Voyage

San Francisco, la ville à l'avant-garde

Tolérante, innovante et foisonnante, la ville des chercheurs d’or, des hippies et de la Silicon Valley incarne plus que jamais le laboratoire où s’imagine le monde de demain.

De Thibault Petit
Photographie De Cyril Marcilhacy/Item
Véritable symbole de San Francisco, le ­Golden Gate Bridge, long de 2,7 km, relie la ville aux localités du nord de la baie.

Lisa ne comprend pas pourquoi, en 2017, personne n’y a pensé avant. Elle fait visiter le bâtiment tout juste acquis, et s’enthousiasme comme un scientifique sur le point de réaliser un rêve: changer le monde. Dehors, il commence à faire chaud. C’est encore l’une de ces journées qui débutent dans le brouillard, des zébrures en forme de cernes dans le ciel bas et gris. Puis, vers 11 heures, le soleil se lève et, en général, c’est alors que San Francisco s’éveille.

Lisa veut tout me montrer. Là, le salon de coiffure. Elle présente ça d’un coup de menton, avec un sourire tendre, sa tête ovale voilée par ses cheveux longs et lisses qui fouettent son visage. Ici, le toilettage pour chiens. Ça y est, enfin, son ecohub est ouvert, «depuis septembre». Elle répète: «Depuis septembre.» Du coin de l’œil, elle s’assure que je l’ai noté. Bien sûr, il reste beaucoup de cartons, mais l’essentiel est là : des centaines de caisses en plastique abritent le vrai trésor : des poils et des cheveux. Près de 10 t. C’est très sérieux.

Son idée est «simple, mais géniale». Enfin, non: «révolutionnaire». Lisa Craig Gautier va créer des tapis en poils de chiens et en cheveux humains. C’est ainsi qu’elle espère sauver la planète, car le pelage, la tignasse, « ça absorbe le mazout, le pétrole, l’essence, bref, les hydrocarbures ». Les tapis, placés dans les caniveaux ou sur les plages, serviront de filtre naturel. Ça évitera au fioul de pénétrer les nappes phréatiques et les cours d’eau.

Bientôt, elle ouvrira un autre eco-hub au Nouveau-Mexique, et espère exporter son modèle partout dans le monde. Mais, d’abord, il faut montrer que ça peut marcher à San Francisco. Pour elle, c’est une évidence, c’est ici qu’il fallait lancer son projet: « Il y a l’argent, les cerveaux, la technologie, et même le beau temps.» Elle reprend son souffle. Puis, sans chercher ses mots : «C’est ici qu’il faut être pour changer le monde. »

Situé sur l’une des nombreuses collines de San Francisco, le ­quartier d’Alamo Square offre l’une des meilleures vues. Il abrite les plus célèbres Painted Ladies de la ville – ces maisons à l’architecture victorienne, peintes de couleurs vives.

San Francisco, c’est la ville partie de rien, des dunes et de l’océan –en 1848, quand de l’or a été découvert dans la région. C’était ça, le Nouveau Monde, le Grand Ouest américain, l’eldorado: il fallait y aller, car on pouvait y devenir riche. Des tonnes d’Américains sont venus s’y établir avec leur pioche et leurs rêves. Le cable car est sorti de terre, on pouvait monter et descendre les collines. En un an, on est passé de 600 à 25000 habitants. Boum, San Francisco explosait. San Francisco naissait. Le mythe, la légende californienne.

