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Les espaces naturels les plus menacés devraient-ils être interdits aux touristes ?

« Ces dernières décennies nous ont montré ce qui arrivait à la nature lorsqu'elle était piétinée par l'Homme. »

Publication 16 nov. 2021, 11:12 CET
 

Après être apparu dans le clip du morceau « I'll Show You » de Justin Bieber en 2015, ...

 

Après être apparu dans le clip du morceau « I'll Show You » de Justin Bieber en 2015, le canyon de Fjaðrárgljúfur a soudainement été pris d'assaut par les touristes. Face aux dégâts causés à la végétation par l'afflux de piétons, les autorités ferment régulièrement l'accès à la zone pour lui permettre de se rétablir.

Photographie de DB Images, Alamy Stock Photo

Le nombre de destinations touristiques menacées par la perte d'habitat, le surtourisme et le changement climatique ne cesse d'augmenter, même après le répit accordé par la pandémie aux lieux autrefois assaillis par les touristes.

Face à ce constat, nous avons souhaité poser une question à nos lecteurs via notre newsletter et notre page Facebook : « Serait-il préférable que certaines destinations soient inaccessibles aux visiteurs ? Doit-on restreindre l'accès à la nature d'une façon ou d'une autre ? »

Un déluge de réponses a inondé notre boîte de réception, la plupart en faveur d'une restriction du tourisme. « Ces dernières décennies nous ont montré ce qui arrivait à la nature lorsqu'elle était piétinée par l'Homme, » écrit Margaret Cervarich, en référence aux déchets qui jonchent le camp de base de l'Everest.

« Je pense que les humains ne devraient pas avoir accès aux zones vierges et protégées. Seules quelques personnes seraient autorisées à y pénétrer pour des études scientifiques, » écrit Charlisa Cato. D'autres, comme Alper Takci, pousseraient les restrictions encore plus loin : « On devrait fermer toute la planète aux humains. »

Les majestueuses parois du canyon de Fjaðrárgljúfur se seraient formées il y a environ 10 000 ans, à la fin de la dernière période glaciaire.

Photographie de Scott Barclay, Alamy Stock Photo

D'autres destinations ont déjà fermé leurs portes aux visiteurs, comme le canyon de Fjaðrárgljúfur en Islande, rendu célèbre par une vidéo de Justin Bieber. En Thaïlande, sur l'archipel des îles Phi Phi, les touristes ont envahi la baie de Maya et détruit ses coraux suite à la sortie du film La Plage en 2000. La plage en question, foulée par l'acteur Leonardo di Caprio, est fermée depuis 2018 et pourrait réouvrir bientôt avec des conditions d'accès plus strictes. Certaines destinations préfèrent interdire des activités spécifiques : à Hawaï, une nouvelle loi entrée en vigueur le 28 octobre interdit la nage avec les dauphins à long bec.

Nous avons posé la même question aux experts. La plupart s'accordent à dire que la fermeture au public n'est pas la bonne solution. « Je suis opposé à l'idée que l'on puisse interdire, de but en blanc, le tourisme dans les zones vulnérables, » déclare Jeremy Sampson de Travel Foundation, une organisation à but non lucratif basée au Royaume-Uni, dédiée à l'amélioration de l'industrie du tourisme. « Le fait est que certains types de tourisme contribuent à la protection des ressources naturelles et la conservation du patrimoine. »

 

DES SITES SURPEUPLÉS

Il existe de nombreux cas pour lesquels l'intervention des autorités a permis de limiter l'encombrement. En juillet dernier, l'Italie a interdit l'entrée des grands bateaux de croisière dans les eaux de Venise et déclaré monument national la lagune de la ville. Depuis des dizaines d'années, le Bhoutan mène une stratégie à « haute valeur ajoutée et faible volume », avec des tarifs accessibles uniquement aux voyageurs les plus fortunés, tout en investissant dans la conservation de la nature et de la culture. Certaines destinations, comme Amsterdam, ont pratiquement mis un terme à leur promotion auprès des touristes afin de se concentrer sur des objectifs de « gestion de la destination » donnant la priorité au bien-être des locaux.

« Les exemples de systèmes de gestion des visiteurs permettant de limiter l'encombrement des destinations les plus fragiles sont nombreux, » indique Greg Klassen, stratège en tourisme basé à Vancouver. « Par exemple, plusieurs parcs nationaux disposent de zones ouvertes au public selon le principe du "premier arrivé, premier servi" ou par tirage au sort. »

De plus en plus de destinations se laissent séduire par ce type de mesure. En 2017, le Pérou a ainsi limité l'accès au Machu Picchu à deux créneaux par jour et cantonné les randonneurs à des sentiers spécifiques. Certaines des restrictions induites par la pandémie, comme l'obligation pour les visiteurs de réserver un horaire de visite précis, vont probablement devenir permanentes. Aux États-Unis, les parcs nationaux des montagnes Rocheuses et du Yosemite ont récemment mis en place un système de ticket avec réservation de créneau horaire pour la gestion des foules pendant la pandémie. Bien que temporaires, ces solutions sont autant de stratégies potentielles pour lutter contre le surtourisme à l'avenir.

