Animaux

États-Unis : Jane Goodall se joint aux opposants de la chasse au grizzli

Alors que l’État du Wyoming se prépare la réouverture de la chasse aux grizzlis, les défenseurs des animaux s’opposent aux chasseurs et aux gestionnaires de la faune de l’État. Jeudi, 19 juillet

De Todd Wilkinson

Icône mondiale, Jane Goodall, connue pour ses travaux auprès des chimpanzés, est peut-être l’environnementaliste vivante la plus admirée et la plus incontournable. Quant à Cynthia Moss, elle est connue pour son travail de protection des éléphants en Afrique de l’est, luttant contre le braconnage et dénonçant la pratique de la chasse aux trophées.

Les deux femmes, respectivement âgées de 84 et 78 ans, ont récemment acheté un ticket de loterie pour tenter de remporter l’un des permis de chasse tant convoités distribués par le Wyoming et qui autorise l’heureux gagnant à abattre un grizzli dans la région de Yellowstone. Les deux scientifiques ne veulent bien évidemment pas tuer d’ours. Il s’agit plutôt d’un acte de désobéissance civile par lequel elles protestent contre l’abattage très controversé de 22 grizzlis, autorisé par l’État du Wyoming et qui doit débuter dans quelques semaines. Cela faisait 44 ans que la chasse à l’ours brun était interdite dans l’État américain.

Une campagne improvisée de protestation, intitulée “Shoot ‘em With A Camera, Not A Gun,” (que l’on peut traduire en français par « Prenez-les en photo au lieu de leur ôter la vie ») et majoritairement menée par des femmes, a pris la fédération de la chasse du Wyoming au dépourvu. Surfant sur son succès, la campagne a obtenu le soutien de ceux qui condamnent le retour de la chasse aux trophées des grizzlis, un an après le retrait de l’animal de la liste des espèces protégées par le gouvernement du Wyoming. En mai dernier, la commission sur les espèces sauvages du Wyoming avait voté à l’unanimité (7 voix contre 0) le retour de la chasse.

« Les gens étaient désespérés, ils voulaient faire quelque chose de positif qui pourrait aider à sauver ces ours. Nous ne nous attendions pas à recevoir un soutien aussi énorme de la part du public en si peu de temps », confie Lisa Robertson, biologiste en conservation à Jackson Hole.

 

LES VIES DES GRIZZLIS COMPTENT AUSSI

La stratégie de “Shoot ‘em With A Camera” est la suivante : fausser le système d’attribution aléatoire des permis de chasse à l’ours en encourageant le plus de non-chasseurs à participer à la loterie. Ainsi, si un non-chasseur remporte l’un des prix convoités, il se rendra dans les montagnes cet automne pour prendre des grizzlis en photo au lieu de les abattre.

La campagne, qui n’a débuté que la semaine dernière, a fait le buzz sur les réseaux sociaux. Un dernier appel a été lancé aux milliers de défenseurs des ours pour les inciter à faire une demande d’obtention d’un permis de chasse avant la date limite des inscriptions, le lundi 16 juillet à minuit (heure du Wyoming).

C’est un groupe de cinq personnes qui a eu l’idée de cette campagne inhabituelle. Il a décidé de passer une annonce dans un journal local de Jackson Hole pour la diffuser. Des citoyens inquiets les ont alors rejoints et ils sont aujourd’hui 19, dont 16 femmes à gérer la campagne. Se préparant au pire, Ann Smith a accepté de communiquer son numéro de téléphone pour répondre aux éventuelles questions relatives à la campagne.

« J’ai été surprise par le nombre d’appels positifs que j’ai reçu. Dans 85 à 90 % des cas, c’était des femmes qui appelaient », a-t-elle déclaré. Celle-ci se balade à Jackson Hole au volant d’un vieux pick-up dont la benne est occupée par un ours en peluche grandeur nature et une pancarte où l’on peut lire « Grizzly Lives Matter » (la vie des grizzlis compte). « Personne ne m’a appelé pour me crier dessus », ajoute-t-elle. « Beaucoup de gens levaient le pouce sur mon passage ou klaxonnaient pour exprimer leur soutien ».

Brian Nesvik, garde-chasse en chef du Wyoming Game and Fish Department, ne partage pas l’avis de ses concitoyens. Il reconnaît tout de même avoir été surpris par la mobilisation rapide et record qu’a suscitée la campagne. Le grizzli n’est pas un symbole de la faune de Yellowstone pour rien.

