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Le voyage, une activité humaine essentielle

Le voyage n'a rien de rationnel, mais il est inscrit dans nos gènes. Voici pourquoi vous devriez dès maintenant planifier votre prochaine aventure.

De Eric Weiner
Publication 19 janv. 2021, 16:29 CET
En 1961, le célèbre photographe Volkmar Wentzel immortalisait pour National Geographic ces deux femmes fixant les vagues ...

En 1961, le célèbre photographe Volkmar Wentzel immortalisait pour National Geographic ces deux femmes fixant les vagues de Peggys Cove, en Nouvelle-Écosse. Toutes les images de cet article proviennent de la collection National Geographic.

Photographie de Volkmar Wentzel, Nat Geo Image Collection

Mon passeport m'a beaucoup servi ces derniers temps. Je l'ai utilisé comme dessous de verre et pour caler ma table. Il plaît également beaucoup à mon chat.

Bienvenue dans la pandémie des déceptions. Voyages annulés ou non planifiés par peur d'annulation. Adieu réunions de famille, échanges universitaires et farniente à la plage. Victimes d'un minuscule virus et de la longue liste de pays dans lequels on ne peut plus se rendre.

D'après un sondage réalisé par l'American Hotel and Lodging Association au mois d'août 2020, seul un tiers des Américains déclarait avoir voyagé une nuit ou plus depuis le mois de mars et ils n'étaient pas beaucoup plus (38 %) à prévoir de le faire avant la fin de l'année dernière. Le tableau de nos vies à l'arrêt peint par ces chiffres était d'une morosité flagrante.

Ce n'est pas dans notre nature d'être à ce point sédentaire. Le voyage est inscrit dans nos gènes. En tant qu'espèce, nous avons passé le plus clair de notre existence « comme chasseurs-cueilleurs nomades en petits groupes de 150 individus ou moins, » écrit Christopher Ryan dans Civilized to Death: The Price of Progress. Ce mode de vie nomade n'était pas fortuit. Il était utile. « Passer d'un groupe à l'autre est toujours une option pour éviter l'émergence de conflits ou simplement pour changer d'environnement social, » indique-t-il. Robert Louis Stevenson résume la situation en quelques mots : « L'important, c'est de se déplacer. »

Mais alors, que se passe-t-il si nous sommes dans l'impossibilité de bouger ? De chasser ou de cueillir ? Que doit faire le voyageur ? Il existe plusieurs réponses à cette question. Le désespoir n'en est pas une.

Sur cette vue aérienne de 1967, un parterre de baigneurs se relaxe sous les parasols ou sur les serviettes de plage à Ocean City, dans le Maryland.

Photographie de Emory Kristof, Nat Geo Image Collection

Notre espèce est capable de s'adapter. Il nous est possible de tolérer de brèves périodes de sédentarité. Un soupçon d'illusion peut également aider. Nous ne sommes pas bloqués à jamais, se dit-on, mais simplement entre deux voyages, comme le commercial en attente de la prochaine opportunité. On passe la journée à feuilleter de vieux magazines de voyage ou à parcourir notre fil Instagram. On se replonge dans nos souvenirs. Tout cela nous apaise, pour un temps seulement.

Nous enfilons un masque de courage. « Staycation Nation, » le pays des vacances à la maison, déclarait joyeusement Canadian Traveller en couverture de son numéro de septembre, comme si c'était un choix et non un lot de consolation.

L'année dernière, l'organisation des professionnels du voyage aux États-Unis, l'U.S. Travel Association, lançait une campagne de relance nationale baptisée « Let’s Go There. » Soutenue par une coalition d'entreprises du secteur touristique (hôtels, offices de tourisme, compagnies aériennes), l'initiative avait pour objectif d'encourager les Américains à concrétiser leur désir inassouvi de voyage en les planifiant.