Depuis, San Francisco symbolise le futur, l’avant-gardisme, et la cité est obsédée par l’idée de montrer le chemin. Elle compte aujourd’hui 850000 habitants, dont 40 % d’étrangers, et c’est l’un des centres névralgiques des États-Unis, dans un État, la Californie, le Golden State, qui, s’il était un pays, accéderait au sixième rang des nations les plus riches du monde, devant la France. Il y a la Silicon Valley, avec Google, Facebook, Apple, Tesla et les milliers de startupeurs qui ont commencé à deux dans un garage. Il y a l’université de Berkeley, ses vingt-deux prix Nobel, et il y a le beau temps : ni trop chaud ni trop froid, mais zéro goutte de pluie les mois d’été, 25 °C. « C’est une combinaison de facteurs, résume Frédéric Leriche, spécialiste de la Californie à l’université de Versailles-Saint- Quentin-en-Yvelines. San Francisco symbolise l’espoir de la réussite individuelle et ce laboratoire du monde de demain. »

Robert Reed se lève lui aussi chaque matin avec un costume de héros: une chemise blanche qu’il boutonne sur un physique de Golgoth, 1,90 m, et un gilet orange de chantier scratché par-dessus. Il s’habille comme ça quand il montre le Pier 96 au monde entier, là-bas, côté est de la ville, au bord du Pacifique. Tout le monde vient voir la prouesse que la ville est en passe de réussir: atteindre le zéro déchet d’ici 2020. Autrement dit, tout recycler. Une première mondiale. Robert Reed, c’est le directeur de la communication de Recology, la coopérative qui récolte les déchets de la ville. Et le Pier 96, le plus gros centre de tri de la planète. Des montagnes de détritus s’entassent dans le hangar de 20 000 m² .

Pier 96 est le plus grand centre de tri de déchets du monde.

Une décharge ? Quelle décharge ? Bienvenue à Disneyland : les machines sont présentées comme des bijoux de technologie, des attractions. Là, il faut grimper une échelle pour voir « le plus grand tapis de tri d’Amérique du Nord », sorte de langue de 25 mètres ultrarapide qui s’engouffre dans la bouche béante d’une autre benne. Ici, un tapis et ses yeux laser qui séparent le plastique clair du foncé par jets d’air. « See this, see that. » Robert Reed vous donne les explications une main dans le dos. « Amazing, right? » Vous acquiescez bêtement. Vu d’en haut, ce sont des autoroutes de tapis qui transportent des canettes multicolores transformées en confettis, avant de réapparaître dans les rayons des supermarchés, deux mois plus tard.

Le résultat, c’est que San Francisco recycle aujourd’hui 80 % de ses déchets. Et, bientôt, elle aura la technologie nécessaire pour s’occuper des 20 % restants. La ville se targue d’être une pionnière dans la lutte contre le changement climatique. « On est un phare », dit Robert, avec le débit d’une mitraillette, tac-tac-tac, éclatant de fierté au moment d’évoquer le nombre de personnes venues visiter le centre de tri: « 1000 délégations, venant de 100 pays différents. » Il raconte ses conférences dans le monde entier, souvent en France, pour parler de zéro déchet. Et triomphe: « On peut réellement sauver la planète avec ce plan. Il faut que toutes les villes s’inspirent de San Francisco. C’est ça, l’avenir ! »

Pierre est d’accord avec ça, avec Lisa, avec Robert. Il dit que « oui, le futur s’invente à San Francisco », surtout dans son domaine à lui, l’industrie de la technologie. Parce que le véritable eldorado, il est pour ces gens-là, surtout depuis la révolution 2.0, dans les années 2000.

Pierre Letoublon est arrivé à San Francisco il y a neuf ans, pour aider des groupes français à créer des cellules de veille, «parce qu’ici, on est au cœur de l’écosystème ». La Poste, la Fnac, beaucoup d’entreprises demandent à des gens comme Pierre de leur faire profiter des dernières nouveautés technologiques. Il a bien réussi, 100000 dollars par an, et gère maintenant Parisoma, un espace de coworking pour les jeunes startupeurs qui rêvent de percer dans la « tech».

Pierre Letoublon, un Français expatrié en Californie depuis neuf ans, dirige Parisoma, incubateur de start-up et plus ancien espace de coworking de la ville.

