie-t-elle. Les expérimentations et l'audace sont propres à la maison, qui dès les années 1970, mit en place un atelier pour éprouver des matériaux inédits. « On a notamment fait une tapisserie en plastique », se souvient l’inspectrice. Le même savoir-faire sait aussi ressusciter les décors d’autrefois, comme un tapis tissé pour le siège de la Légion d’honneur ou un tapis d’estrade destiné au château de Versailles.
Cette vitalité échappe pourtant au plus grand nombre. « Quand on pense aux Gobelins, on pense tapisserie ancienne, et on ne soupçonne pas qu’on continue à faire de la création contemporaine », regrette Lucile Montagne. Ses missions de formation et de diffusion restent dans l’ombre de ses collections, alors même qu’elles gagnent du terrain jusque sous les ors du palais présidentiel. « L’Élysée aujourd’hui est beaucoup réaménagé, on y a beaucoup d’art contemporain », observe-t-elle.
Ce regard tourné vers l’avenir gagne aussi les matières premières, depuis que l’établissement s’est doté d’un laboratoire des pratiques durables, soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller, où l’on met au point des matériaux et des teintes moins polluants.
Dans les pas d’Antoni Porowski, le visiteur curieux peut à son tour venir découvrir ces ateliers lors des visites guidées que la maison organise plusieurs fois par semaine.
BIEN PRÉPARER VOTRE VISITE
Le prix d'une visite sans guide est de 8€ par personne (tarif réduit 7€), contre 14€ pour une visite guidée (tarif réduit 9€). Gratuité pour les moins de 18 ans et les moins de 26 ans ressortissants de l'Union européenne.
Adresse : 42 avenue des Gobelins, 75013 Paris - desservi par les lignes de bus 27, 47, 83, 9 et la ligne de métro 7 (descendre à l'arrêt Les Gobelins).
Informations et réservations : https://www.mobiliernational.culture.gouv.fr