Le secteur du voyage va mal et les voyageurs aussi. « Je me suis tellement laissée envahir par la déception que j'en avais physiquement mal, » me confiait récemment Joëlle Diderich, une journaliste installée à Paris, après avoir dû annuler cinq voyages au printemps dernier.

Mon ami James Hopkins est bouddhiste et vit à Katmandou. Vous pourriez penser qu'il a accueilli à bras ouvert le confinement, sorte de retraite spirituelle obligatoire, et c'est ce qu'il a fait au départ.

Mais plus récemment, lors d'un appel sur Skype, James m'a semblé hagard et déprimé. L'impatience le gagnait, m'a-t-il confessé, et il avait hâte de reprendre « son programme de 10 pays par an. » Rien ne semblait l'aider. « Peu importe le nombre de bougies que j'allume ou la quantité d'encens que je brûle, et même si j'habite l'un des lieux les plus sacrés d'Asie du Sud-Est, je n'arrive tout simplement pas à changer mes habitudes. »

À la fin de notre appel, j'étais soulagé et ma mauvaise humeur confortée. Ce n'est pas moi le problème, c'est la pandémie. Mais j'étais également inquiet. Si un bouddhiste à Katmandou devient fou, quel espoir reste-t-il pour nos pauvres âmes immobiles ?

Je pense que l'espoir réside dans la nature même du voyage. Il nourrit nos désirs. Comment prendre place à bord d'un avion pour une contrée lointaine sans un minimum de confiance et d'imagination, sans l'espoir et l'envie de goûter à l'ineffable. Le voyage est l'une des rares activités auxquelles nous prenons part sans en connaître l'issue tout en nous réjouissant de cette incertitude. Rien de plus facile à oublier qu'un voyage qui se passe exactement comme prévu.

Un festival d'automne en 1967 à Guadalajara, au Mexique, où paradent musiciens et danseurs en costumes traditionnels.

Photographie de Volkmar Wentzel, Nat Geo Image Collection

Le voyage n'a rien de rationnel. Quel sens y a-t-il à se glisser tant bien que mal dans un siège numéroté pour être propulsé à une vitesse phénoménale dans un lieu éloigné où vous ne connaissez ni la langue ni les coutumes ? Le tout à un prix exorbitant. Si l'on s'arrêtait à une analyse coût-bénéfice de la situation, nous n'irions nulle part. Et pourtant…

C'est pour cette raison que je reste optimiste quant à l'avenir du voyage. J'irais même jusqu'à dire que le voyage est un secteur essentiel, une activité essentielle. Pas dans le sens des hôpitaux ou des épiceries, mais plutôt dans celui des livres et des accolades : la nourriture de l'esprit. À l'heure actuelle, nous sommes entre deux services, à savourer les voyages passés tout en anticipant ceux qui viendront. Peut-être irons-nous au Zanzibar, ou peut-être au camping de la ville d'à côté que nous avons toujours voulu visiter.

James Oglethorpe est un voyageur aguerri ; il est heureux de pouvoir se poser quelque temps et d'admirer « la lente variation des lumières et des nuages au-dessus des montagnes Blue Ridge » où il vit, en Virginie. « Mon esprit peut m'emmener plus loin dans ce monde et au-delà. »

Ce n'est pas tant le lieu qui est spécial, mais plutôt ce que nous lui apportons, notre interaction. Ce qui compte dans le voyage, ce n'est pas la destination ou le trajet, c'est de trouver « une nouvelle façon de regarder ce qui nous entoure, » comme le faisait remarquer l'écrivain Henry Miller. Inutile de voyager loin pour s'enrichir d'une nouvelle perception.

Henry David Thoreau savait cela mieux que personne, il a vécu la quasi-totalité de sa trop brève existence à Concord, dans le Massachusetts. L'étang de Walden, il l'a observé sous tous les angles imaginables : depuis le sommet d'une colline, ses rives, sous l'eau. Il lui arrivait même de se pencher pour l'observer entre ses jambes et s'émerveiller devant le monde à l'envers. « Depuis le bon point de vue, chaque tempête et chacune de ses gouttes d'eau est un arc-en-ciel, » écrivait-il.