Ici, on vient de partout dans le monde. Pourquoi? Parce que San Francisco fait toujours fantasmer. Il y a la Silicon Valley toute proche, un parc entièrement dédié aux entreprises innovantes, l’un des plus grands du monde, en tout cas le plus connu. Et puis la région de la baie compte près de 50 millionnaires pour 1000 habitants. Dont de sacrées personnalités : Elon Musk (Tesla), Larry Ellison (Oracle), Mark Zuckerberg (Facebook), Travis Kalanick (Uber). En un mot : les grands noms de la tech ont réussi ici. Et les investisseurs sont dans le coin.

Résultat, le PIB de la baie atteint 75000 dollars par habitant –le plus élevé du pays, de 40 % supérieur à la  moyenne nationale. Et,  quand la croissance des États-Unis atteint difficilement 2 % depuis plusieurs années, celle de San Francisco dépasse 5 %. Bref, la ville reste un modèle de croissance et de prospérité où il faut être pour imaginer le monde de demain.

Pierre reprend : « En gros, ici, on a entre dix-huit et trente-six mois d’avance sur la France en termes d’innovation. » « Il n’y a qu’à voir les voitures sans chauffeur : Uber, Google, Tesla, ce sont des entreprises qui ne sont pas spécialisées dans l’automobile, mais qui ont toutes lancé leur projet. Les constructeurs automobiles, eux, n’ont rien vu venir », ajoute Dominique, un autre Français qui rejoint la conversation. Il gère une agence d’innovation chargée d’accompagner les entreprises dans leur transformation numérique.

Ils ont raison : 40 % des nouvelles technologies mondiales sont créées dans la baie de San Francisco, ville où l’on dépose aussi le plus de brevets aux États-Unis : 15 % du total. «Et plus de la écologie et social Pier 96 est le plus grand centre de tri de déchets du monde (en haut). L’objectif de San Francisco : zéro déchet d’ici 2020. L’association Lava Mae fait le tour de la ville en bus, proposant aux sans-abri de prendre une douche (en bas). Et plus de la moitié des start-up sont fondées par des étrangers », ajoute Dominique. C’est pour ça que San Francisco fourmille de petits génies.

Pour les rencontrer, il y a les incubateurs, les start-up, mais aussi les hackerspaces, des lieux de création en tout genre, sortes de laboratoires communautaires où l’on partage savoirs et Red Bull, au milieu de câbles multicolores qui pendent du plafond comme des lianes et traversent des pièces en forme de tunnel, éclairées par des lampes plein les tables. 

NoiseBridge est un hackerspace, sorte de laboratoire communautaire où des jeunes créent des programmes informatiques.

Chez NoiseBridge, dans le quartier de Mission, ces créatifs viennent de Chine, d’Ukraine, du Texas. On y accède par un portail en métal, genre porte de prison, 1,5 m de large, pas plus, puis par un escalier qui sent la peinture fraîche. Là, il faut sonner. En général, c’est Daryl qui ouvre, un grand gaillard, un peu nounours, qui vient de New York, ville « has-been », dit-il. Derrière lui, Carl Roett, un Canadien de 40  ans, à San Francisco depuis cinq ans, cheveux gras et tee-shirt large, qui parle par explosions successives. Là, il fabrique une caméra, il parle de rayons cosmiques, un fer à souder serré entre ses doigts, fort. L’autre jour, il a fait un projecteur d’hologrammes 3D, « 600 W de lumière et jusqu’à 2 mètres de haut d’animation ».

Carl a aussi cinq start-up à son actif, qu’il évoque comme des titres : «La première, j’avais 15 ans, la deuxième, 19 ans, quatre salariés et 100000 dollars par an. » Ça lui a payé son année universitaire. La cinquième, c’était un LinkedIn pour les groupes de musique. Il réfléchit. Ah, en fait, ça fait six, puisqu’il en a lancé une autre, récemment, Bravenew, un Facebook pour les grandes entreprises. Il exulte : « Il n’y a qu’ici que tu peux faire ça, que tu peux tenter, échouer, revenir.» Il dit que, s’il échoue, il pourra toujours trouver un petit job en attendant de se relancer. C’est comme ça que beaucoup font par ici. Car San Francisco affiche un taux de chômage insolemment bas : 2,7 %.

