Animaux

États-Unis : les aigles royaux sont massacrés pour leurs plumes

Le trafic de ces oiseaux de proie est entretenu par une forte demande, notamment pour leurs plumes qui ornent les tenues traditionnelles des Amérindiens. Jeudi, 9 novembre

De Jani Actman
Photographie De Amber Bracken

Pendant un an et demi, l'agent du Fish and Wildlife Service américain s'est fait passer pour un collectionneur d'art et d'antiquités et a acheté des plumes et membres d'aigles à Troy Fairbanks, un homme basé dans le Dakota du Sud, aux États-Unis. Selon des documents juridiques, il constituait ainsi un dossier contre l'auto-proclamé « spécialiste des plumes du Midwest » pour la vente d'aigles et d'autres oiseaux protégés.

Le 3 février 2016, Troy Fairbanks invite l'agent à son domicile afin de lui présenter ce qu'il a de plus récent à vendre : des ailes d'aigles, des bâtons en bois surmontés de têtes d'aigles tranchées, des serres d'aigles et coiffes recouvertes de plumes d'aigles, semblables à celles portées par les Amérindiens au cours des cérémonies rituelles. L'agent débourse plus de 800 $ pour l'achat de plusieurs pièces.

Fin avril 2017, le département de la Justice américain annonce avoir inculpé le « spécialiste des plumes », également membre des tribus sioux de Standing Rock et de Lower Brule et propriétaire d'une compagnie de danse amérindienne appelée les « Buffalo Dreamers ». Il est accusé de trafic d'espèces sauvages, entre autres violations de lois fédérales, et encourt une peine maximale de 25 ans de prison ainsi qu'une amende de plus de deux millions de dollars (l'équivalent de 1 695 840 euros). D'après l'acte d'accusation, Troy Fairbanks avait vendu de multiples pièces d'aigles d'une valeur de plusieurs milliers de dollars à l'agent, parmi lesquelles une tête d'aigle (à 250 $, soit 211 €), une paire d'ailes (à 600 $ soit 508 €) ainsi qu'une coiffe tribale faite de plumes d'oiseaux (s'élevant à 1 000 $ soit 847 €), en plus de quelques griffes d'ours noir.

Baptisée « Project Dakota Flyer », cette opération d'infiltration orchestrée par le Fish and Wildlife Service américain est la dernière d'une série d'enquêtes sur le marché noir des pièces d'aigles qui s'est déployé à travers l'Amérique du Nord, voire au-delà. Troy Fairbanks n'est que l'un des quinze prévenus accusés d'avoir enfreint les lois visant à protéger les pygargues à tête blanche, les aigles royaux et d'autres oiseaux migrateurs contre le braconnage et l'exploitation.

L'accusé a refusé tout commentaire par le biais de son avocat, Terry Pechota.

« Il s'agit d'une affaire de pure cupidité. Ils se lancent dans le commerce d'aigles dans le but de gagner de l'argent », affirme Steven Oberholtzer, agent spécial chargé de faire appliquer la loi de huit États américains situés dans les montagnes rocheuses et dans les hautes plaines. Cette affaire a levé le voile sur un commerce susceptible d'affecter le rétablissement des pygargues à tête blanche, symbole national des États-Unis, et d'accélérer le déclin du nombre d'aigles royaux, l'un des rapaces les plus spectaculaires du pays.

Les pygargues à tête blanche prospèrent à l'état sauvage et une gestion intensive de leur population est menée par le ministère de l'Intérieur américain, en charge des espaces sauvages. Selon les estimations du Fish and Wildlife Service américain, ils étaient au nombre de 140 000 en 2016, soit une augmentation de 14 % par rapport à 2007, date de leur dernier recensement.

La situation des aigles royaux est plus préoccupante puisqu'ils ne sont qu'environ 40 000 à l'état sauvage. Selon les biologistes, la population à l'ouest des États-Unis devrait continuer à baisser. Les milliers d'éoliennes (qui se multiplient), les lignes électriques, la perte d'habitat et l'empoisonnement au plomb recouvrant les munitions des chasseurs que les oiseaux ingèrent lors de leur quête de nourriture sont leurs principales menaces. Le braconnage au profit du commerce illégal de plumes s'ajoute aux pressions exercées sur les aigles royaux.