Thoreau ne s'est jamais lassé de contempler son étang bien-aimé, comment pourrions-nous délaisser la beauté paisible de notre bon vieux monde analogique. La pandémie n'aura fait que raviver l'amour que nous lui portons. Nous avons vu ce à quoi ressemblait une existence fragmentée, numérique et elle n'a aucun intérêt pour nous, pour la plupart d'entre nous du moins. Les gradins du stade Wrigley Field de Chicago ; la salle de concert du Lincoln Center de New York ; les allées de Tokyo. Ces endroits nous manquent. Nous sommes des créatures du lieu, et nous le resterons.

Après les attentats du 11 septembre, ils étaient nombreux à prédire la mort du voyage par avion, ou du moins son déclin radical. Pourtant, les compagnies aériennes ont vigoureusement rebondi et en 2017 elles transportaient un nombre record de quatre milliards de passagers. Après une brève privation du miracle de l'avion, nous l'apprécions davantage et tolérons désormais sans problème le désagrément du scanner et des fouilles corporelles contre le privilège d'être débarqués à l'autre bout du monde, pour y rompre le pain en compagnie d'autres êtres incarnés.

Une touriste photographie un immense agave d'Amérique en 1956 à Saint Thomas, sur les Îles Vierges, aux États-Unis.

Photographie de Charles W. Allmon, Nat Geo Image Collection

Des paysagistes travaillent dans leur bureau de Rio de Janeiro, au Brésil, en 1955.

Photographie de Charles W. Allmon, Nat Geo Image Collection

Dans notre hâte de retrouver le monde, il faudra prêter attention à l'impact sur la planète du tourisme de masse. L'heure est venue de suivre les valeurs fondamentales du tourisme durable et de les laisser nous guider dans nos futures aventures. Sortez des sentiers battus. Prenez le temps de profiter de vos futures destinations. Entrez en contact avec les communautés locales et dépensez votre argent de façon à les soutenir. Envisagez l'achat de crédits carbone. Et souvenez-vous de la raison première de ces excursions : explorer les différences qui composent la palette de notre monde.

« L'un des grands bienfaits du voyage est de faire de nouvelles rencontres et d'entrer en contact avec différents points de vue, » déclare Pauline Frommer, experte en voyage et animatrice radio.

Alors, allez-y, planifiez-le, ce voyage. C'est bon pour vous, et ce sont les scientifiques qui le disent. Planifier un voyage est presque aussi agréable que de voyager. Le simple fait de penser à une expérience agréable est déjà un plaisir en soi. L'anticipation est sa propre récompense.

J'ai vu de mes propres yeux le frisson du voyage par anticipation. Habituellement loin de se passionner pour la photographie de voyage, ma femme passe désormais des heures sur Instagram à regarder avec envie les photos des refuges de montagne et des rizières balinaises. « Que se passe-t-il ? » lui ai-je demandé un jour. « Elles sont absolument fascinantes, » m'a-t-elle répondu. « Elles me rappellent qu'il y a un vaste et somptueux monde à découvrir derrière cette porte. »

La plupart d'entre nous considéraient le voyage comme acquis, moi y compris. Nous avons sombré dans la paresse et nous sommes mis à croire que tout était permis, ce qui n'est jamais une bonne chose. Un ami et journaliste de voyage, Tom Swick, m'a indiqué qu'il percevait le voyage comme un dû. Désormais, dit-il, « J'ai hâte de le vivre comme un cadeau. »

 

Eric Weiner est un ex-correspondant pour la National Public Radio des États-Unis. Plus récemment, il est l'auteur de The Socrates Express: In Search of Life Lessons from Dead Philosophers. Retrouvez-le sur Twitter.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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