Brian Nesvik a indiqué que des milliers de chasseurs, qu’ils vivent dans le Wyoming ou le reste du pays, étaient ravis à l’idée de pouvoir abattre un grizzli, même si les chances d’obtenir un permis sont infimes. Et les milliers de demandes supplémentaires provenant des défenseurs des animaux ne font que les amoindrir encore plus.

« Il s’agit plutôt d’empêcher des chasseurs d’abattre des ours que de contrôler la population », a indiqué Brian Nesvik, avant de souligner que 700 grizzlis vivent dans le Greater Yellowstone et que l’abattage de 22 d’entre eux ne mettra pas en danger leur population.

Les 580 000 citoyens du Wyoming sont divisés au sujet de la chasse au grizzli. Lors d’une séance de consultation publique nationale au cours de laquelle l’U.S. Fish and Wildlife Service s’apprêtait à confier la gestion des populations de grizzlis aux États du Wyoming, du Montana et de l’Idaho, plus de 650 000 personnes sont intervenues, la grande majorité exprimant son opposition à la chasse aux trophées.

Le débat sur la gestion de la faune aux États-Unis a longtemps été dominé par les chasseurs. Mais comme le souligne l’avocat Deidre Bainbridge, ces derniers sont de moins en moins nombreux dans le pays : par conséquent, les défenseurs de la nature refusent désormais d’être simples spectateurs.

Elle indique que l’inquiétude des citoyens envers les grizzlis a créé un mouvement avec lequel il faut compter. « Désormais, nous, c’est-à-dire de nombreuses femmes fortes, osons défendre la faune sauvage en nous fondant sur la science, les faits et le respect de la vie, et non pas pour l’argent et la politique. »

 

QUELLES CONSÉQUENCES POUR LA LOTERIE ?

C’est un programme informatique, du même type que ceux déjà utilisés pour l’attribution de permis de chasse pour d’autres gros gibiers, qui sélectionnera au hasard les heureux gagnants de la loterie. Les trois-quarts des permis sont réservés aux citoyens du Wyoming, le reste pour ceux qui ne vivent pas dans l’État. Avec la campagne, Brian Neswik admet que le quota de 22 ours à abattre ne sera peut-être pas atteint.

Pour avoir une chance d’obtenir un permis de chasse au grizzli lors de la loterie organisée par le Wyoming, il faut acheter un ticket, qui coûte environ 17 €. Les heureux gagnants du permis de chasse qui vivent dans le Wyoming devront ensuite débourser la somme de 520 € ; ceux qui vivent en dehors de l’État devront quant à eux dépenser environ 5 200 € et devront être accompagnés d’un guide lors de la chasse.

Thomas Mangelsen, photographe animalier américain, est fermement opposé à la chasse. Il a donc acheté un ticket de loterie et s’est engagé à payer la moitié des 5 200 € si un participant et défenseur des grizzlis n’habitant pas dans le Wyoming remporte un permis de chasse. Une campagne de financement participatif a également été lancée sur GoFundMe pour aider les autres participants de la loterie à couvrir le coût du permis.

Disposer d’un permis de chasse à l’ours et ne pas l’utiliser pour en tuer est légal. « Pour moi, c’est mal de tuer des animaux pour s’amuser », a confié Cynthia Moss à National Geographic alors qu’elle est au Wyoming cette semaine. « Le tourisme génère des millions et des millions d’euros, bien plus que ce que la chasse aux grizzlis peut rapporter. L’argument économique avancé par les gens qui veulent juste tuer des ours ne tient pas debout. »

Depuis 1975, l’État du Wyoming a investi des dizaines de millions de dollars pour protéger les ours grizzlis. Si cela peut paraître énorme, ce n’est pas grand-chose comparé au milliard de dollars généré chaque année depuis 40 ans grâce au tourisme dans les parcs nationaux de Yellowstone et du Grand Teton. L’observation de la faune est l’une des activités préférées des touristes et leur intérêt dans cette dernière ne cesse de grandir.