On ignore l'étendue de ce commerce illégal, cependant les données du Fish and Wildlife Service donnent une indication : les agents ont répertorié près de 90 violations concernant la vente d'aigles ou de membres d'aigles contraires à la loi sur la protection des pygargues à tête blanche et des aigles royaux de 2006 à 2016. Cette loi interdit, entre autres, le massacre des oiseaux ainsi que l'achat et la possession de leurs membres.

Bien que le service ne garde pas de traces du nombre d'aigles braconnés au profit de ce commerce florissant, selon les autorités, les pièces proposées par les accusés de l'opération Project Dakota Flyer proviennent à elles seules d'une centaine d'aigles.

Selon Steven Oberholtzer, le développement des réseaux sociaux et d'autres avancées technologiques a rendu le commerce d'aigles plus sophistiqué. Il affirme que de nombreuses plumes et membres d'aigles servent à la confection des tenues des Amérindiens, destinées ensuite à des collectionneurs d'art en Amérique du Nord et en Europe. D'autres parties sont utilisées par les membres des tribus eux-mêmes. Les Amérindiens vénèrent depuis longtemps les aigles, qu'ils ont intégrés à leurs tenues.

En vertu de la loi américaine, les membres de 566 tribus reconnues par le gouvernement fédéral peuvent demander un permis auprès du Fish and Wildlife Service afin de pouvoir tuer des aigles à l'état sauvage. Ces permis sont rarement délivrés. Le premier a été accordé en 2012 à la tribu Arapaho du nord de l'État du Wyoming ; c'était la première fois que le service donnait à une tribu l'autorisation de chasser des pygargues à tête blanche. Les Amérindiens peuvent également demander des pièces d'aigles au National Eagle Repository géré par l'État, le bureau central pour les dépouilles d'aigles basé fondé en 1974 afin de répondre aux besoins des communautés tribales.

Toutefois, la demande pour les pièces d'aigles excède constamment l'offre. Les demandeurs peuvent attendre des années avant de les recevoir ; ils perdent patience et se tournent alors vers le marché noir, explique Harold Salway, responsable du comté d'Oglala Lakota, situé dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans l'État du Dakota du Sud.

 

FAIRE ÉTALAGE DE SES PLUMES

Dans un stade en plein air, cinq hommes vêtus de tenues rouges et bleues traînent des pieds et s'accroupissent au rythme du tambour. Il est 22h45, une brise fraîche s'est installée dans l'air estival et accorde un peu de répit à la centaine de spectateurs présents lors de ce pow-wow dans la réserve de Pine Ridge. Pour les compétiteurs dans la catégorie de danse traditionnelle masculine, le Crow Hop constitue leur dernière chance d'impressionner le jury. L'heureux vainqueur empochera 200 $, une modique somme comparée aux milliers de dollars offerts lors d'autres pow-wows.

« Les emplois sont rares dans le coin », déplore le danseur Wesley New Holy, alors qu'il attend la délibération des juges à l'extérieur du stade. Ce père de six enfants, âgé de 46 ans, connaît trop bien l'importance de ces concours : Pine Ridge, qui s'étend sur près de 9 000 kilomètres carrés au sud-ouest de l'État du Dakota du Sud, est l'une des régions plus pauvres du pays. Wesley New Holy, comme beaucoup d'autres danseurs du comté d'Oglala Lakota, gagne sa vie en affrontant des adversaires au sein de pow-wows dans tout le pays.

La compétition est un élément central dans la majorité des pow-wows, devenus populaires après que le déménagement de milliers d'Amérindiens de la région des Grandes Plaines aux villes comme Denver et San Francisco a été établi dans le cadre d'un programme du Bureau américain des affaires amérindiennes en 1950. Cela a contribué à l'essor de pow-wows publics plus importants et tape-à-l'œil et favorisé les récompenses financières. Ces événements sont vitaux d'un point de vue économique pour certaines communautés.