Carl veut me présenter Alex, derrière, «mais, avant, attends ». Il me montre l’imprimante 3D: parfois, on vient y sortir du matériel biologique, comme ça, gratis. C’est le principe de NoiseBridge: tu viens, tu crées, tu partages, tu ne paies rien. L’association, elle, vit de dons réguliers.

Vingt heures. C’est l’heure du cours de réalité virtuelle, tout au fond, à gauche. C’est Alex qui tient le rôle de prof, un grand voûté, cheveux longs et noirs, du genre à faire autorité ici. Il remonte l’open space comme un frisson qui court le long d’une échine. On le suit. On passe devant l’atelier couture, où un jeune homme en robe tente de repriser un haut, en face d’un autre gars, cheveux rasés et crête rouge, lui sur son ordinateur.

Ce soir, Alex nous apprend à faire des jeux vidéo. Il montre sa dernière création: la reconstitution des locaux de NoiseBridge en réalité virtuelle. Une petite Asiatique enfile le casque et se balade, c’est bluffant. La soirée se poursuit autour d’un débat: pirater ou non les ordinateurs de l’administration américaine, en rigolant, bien sûr, mais certains le jurent, ils en sont capables. Chris, grand brun en chaussures de ville, résume : « San Francisco est une ville obscène, pleine de génies fous qui ont l’impression de vivre dans le futur. »

Zarina, neuro­scientifique qui vit avec une ­quinzaine de colocataires, est venue à San Francisco pour « côtoyer le top de la recherche mondiale ».

San Francisco, la ville qui invente sans cesse ? Et peut-être même les modes de vie. Souvent, les jeunes cerveaux qui débarquent dans la cité vivent dans de grandes maisons victoriennes, à une quinzaine ou plus. On appelle ça le coliving, gigantesque colocation où l’on partage des lieux de vie, mais aussi de travail et de loisirs. C’est nouveau, à la mode, surtout ici, à San Francisco, ville cosmopolite. Zarina, jeune Anglaise et neuroscientifique, venue là pour «côtoyer le top de la recherche mondiale», ne sait pas combien ils sont à vivre ici, à Embassy, sur Webster Street : 14 ? 15 ? 16 ?

On est dimanche soir, le ciel est tombé peu à peu sur la ville, et le brouillard a croqué le haut des maisons. Cheveux violets, frange courte et Kickers aux pieds, Zarina commence par nous montrer le salon aux boiseries d’époque, c’est opulent, somptueux, terriblement chic, lumière tamisée par un chandelier accroché au plafond. Dans la cuisine, ils sont un, deux, trois, quatre à préparer à manger, dont Will, un ancien ingénieur de la Nasa, maintenant à la tête d’une société qui envoie des satellites dans l’espace. En haut, trois salles de bains, des chambres avec des lits superposés, dont celui de Zarina, qu’elle partage avec une autre Anglaise, Kitt, stagiaire dans une galerie d’art. En bas, KK et Shaun, la quarantaine, l’un venant de Singapour, l’autre d’Australie, cofondateurs d’une ONG, barbouillent des équations sur un tableau blanc. Ils sont spécialistes de mathématiques et de sciences cognitives. Ils sont venus là pour révolutionner l’éducation, chercher des financements –le mot, ici, c’est « philanthropes ». Ils disent que, oui, « c’est le meilleur endroit sur terre pour ça ».

D’autres maisons, à côté, disposent d’une piste de bowling, d’une salle de mas - sage. Certaines chambres sont partagées par deux, quatre, six personnes, sorte de dortoirs victoriens entre élites intellectuelles : ingénieurs, réalisateurs, artistes, mathématiciens.

On vient ici pour quelques semaines, pour quelques années, ou pour toujours, avec l’espoir de percer ou de mettre San Francisco sur son CV. Tous le disent : « Ce qui nous réunit, c’est la volonté de rendre le monde meilleur. »

Un dimanche soir, une trentaine de personnes assistent à un concert de musique classique organisé par les colocataires d’une grande maison victorienne.