La réservation de créneaux et le tirage au sort ont également été suggérés par notre lecteur Wayne Woodman, qui écrit : « Je pense que nos régions sauvages et nos parcs nationaux sont surchargés et doivent faire l'objet de restrictions. Donc oui, je suis pour un contrôle strict des accès basé sur un tirage au sort pour ne pas léser les moins fortunés. »

Cela dit, les files et les tirages au sort ne résoudront pas tous les problèmes. « Ce n'est pas qu'une question de maths. La plupart veulent introduire une notion de capacité, mais je pense que c'est trop simpliste. Il peut y avoir d'autres solutions plus nuancées, » déclare Sampson. Par exemple, les touristes pourraient être amenés à promettre de mieux se comporter. Depuis quelques années, l'Islande, la Nouvelle-Zélande, les îles de la Reine-Charlotte et Hawaï demandent à leurs visiteurs de signer une charte à leur arrivée ou avant même d'entrer sur le territoire. La formulation varie, mais la plupart demandent aux touristes de faire attention, de protéger la nature et de respecter la culture.

Des touristes profitent du coucher de Soleil depuis le volcan Mauna Kea à Hawaï.

Photographie de Megan Spelman, The New York Times/Redux

« La plupart des voyageurs à Palaos n'avaient pas conscience de ce que signifiait avoir un comportement raisonnable, » indique Klassen, qui a contribué à l'élaboration de la charte pour ce pays du Pacifique. « Une aire marine protégée couvre l'ensemble de l'archipel, ce qui n'empêchait pas les touristes de repartir avec des coraux du récif, de laisser leurs déchets derrière eux ou de se comporter de façon inappropriée. »

La charte décrit ce que les visiteurs peuvent ou ne peuvent pas faire, par exemple : ne pas emporter de souvenirs de la vie aquatique, mais s'intéresser à la culture et à la population. Contrairement à d'autres destinations, le simple fait de violer ces règles à Palaos peut entraîner des amendes allant jusqu'à 1 million de dollars. « Même dans les pays où la charte reste bénévole, elle favorise la sensibilisation et l'implication du voyageur ; toute modification, même modeste, du comportement des voyageurs peut être utile, » ajoute Klassen.

 

ÉCONOMIE ET CONSERVATION

Dans certaines régions et notamment en Afrique, un tourisme strictement contrôlé est essentiel à la conservation de la faune et les revenus générés par le secteur sont indispensables à la survie des résidents qui risqueraient autrement de se tourner vers les industries extractives.

« Au Rwanda, le tourisme à forte valeur ajoutée génère chaque année plus de 18 millions de dollars, ce qui a contribué à la repopulation des gorilles, d'un maigre 254 en 1981 à 600 en 2019, » indique Tiffany Misrahi, vice-présidente Politiques et recherches pour le World Travel and Tourism Council.

Le tourisme est donc crucial pour la préservation de ces destinations sauvages. « Si les forêts vierges au cœur de l'Afrique perdent cette connexion avec les différents peuples de la planète, elles pourraient finir par disparaître complètement, » déclare Praveen Moman, fondateur de l'agence Volcanoes Safaris qui emmène depuis 25 ans un nombre limité de visiteurs en Ouganda et au Rwanda pour admirer les gorilles et les chimpanzés des montagnes.

Bien souvent, les grands absents des débats sur la protection de la nature sont les peuples autochtones, ceux-là mêmes qui pendant des millénaires ont veillé à l'équilibre de la planète.

« Si vous superposez une carte mondiale des points chauds environnementaux et une carte des régions où la culture est menacée, où les peuples autochtones, leurs langues et leurs traditions luttent pour survivre, vous constaterez qu'elles sont presque identiques, » indique Elizabeth Kapu’uwailani Lindsey, réalisatrice polynésienne, anthropologue et exploratrice National Geographic.

« Donc lorsque nous parlons d'un lieu, nous devons également parler de son peuple. Nous avons besoin de la sagesse de ceux qui ont veillé sur la terre pendant des milliers d'années. Nous devons apprendre de ces peuples et nourrir notre propre interconnexion avec le monde naturel. »

Au fil des fjords côtiers de la province canadienne de Colombie-Britannique, en plein cœur de la forêt pluviale du Grand Ours, un territoire de la taille de l'Irlande protège des arbres millénaires et l'ours le plus rare au monde. Sur ces terres, un établissement détenu et opéré par la Première Nation Kitasoo Xai’xais, le Spirit Bear Lodge, accueille les voyageurs du monde entier, des visiteurs dont les dépenses contribuent à revitaliser les villages locaux et financer les efforts de conservation, notamment une initiative qui a permis de mettre un terme à la chasse à l'ours.

Des arbres millénaires entourent un lac côtier dans la forêt pluviale du Grand Ours au Canada. En 2006, deux millions d'hectares de la forêt pluviale ont été protégés contre l'exploitation forestière.

