Découverte : de nombreuses espèces marines se nourrissent de méduses

Une nouvelle étude révèle qu'étonnamment, de nombreuses espèces marines se nourrissent de méduses et que la population grandissante de ces dernières ne serait pas si mauvaise.

De Joshua Rapp Learn

Une masse gélatineuse dotée de tentacules urticants ne correspond pas vraiment à l'idée que nous nous faisons d'un repas gastronomique. Cependant, une nouvelle étude portant sur la vie marine révèle que de nombreuses espèces se nourrissent régulièrement de méduses et que certaines d'entre elles pourraient même dépendre de l'apport calorique que ces créatures représentent.

Jusqu'à présent, nous pensions qu'en raison de leur faible apport nutritionnel, les méduses n'étaient d'aucune utilité à la chaîne alimentaire. De plus, une recherche a tiré la sonnette d'alarme sur l'explosion du nombre de méduses à cause du changement climatique, de la surpêche, du ruissellement des nutriments et de la modification de l'habitat marin.

« Je pense qu'une perception très négative des méduses est ressortie de cela, disant "Attention, elles vont venir [vous] manger" », explique Jonathan Houghton, biologiste à l'Université Queen's en Irlande du Nord.

Cependant, une étude récemment publiée dans la revue Trends in Ecology and Evolution, dont Jonathan Houghton est le co-auteur, a réuni des recherches qui montrent que les méduses jouent un rôle plus important que nous l'imaginions dans la chaîne alimentaire des océans. Une importance qui pourrait même s'accroître, alors que d'autres sources de nourriture de base, comme certaines espèces de poissons et le krill, déclinent dans certaines zones.

« C'est en quelque sorte une vision post-apocalyptique de la méduse », a déclaré le biologiste.

 

UN MET PLUS COURANT QUE NOUS LE PENSIONS

Afin de rassembler leurs données, Jonathan Houghon et ses collègues ont passé en revue des vidéos filmées par des caméras attachées à des pingouins et des tortues, des études génétiques portant sur les contenus stomacaux d'espèces, ainsi qu'une analyse des isotopes stables de tissus provenant d'animaux.

Les créatures gélatineuses comme ces méduses aurélie (de l'espèce Aurelia) sont mangées par de nombreuses espèces animales.

Ensemble, ces données ont démontré que les méduses avaient peut-être une faible valeur nutritionnelle, mais que celle-ci était compensée par le fait qu'elles soient présentes en nombre et faciles à capturer. D'une certaine manière, les méduses sont les encas des océans.

Jonathan Houghton a toujours su que certains animaux dépendaient des méduses pour se nourrir. Par exemple, les tortues luth qu'il étudie mangent presque exclusivement ces créatures gélatineuses, qu'elles soient petites ou grandes. Il est également probable que la période de migration de ces tortues coïncide avec de vastes pullulations de méduses.

Désormais, des études de plus en plus nombreuses révèlent qu'une multitude d'autres espèces, telles que les pingouins, les albatros et les thons, pourraient se tourner vers les méduses afin de se nourrir.

« Leur consommation est bien plus répandue dans la chaîne alimentaire que ce que nous aurions pu penser, des crabes, en passant par les microbes benthiques et les canards », a indiqué Jonathan Houghton.

 

DES MÉDUSES QUI NE PRÉSENTENT PAS QUE DES INCONVÉNIENTS

La composition et la taille des méduses varie fortement. Certaines, comme la Galère portugaise, sont un composite de différents organismes vivant en symbiose, et non un seul individu. D'autres sont minuscules, si bien que les créatures marines et les poissons les  plus petits n'en font qu'une bouchée.

Certaines méduses se nourrissent de larves et d'œufs de poisson, mais l'inverse est également vrai, souligne le biologiste. Il arrive que de jeunes poissons se placent sous de grandes créatures gélatineuses, comme les méduses rayonnées. Celles-ci leur offrent une certaine protection, ainsi qu'un repas nourrissant à base de protéines presque pures : en effet, des poissons sournois peuvent retirer et manger les « grosses gonades » des méduses, qui existent parfois en grande quantité chez cette espèce.

« C'est un peu l'hypothèse de la maison en pain d'épices... une maison que vous pouvez manger », a indiqué Jonathan Houghton, avant d'ajouter que des bancs entiers de poissons nagent parfois à proximité de ces méduses.

Si l'augmentation du nombre de méduses peut présenter un inconvénient, elle peut aussi permettre de nourrir des animaux dont les scientifiques ignoraient qu'ils les chassaient. Ci-dessus sont photographiées des méduses papua.

« Il y a beaucoup à manger dans une méduse, en plus de la simple cloche transparente à laquelle tout le monde pense », précise le biologiste.

Richard Brodeur, biologiste des pêches pour l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique, est d'accord pour dire que les méduses sont bien plus importantes dans la chaîne alimentaire marine que ce que nous pouvions supposer auparavant. Selon lui, cela s'explique en partie par le fait que ces créatures digèrent assez vite et qu'elles ne possèdent pas de parties corporelles faciles à identifier dans les contenus stomacaux. 

Actuellement, le scientifique réalise une étude en examinant une base de données de poissons du Pacifique de la mer de Béring jusqu'à la côte californienne. Son équipe a découvert que même d'importantes espèces de poissons mangent des méduses, à l'instar du saumon du Pacifique, du charbonnier et de certains sébastes du Pacifique. De plus, lorsque les autres proies se font rares à certaines périodes de l'année, les harengs, les anchois, les oiseaux marins et même quelques mammifères se tournent vers les méduses pour se nourrir, indique Richard Brodeur.

 

AVEC LE CHANGEMENT CLIMATIQUE, LES RÉGIMES ALIMENTAIRES CHANGENT

« Il y a de fortes chances pour qu'une source de nourriture supplémentaire soit une bonne chose pour les tortues et les autres animaux qui mangent du plancton gélatineux », ajoute Richard Brodeur. Toutefois, ajouter des méduses à son régime alimentaire peut présenter quelques risques. Par exemple, des tortues luth ont été observées en train de mâcher des sacs plastique, pensant qu'il s'agissait de méduses. Il est estimé que plus de la moitié des tortues marines ont ingéré du plastique. Une étude estime même que 14 morceaux de plastique peuvent entraîner la mort d'une tortue. Ceci risque de limiter l'augmentation de la population de ces animaux, déjà vulnérables.

D'après Jonathan Houghton, quelques espèces de pingouins commencent aussi à voir les méduses comme source de nourriture alternative. Ces oiseaux dépendent traditionnellement du krill, qui vit en-dessous des calottes glaciaires. Mais avec le réchauffement de certaines régions de l'Antarctique, cet habitat rétrécit, tout comme la banquise. Si les méduses peuvent permettre aux pingouins de se nourrir lorsque le krill n'est pas en quantité suffisante, un régime alimentaire reposant uniquement sur la consommation de méduses ne sera pas possible pour toutes les espèces, précise Jonathan Houghton.

« Il faut un métabolisme spécifique, comme celui d'une tortue luth », dit-il. Pour d'autres espèces, les méduses sont en quelque sorte les frites de l'océan, et si leur nourriture traditionnelle est entièrement remplacée par ces créatures gélatineuses, ils en seront affectés.

D'après le biologiste, l'enseignement le plus important ici concerne le besoin d'étendre nos connaissances scientifiques sur ces espèces. Ainsi, au lieu de percevoir les méduses comme les « cavaliers gélatineux de l'apocalypse », nous pourrions avoir une idée de leur importance et de leurs limites.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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