Tous évoquent l’avantage de payer moins cher le loyer, dans la ville la plus onéreuse des ÉtatsUnis, mais surtout le partage, l’échange, le fait d’appartenir à une communauté. Trois fois par semaine, ici, on organise des événements: ce soir, trois Asiatiques ont été invités pour un concert. Au programme, Beethoven. Il y a du monde, pas loin de trente personnes, des inconnus qui s’installent dans les canapés en cuir et fauteuils en osier vers 19 heures, coussin bleu roi et à fleurs, tapisserie or, pour deux heures de musique, vin rouge à la main, parfois quelques glaçons qu’on met pour faire chic. À la fin, après les applaudissements, s’engage une conversation surréaliste avec les musiciens sur le deuxième mouvement et le vibrato bien placé. Pendant ce temps, KK, le Singapourien, écrit quelques formules dans la salle voisine, et un jeune Hollandais en termine avec les carottes.

Forcément, ce mode de vie, ça fait penser à une sorte d’héritage de la révolution hippie, quand près de 100000 jeunes ont débarqué de tout le pays, direction le quartier de Haight-Ashbury, pour vivre parfois à trente, voire plus, dans ces mêmes maisons victoriennes. C’était il y a cinquante ans, en 1967, pendant le Summer of Love, l’été de l’amour. Les jeunes Américains fuyaient alors l’Ouest profond ou le Sud réactionnaire pour goûter à la liberté de San Francisco.

On y venait pour vivre différemment, s’élever pacifiquement contre l’American way of life, la société de consommation, l’autorité, les règles. C’était l’époque de la contre-culture américaine. On y venait aussi pour la musique, l’amour, la libération sexuelle, le LSD. Dans le Golden Park, la nourriture était gratuite, la drogue aussi. Un hôpital a même vu le jour. Le Summer of Love n’a duré que deux ans et demi, mais c’est comme ça, aussi, que San Francisco est devenue le symbole mondial de la liberté, de la résistance, de la révolution permanente, de la diversité. Shaun vient me voir : « Ici, les gens ont l’impression d’inventer une nouvelle société, plus diverse, plus ouverte. »

Incroyablement contrastée, surtout. C’était le même jour, un peu plus tôt, soleil haut au-dessus des immeubles et des cloches qui brisaient le silence dominical de la ville. Sur Folsom Street, entre la 9e et la 11e. Là, chaque dernier dimanche de juillet, des hommes font la queue pour se faire fouetter en place publique, postérieur relevé, mains liées et dos bien droit, comme une planche, allez, pendant que la musique techno endiable le millier de personnes : certaines juste en bretelles, d’autres carrément nues, souvent les transsexuels, d’ailleurs, fiers de montrer leurs doubles attributs, verre de bière à la main, les corps rougis par les coups, les câlins ou le soleil, on ne sait plus trop.

Dans Castro, le quartier LGBTQ de la ville, les originaux sont les bienvenus : il n’est pas rare d’y croiser des passants nus.

Cette grande fête sadomaso, c’est le Dore Alley, pour les fétichistes du cuir de tous âges, des vieux, parfois des très vieux, comme cette femme en fauteuil roulant, une couronne sur la tête, bien plus couvrante que son soutien-gorge noir qui laisse entrevoir à peu près tout. 

Ça peut paraître dérangeant mais, ici, les gens parlent d’«ouverture d’esprit », d’«acceptation», de « tolérance », rappelle Gérard Koskovich, historien de la lutte pour les droits LGBTQ à San Francisco. San Francisco, ce n’est pas seulement un paradis technologique, c’est aussi un véritable sanctuaire pour « les originaux».

Ici, les drapeaux arc-en-ciel flottent au-dessus des façades, des hôtels, et même des bâtiments officiels. La cité est considérée comme la capitale mondiale du mouvement gay: 20 à 25% des habitants sont LGBTQ. Et puis, il y a cette histoire que Gérard aime raconter : à Pâques, Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, une association LGBTQ, organisent une fête à base de déguisements antéchrist, d’alcool et de naturisme, en même temps que les vraies célébrations de la résurrection de Jésus. L’Église, la vraie, a bien tenté d’interdire la parade, mais la mairie a tranché: les catholiques n’avaient qu’à déplacer leurs Pâques à eux.