Les jurys évaluent les candidats non seulement sur leur manière de danser, mais également sur leur tenue. « Nous faisons en sorte d'avoir l'air vivant, plus vivant que n'importe qui d'autre », explique Wesley New Holy. De la peinture blanche sur son visage recouvre son front et trace des lignes sur ses joues. Il porte un éventail fait de plumes blanches d'aigle royal. Des plumes ornent l'importante tournure qu'il a sur le dos et deux autre

Ce soir-là, Wesley New Holy est arrivé en deuxième place et a remporté 150 $. Robert Two Bulls Jr., le jury du concours, explique qu'il regarde la tenue après avoir évalué en premier lieu la forme et l'énergie d'un danseur. Si, à ses yeux, les plumes d'aigle peuvent rehausser une tenue, il préfère un costume traditionnel à un vêtement tapageur.

Le danseur déclare que ses plumes d'aigles lui ont été offertes par un chef tribal et qu'il les porte pour leur symbole spirituel. Il a entendu parler de l'achat et de la vente de plumes et de membres d'aigle, chose qu'il désapprouve. « Je n'aurais jamais déboursé le moindre dollar pour aucune de mes plumes », affirme-t-il. « Je les porte avec respect. »

Jim Red Willow, un membre du comité exécutif d'Oglala Lakota âgé de 69 ans, en fait autant. Selon lui, cela fait des siècles que les aigles sont considérés comme sacrés par la tribu. Leurs pièces sont utilisées lors de cérémonies et offertes lors de départs pour la guerre notamment. Pour Jim Red Willow, ceux qui tirent profit des aigles « ne connaissent pas le symbole que représentent les plumes d'aigle. Des récits sur la place de l'aigle dans notre histoire ont été transmis de génération en génération ». Selon la tradition, seuls les aigles seraient capables de s'élever assez haut pour transmettre les prières des hommes au Créateur.

DES AIGLES DANS LE SAC

Dennis Wiist tire quatre sacs plastique d'une boîte en carton et les dépose sur un comptoir. Vêtu d'une combinaison blanche, d'un masque recouvrant son visage et de gants afin de se protéger contre tout agent pathogène, il ouvre l'un des sachets et se met à inspecter le cadavre de la pygargue à tête blanche qui s'y trouve.

« Il manque une grande partie de l'aile gauche de cet oiseau, ce qui n'est pas acceptable », déclare-t-il en déployant l'aigle et ses plumes brunes tachetées de blanc.

Il lève les plumes de la queue afin d'examiner les plus blanches et les plus volumineuses, très appréciées des femmes amérindiennes. « L'état des plumes de cet oiseau est très mauvais, Certaines plumes sont déchirées », ajoute-t-il. 

Dennis Wiist passe l'essentiel de son temps à évaluer l'état des oiseaux qui lui arrivent, après une mort naturelle, après avoir été électrocutés par des lignes électriques, écrasés par des voitures, tués par balles ou d'une toute autre manière. Il est l'un des quatre employés de l'établissement niché au sein du refuge national pour espèces sauvages des montagnes Rocheuses, en périphérie de Denver.

Ce dépôt a été créé en 1974 à Pocatello, dans l'État de l'Idaho, après qu'une clause de la loi sur la protection de la pygargue à tête blanche et de l'aigle royal a permis aux membres de tribus détenteurs de permis d'obtenir un accès légal à de nouveaux oiseaux pour motifs religieux. En 1994, Bill Clinton a signé un décret afin de faciliter la réception de pièces d'aigle après s'être entretenu avec des Amérindiens mécontents du manque d'approvisionnement.

Ce décret demandait aux organismes fédéraux de protection de la faune d'envoyer les carcasses d'aigles au dépôt. Les dépouilles proviennent également d'organismes d'État, de simples citoyens, de soigneurs d'aigles, etc. L'année dernière, l'établissement a reçu près de 2 800 oiseaux morts. Chaque semaine, Dennis Wiist ainsi qu'un autre spécialiste examinent et écrivent des comptes-rendus sur l'état d'environ 75 aigles.

Pour obtenir des dépouilles d'aigles, les Amérindiens doivent remplir un formulaire dans lequel ils spécifient le membre du rapace qu'ils souhaitent recevoir ainsi que l'espèce choisie : la pygargue à tête blanche ou l'aigle royal. Lorsqu'ils sont choisis pour recevoir une plume ou un membre de l'aigle, les marchandises sont empaquetées et expédiées au demandeur. Près de 4 000 Amérindiens ont fait la demande de pièces d'aigles l'année dernière. 