Cela fait 50 ans que Judy Hofflund se rend au Wyoming, où elle possède une maison de vacances. Judy, qui possède une maison de vacances à Jackson Hole, a récemment pris sa retraite : elle travaillait

Judy Hofflund, jeune retraitée, se rend au Wyoming depuis 50 ans, où elle possède une maison de vacances à Jackson Hole. Judy se souvient de l’époque où les grizzlis avaient quasiment disparu et des nombreuses personnes qui ne croyaient pas en un retour de l’espèce dans l’État. Elle qui travaillait comme agent à Hollywood pour des acteurs comme Kenneth Branagh, Julia Louis-Dreyfus, Sally Field et Kevin Kline a désormais une autre star dans son champ de mire depuis quelques années.

Il s’agit de 399, la célèbre oursonne grizzli de Jackson Hole. Cette dernière, aimée par des millions d’individus, est certainement l’un des ours les plus connus au monde. L’oursonne est souvent aperçue le long des routes du parc national Grand Teton. Âgée de 22 ans, elle risque d’attirer encore plus les foules, après avoir donné naissance à deux petits.

« Lorsque la population de grizzlis du Greater Yellowstone a été retirée de la liste des espèces protégées et qu’il n’y avait plus aucun doute sur le fait que le Wyoming voulait ré-autoriser la chasse aux trophées d’ours, ça m’a brisé le cœur », a-t-elle confié. « 399 est une mère si attentionnée, intelligente et belle. Par cette campagne, nous tentons de protéger des ours comme elle. »

Dans les États-Unis contigus, c’est le Wyoming qui mène la danse dans cette nouvelle ère de la chasse aux grizzlis. L’État justifie le retour de la chasse en indiquant que les citoyens ne veulent pas rencontrer les ours dans des endroits où ils ne sont pas les bienvenus. Au Canada, la province de la Colombie-Britannique voit les choses différemment. La chasse aux grizzlis a récemment été interdite en raison du nombre grandissant de citoyens opposés à la chasse aux trophées. La Colombie-Britannique abrite 20 fois plus de grizzlis que le Wyoming et le territoire des animaux est bien plus important.

Heather Lang Micoskie, défenseur des grizzlis qui passe ses étés à Jackson Hole, estime que la chasse aux grizzlis dans le Greater Yellowstone est un anachronisme. Elle qui siège au conseil national de la Humane Society des États-Unis a non seulement acheté un ticket de loterie, mais a aussi convaincu sa famille et ses amis de faire de même. Certains d’entre eux chassent notamment des oiseaux et du gros gibier pour leur viande.

« Le débat n’oppose désormais plus les chasseurs et les non-chasseurs », a-t-elle déclaré. « Au sein de la communauté des chasseurs, certaines personnes se demandent si la chasse aux trophées doit être autorisée pour les grizzlis. » Pour faire connaître la campagne “Shoot ‘em With A Camera” auprès du plus grand nombre, Heather a bénéficié de l’aide de son mari, l’entrepreneur philanthrope Blake Mycoskie, fondateur de la marque de chaussures TOMS.

Pour Brian Nesvik, le Wyoming est très conservateur quant au quota d’ours à abattre. « Je respecte vraiment les gens qui sont contre la chasse aux grizzlis. Et je respecte l’avis des citoyens qui considère que la chasse aux trophées est une activité immorale. Mais certains d’entre eux font preuve de malhonnêteté en déformant la science », a-t-il expliqué. « La science penche en notre faveur, c’est indéniable. Elle est aussi fiable qu’elle l’a été pour d’autres espèces. »

Jane Goodall est elle aussi une grande fan de l’oursonne 399. Avec son très bon ami Thomas Mangelsen, qui vit à Jackson Hole et a écrit sur les grizzlis, elle est allée observer les animaux à Yellowstone et en Alaska. La scientifique a fait part de son opposition à la chasse aux grizzlis auprès des membres du Congrès, soulignant que c’était une honte de transformer des ours aimés par des millions de citoyens en trophées accrochés au mur ou en tapis, pour le plaisir d’une poignée d’individus.

Toutefois, il se peut que la chasse ne soit finalement pas autorisée. Dana Chirstensen, juge du U.S. District, un tribunal fédéral de première instance, doit décider en août si le retrait des ours de la liste des espèces protégées au Wyoming était légal. Si les défenseurs des animaux l’emportent, la chasse pourrait être suspendue dans l’État.

« C’est la naissance d’un mouvement », souligne Lisa Robertson. « Nous voulons montrer que la valeur d’un animal n’est pas mesurée en fonction de l’argent que vous pouvez récupérer en le tuant. »