C’est comme ça, San Francisco, « le compromis permanent ». Mercedez Munro, acquiesce. Telle une championne d’athlétisme, elle égrène ses dix-huit titres, dont tout ce qui se fait de plus prestigieux: Miss Gay California, Miss Gay USA, et là, récemment, impératrice de San Francisco 2017. Mercedez, c’est son nom de scène. Elle s’appelle Lonnie Haley, en vrai. À le voir, comme ça, épaules larges et voix grave, rien ne laisse penser que cet homme noir est drag-queen. C’est le vendredi soir que Lonnie se maquille, et que Mercedez fait des shows dans Castro, le quartier gay. Ici, c’est un job à plein temps et un vrai statut social.

Mercedez participe à des levées de fonds, à  des  actions caritatives, à des conférences. Elle apprend aussi aux enfants à se maquiller, à être eux-mêmes, à s’aimer comme ça, « si c’est leur choix, hein ? » On l’appelle, on lui demande de venir, de représenter une cause, comme à Miss France chez nous. Parfois, c’est Mercedez, parfois c’est juste Lonnie, pour parler de différence, de tolérance. Mercedez est respectée : de nombreux artistes ont repris son pseudonyme, parce que « Munro », ça fait bien, ça ouvre des portes. Des DJ, des peintres, des musiciens utilisent ce nom, par fierté.

Une DJ au Make-Out Room, l’un des nombreux bars de Mission. Ce quartier latino-américain, naguère pauvre, s’est « gentrifié » avec l’arrivée des cadres de la technologie.

C’est Lonnie qui parle : « San Francisco, c’est le seul endroit des États-Unis où tu peux vraiment être toi-même. » Il sait de quoi il parle, il vient du Michigan, État du Midwest mangé par les Grands Lacs et secoué par la crise automobile. Depuis l’élection de Trump, Lonnie l’assure : « Ici, on n’a rien à craindre. »

Trump, c’est vrai qu’il paraît loin, tant les valeurs de la Californie sont aux antipodes de la politique menée par le président. Ici, l’annonce d’une sortie de l’accord de Paris sur le climat a provoqué la fureur du gouverneur, Jerry Brown, un ancien hippie, qui n’a pas hésité à parler d’une «Amérique en guerre sur le plan intérieur ». Surtout, il a assuré que son État était prêt à prendre la place des États-Unis pour mener la lutte contre le réchauffement climatique.

Depuis l’élection de Trump, la Californie fait figure de premier opposant à la nouvelle administration. Le président durcit les lois contre l’immigration? Pas de problème, l’État s’érige en « sanctuaire » pour les migrants : d’abord en censurant une partie du décret anti-immigration de Trump, puis, en septembre, en votant un texte interdisant aux forces de l’ordre de fournir des informations aux autorités fédérales en charge de l’immigration.

Idem, lorsque Trump met fin au programme des « Dreamers ». Le Golden State, lui, porte plainte. L’enjeu est énorme : aux États-Unis, 800000 jeunes migrants entrés illégalement sur le territoire bénéficient de ce programme, qui leur permet de travailler sans être expulsés. Et un quart de ces «Dreamers » vivent en Californie.

« Ici, on est vraiment dans notre bulle», assure Lonnie. Même certaines églises sont dans leur bulle. La tolérance, la diversité, ça pousse chacun à s’adapter, à innover. Dont Grace Cathedral, une église épiscopale, située sur une colline, côté nord. Là-bas, il y a un révérend gay, Jude Harmon. Lui, les valeurs traditionnelles de l’Église catholique, « bof », l’important, c’est d’être en phase avec la ville, « d’être là pour tout le monde », de réconcilier les gens avec le christianisme. Alors il bénit les homosexuels, les transsexuels, les geeks, les Blancs, les Noirs, tout le monde, avec Jésus au-dessus et Marie derrière. Lors de la Gaypride, fin juin, la plus grande du monde, Grace Cathedral a son propre cortège, raconte Jude Harmon, qui est aussi responsable de l’innovation de l’église.