Le dépôt reçoit plus de demandes pour des aigles royaux que pour les pygargues à tête blanches, pourtant plus nombreux. Le produit le plus prisé : les plumes du milieu de la queue à majorité blanches d'un jeune aigle royal, très demandées en raison de leur symétrie et de la ligne épurée où le blanc cède la place à une pointe brune. La demande pour ces plumes est telle que les demandeurs peuvent attendre jusqu'à six mois avant de les recevoir. L'attente pour une queue d'aigle royal ou pour une carcasse entière peut être de cinq ans. « En règle générale, nous ne disposons pas des ressources nécessaires et il faut un certain temps pour rassembler toutes ces pièces et arracher les plumes dont nous avons besoin », explique l'employé du dépôt.

« J'ai l'impression de supplier pour obtenir ces plumes lorsque je vais au dépôt », déplore Wesley New Holy. Il attend depuis près de deux ans une paire d'ailes.

 

DES VOLIÈRES AUTOGÉRÉES

Harold Salway, chef tribal, en a assez de ces interminables délais. Selon lui, « ce n'est pas au gouvernement fédéral de réguler l'utilisation des plumes. Cette régulation devrait se faire au sein des tribus ».

Jim Red Willow souhaite également que les tribus soient davantage consultées au cours du processus. Il imagine la nomination d'un groupe composé de membres de tribus qui établirait l'ordre des priorités des receveurs de membres d'aigles. De cette manière, seules les « personnes aux fonctions spirituelles » seraient éligibles et non pas celles « uniquement sur le marché pour confectionner des tournures et des coiffes et les vendre ensuite ». Il ajoute : « Un contrôle est évidemment nécessaire pour savoir à qui reviennent les plumes d'aigles ».

En 2014, Kathryn Kovacs, professeure agrée à l'école de droit de l'université de Rutgers, a écrit un article à ce sujet. Selon elle, les demandes non satisfaites des Amérindiens sous le système actuel exacerbent le braconnage et le trafic d'aigles. Elle y suggérait que les tribus toutes entières, plutôt que les individus, fassent les demandes auprès du dépôt et déterminent ensuite la façon dont les pièces d'aigles seraient réparties entre leurs membres.

Certaines tribus se sont déjà attelées à la tâche. Sept d'entre elles, dont le Pueblo of Zuni et les Iowas d'Oklahoma, ont reçu des permis de la part du Fish and Wildlife Service afin de mettre en place des volières pour accueillir les aigles blessés, une importante source de plumes puisque les oiseaux muent une fois par an.

Il y a cinq ans, les Navajos d'Arizona ont installé une volière après s'être « rendus compte depuis longtemps que les aigles étaient capturés pour leurs plumes ou leurs membres », explique David Mikesic, le responsable de la volière. « Nous avons réalisé que certaines personnes tentaient d'obtenir des plumes ou des membres illégalement ». Il explique que certains aigles recueillis dans la volière avaient été blessés et se souvient de cas d'aigles morts dont les plumes avaient été retirées retrouvés au bord de la route.

La volière abrite désormais neuf aigles royaux ; mais les plumes de leur queue sont si demandées qu'une liste d'attente d'une centaine de noms a dû ici aussi être instaurée. D'après le responsable, la volière a été bénéfique aux oiseaux ainsi qu'aux demandeurs de plumes.

Pour revenir aux accusés de l'opération Project Dakota Flyer, rien dans leurs actes d'accusation ne semble avoir d'aspect spirituel. D'après Randy Seiler, procureur local de l'État du Dakota du Sud, les pièces d'aigles avaient été empilées dans des malles, des sacs poubelle et des glacières. Les prix avaient été marchandés et une offre de chasse aux aigles avait même été faite.

Le procès de Troy Fairbanks aura lieu en novembre, tandis que ceux des 14 autres prévenus seront ouverts cet automne. Une cinquantaine d'autres personnes pourraient également se voir condamnées.