Photographie de Ian McAllister, Nat Geo Image Collection

Une mère grizzly et ses oursons observent l'autre berge d'une rivière au cœur de la forêt du Grand Ours.

Photographie de Ian McAllister, Nat Geo Image Collection

« Les aînés nous répètent souvent : "Ce que nous avons ici n'est pas à nous, nous n'en sommes que les gardiens pour les générations futures" et c'est un principe fondamental dans tout ce que nous faisons, » déclare Douglas Neasloss, conseiller en chef de la Nation Kitasoo Xai’xais. « La communauté a clairement indiqué que l'objectif n'était pas l'argent, mais bien l'avenir. Nous avons pu revitaliser notre culture et créer un modèle durable dans lequel nous ne prélevons aucun poisson et n'abattons aucun arbre. »

Afin de connecter les initiatives sociales et écologiques aux voyageurs qui autrement convergeraient vers les mêmes sites fragiles, la Jordanie a créé une carte de voyage responsable en partenariat avec l'organisation à but non lucratif Tourism Cares. Cette carte recense 12 expériences respectueuses de l'environnement qui dispersent les voyageurs et ont un impact important sur les communautés. Le programme a connu un tel succès qu'une carte similaire est prévue pour la Colombie.

La fermeture au public devrait plutôt être perçue comme une solution de dernier recours et certaines réponses à notre question initiale partageaient ce point de vue. « Pour que les lieux menacés soient préservés, il faut qu'un nombre minimum de personnes soient autorisées à les admirer et à se laisser subjuguer par leurs merveilles, » écrivait Ebrahim Hamad. « La population ne protégera pas ce qu'elle ne connaît pas. »

 

PARTIR DE ZÉRO

Autre idée : bâtir une destination de A à Z. En Arabie Saoudite, au beau milieu d'un désert bordant la mer Rouge, émergent les premières pierres de la future Neom, ville en devenir de la taille de la Belgique. Il est prévu que la construction préserve 95 % de la nature « avec zéro voiture, zéro rue et zéro émission carbone. »

« C'est l'une des premières destinations au monde entièrement fondées sur les principes du tourisme régénératif, » indique Paul Marshall, responsable environnemental du projet Neom. La ville prévoit de mettre à profit la technologie pour transformer la façon dont les visiteurs perçoivent la nature et la conservation, au lieu de les cantonner à un office du tourisme.

« Nous voulons un office du tourisme inversé utilisant des technologies comme la réalité augmentée ou virtuelle pour projeter une image alors que les visiteurs sont en pleine nature, » explique Marshall. « Pas en essayant d'intégrer la nature à un bâtiment, mais plutôt en projetant des informations éducatives sur le paysage réel. »

La technologie peut être utilisée de différentes façons. Tout comme Instagram et d'autres réseaux sociaux contribuent à la destruction des lieux fragiles, notamment lorsque des utilisateurs suivent leurs influenceurs préférés dans ces lieux « juste pour Insta' », certains utilisent les mêmes méthodes pour inverser la tendance.

L'organisation Leave No Trace, ainsi que des destinations comme Jackson Hole, encouragent les voyageurs à utiliser des géotags génériques au lieu des géotags spécifiques pour éviter le déferlement de touristes sur le site photographié. En outre, la réalité virtuelle qui a permis à tant de voyageurs de continuer à s'évader pendant la pandémie pourrait facilement être déployée sur les sites les plus fragiles pour leur éviter les conséquences du surtourisme. En France, les visiteurs peuvent admirer l'art préhistorique remarquable des célèbres grottes de Lascaux, fermées en 1963, grâce à une réplique, une exposition à la pointe de la technologie et des visites virtuelles sur le site Web du musée.

« Construire un avenir qui permettrait d'accéder à des lieux sans les endommager n'est pas chose facile. Malgré les bonnes volontés individuelles, avez-vous déjà croisé un groupe de personnes absolument d'accord sur tout ? » interroge Barbara Cool, l'une de nos lectrices. Peut-être, mais agir est aujourd'hui essentiel.

« La question que nous devrions tous poser est de savoir comment le voyage peut être utilisé comme outil pour résoudre tous ces problèmes. Parce que oui, c'est possible, » déclare Sampson.

 

VOUS VOULEZ AIDER ?

Sur la route, gardez à l'esprit ces astuces pour un voyage responsable. Évitez les destinations surpeuplées lorsque c'est possible. Limitez l'affluence dans les zones fragiles lorsque vous utilisez les médias sociaux. L'organisation Leave No Trace et diverses destinations encouragent les voyageurs à utiliser des géotags génériques au lieu des géotags spécifiques pour éviter le déferlement de touristes sur le site visité. Lorsque vous voyagez en Islande, en Nouvelle-Zélande, sur les îles de la Reine-Charlotte ou à Hawaï, assurez-vous de signer la charte puis de respecter votre engagement à être prudent, à protéger la nature et à respecter la culture.

Norie Quintos écrit et alimente un blog sur le monde du voyage d'un point de vue culturel. Retrouvez-la sur Twitter.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

 

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