Chaque semaine, entre 500 et 600 ­personnes participent au cours collectif de yoga organisé par la Grace Cathedral. Cette église épiscopale, fondée lors de la ruée vers l’or, se veut « moderne et ouverte ».

C’est aussi pour ça que, chaque semaine, on organise des cours de yoga dans la cathédrale. Y débarquent 500 à 600 personnes en short, débardeur ou legging, surtout des jeunes, pour méditer avec un prof de sport en marcel. Ça se passe juste avant le sermon du doyen, en fin de journée. La cathédrale est pleine, les allées sont de toutes les couleurs, la foule s’étend jusqu’à l’autel, et puis derrière, au fond, dans la nef, dans le chœur, l’abside, le déambulatoire, à la lueur des bougies et des vitraux. La séance se termine dans les applaudissements et les signes de croix, discrets.

Dehors, après les dons (« L’église prend la carte bleue »), certains n’hésitent pas à fumer leur pétard sur le parvis de l’église –enfin, un peu plus loin, quand même. Car, oui, la Californie est aussi en avance sur la question du cannabis. L’État a été le premier à le décriminaliser, en 1975, puis le premier à en autoriser l’usage thérapeutique, en 1996. Depuis novembre 2016, le cannabis est même autorisé à usage récréatif.

Pour l’heure, pour s’en procurer dans les dispensaires, il faut une carte médicale, une prescription. Mais c’est simple comme tendre la main: dans la rue, on vous distribue des coupons de réduction avec le portrait d’une femme médecin, haut de blouse ouvert, qu’on jurerait issue d’un film pour adultes: 49 dollars la consultation, carte en papier glacé, et, promis, en vingt-quatre heures, vous l’avez. Il suffira de dire que vous avez mal à la tête, ou que vous êtes insomniaque.

Cinq fois par semaine, Edward va fumer du cannabis dans un dispensaire de la ville. La consommation récréative y est légale depuis la fin 2016, et l’usage thérapeutique autorisé depuis 1996.

Ici, on croit avant tout aux vertus médicinales du cannabis. Et on prend ça très au sérieux. Des laboratoires proposent aux marques une armée de scientifiques pour analyser le cannabis, le tester, le certifier conforme, propre, et, surtout, pour en extraire les molécules aux propriétés thérapeutiques. Steep Hill, à Berkeley, spécialisé dans ce domaine depuis 2008, s’autoproclame « leader mondial dans l’analyse et le test de cannabis », avec son laboratoire de chimie, de biologie et de génétique, au rez-de-chaussée.

C’est Kymron DeCesare qui nous montre ça, le chef de la recherche, queue-de-cheval tressée et longue barbe blanche, jeans pattes d’éléphant, vantant, sans être exhaustif, les vertus thérapeutiques des cannabinoïdes : « lutte contre la perte de poids, les nausées, les inflammations, l’insomnie, le psoriasis, la tension, les douleurs…», « Il y a encore beaucoup de recherches à mener », s’époumone-t-il, confiant en l’avenir, car la Californie dispose des meilleures universités du monde. Trois d’entre elles figurent dans le top 10 du dernier classement de Shanghai.

San Francisco est parvenue à préserver les valeurs qui ont façonné son mythe. Mieux, ces idéaux hérités de la révolution hippie sont devenus centraux au 20e siècle, comme si la ville avait en partie réussi à convertir le monde à sa vision. Et, à écouter Lisa, Robert, Pierre ou Lonnie, on se dit que San Francisco devrait encore jouer ce rôle dans les années à venir.

À retrouver aussi dans le numéro de février 2019 du magazine National Geographic: La Californie face à l'urgence climatique et Silicon Valley : l'âge de raison.

Lire la suite