Animaux

Contre toute attente, les requins-baleines seraient omnivores

Ces immenses poissons sont également capables de jeûner pendant des mois. Mardi, 5 février

De Christie Wilcox

Le requin-baleine est le plus grand poisson vivant dans les océans. Animal filtreur, il n’a pas la réputation d'être un être sanguinaire comme les autres membres de sa famille. Toutefois, s’agissant d’un requin, on pensait depuis longtemps que ces gentils géants se nourrissaient presque exclusivement d’animaux.

Mais ce n'est pas la conclusion d'une nouvelle étude intrigante, publiée ce mois-ci dans la revue Ecological Monographs. L’analyse approfondie d’échantillons sanguins et tissulaires prélevés sur plus d’une dizaine de requins-baleines suggère que ces poissons sont omnivores, et que leur régime alimentaire inclut des plantes et des algues.

L’équipe de scientifiques, dirigée par Alex Wyatt, biologiste de l’université de Tokyo, a eu recours à divers échantillons provenant de requins sauvages et vivant en captivité afin de lever le mystère entourant les habitudes alimentaires de ces énigmatiques voyageurs des océans. Bien que des algues avaient été découvertes dans l’estomac de requins-baleines lors d’études antérieures, celle-ci est la première à suggérer que les plantes pourraient être une base de l’alimentation de ces poissons.

« Les requins-baleines sont des créatures très charismatiques menacées dans le monde entier, mais nous savons très peu de choses quant à leur écologie pour les protéger de façon efficace », a confié le biologiste à National Geographic. « Je tiens beaucoup à contribuer à une meilleure connaissance de l’espèce. »

Étudier ce qu’un animal mange est « fondamental », explique Alistair Dove, biologiste spécialiste des requins-baleines et vice-président de la recherche et de la sauvegarde à l’Aquarium Georgia. « C’est aussi quelque chose d’essentiel pour le type de modèles de population requis lorsque vous tentez de développer des projets de sauvegarde éclairés pour une espèce menacée », a-t-il ajouté.

Ceux qui prennent les décisions en matière de préservation ont besoin d’informations tangibles relatives aux habitudes d’une espèce, comme la façon dont les individus se déplacent et ce qu’ils ont besoin de manger, afin de déterminer quelles sont les meilleures façons de la protéger. Les études ayant recours à la pose de balises sur les requins ont permis d’élucider le mystère entourant leurs déplacements, mais il est impossible de suivre ces poissons très mobiles tout le temps pour savoir ce qu’ils mangent. C’est pour cette raison que l’approche d’Alex Wyatt et de son équipe est si intéressante : elle se base sur des échantillons sanguins et tissulaires qui peuvent être prélevés n’importe quand pour étudier ce qu’un animal a mangé.

« Il s’agit d’un excellent ajout aux connaissances sur le régime alimentaire et la recherche de nourriture des requins-baleines », a indiqué Clare Prebble, chercheuse principale de la Marine Megafauna Foundation.

 

LEVER LE MYSTÈRE SUR LE RÉGIME ALIMENTAIRE DES REQUINS-BALEINES

Pour découvrir ce que mangent ces animaux, l’équipe de recherche a mesuré les différentes formes, ou isotopes, d’atomes clés tels que l’azote et le carbone dans les échantillons sanguins et tissulaires. La proportion de ces isotopes varie selon la nourriture, qu’il s’agisse d’algues, de zooplancton et de poisson. Par conséquent, en examinant le ratio de ces atomes dans les tissus des requins, les scientifiques peuvent beaucoup apprendre sur ce que consomment les animaux.

Mais en général, il y a anguille sous roche. Si les isotopes stables servent fréquemment à connaître le régime alimentaire des animaux, la méthode repose souvent sur la formulation d’hypothèses concernant la façon dont ces derniers transforment les nutriments contenus dans ce qu’ils mangent.

Cependant, les scientifiques de cette étude ont pu se baser sur cinq requins-baleines vivant en captivité à l’Aquarium Okinawa Churaumi et dont le régime alimentaire était connu, afin de vérifier leurs données sur le terrain chez huit animaux sauvages. « C’est une énorme quantité de travail qui consiste à prendre ce que nous pouvons découvrir sur des animaux vivant dans des aquariums pour l’appliquer à ce que nous voulons savoir sur la même espèce, mais à l’état sauvage », explique Alistair Dove.

À l’instar des mammifères marins d’après lesquels ils sont nommés, les requins-baleines sont massifs. Ils peuvent atteindre 12 m de long et peser près de 23 tonnes. Vous pensez sûrement, et à juste titre, qu’une grande quantité de nourriture est nécessaire pour qu’un tel animal puisse vivre. Pourtant, les chercheurs ont découvert que ces poissons pouvaient jeûner pendant quatre mois, voire plus. Selon Alex Wyatt, cela s’explique sans doute par le fait qu’ils ne mangent pas lorsqu’ils se déplacent, peut-être parce qu’il n’y a rien d’intéressant à ingérer en chemin.

Clare Prebble estime qu’au vue de l’environnement de ces animaux, les périodes de jeûne prolongées sont tout à fait logiques. « La nourriture en haute mer est très éparse, donc les requins-baleines auraient intérêt à se gaver lorsque celle-ci est abondante, puis d’utiliser cette énergie pour leurs déplacements ou en attendant de trouver leur prochain buffet de produits de la mer », explique-t-elle. (À lire : Comment les requins-baleines sont-ils devenus l'attraction préférée des touristes ?)

Cependant, tous les requins-baleines ne jeûnent pas aussi longtemps entre deux repas. Cela varie grandement entre les individus, quelque chose que Clare Prebble et Alistair Dove trouvent intriguant. Cette différence pourrait suggérer que les requins-baleines se spécialisent dans la consommation de certains aliments ou se nourrissent dans des zones spécifiques. De plus, l’éventail de nourriture consommée par ces poissons est plus large que ce que nous pensions jusqu’alors.

 

UNE ESPÈCE DE REQUINS OMNIVORES

D’après les données obtenues par Alex Wyatt, les requins-baleines tirent au minimum la moitié de leurs nutriments des plantes et des algues. Pourquoi la consommation en grande quantité d’algues est-elle importante chez ces poissons ? Plusieurs explications sont possibles.

« Nous ne savons pas si cela leur est bénéfique, ni même si c’est un choix que font les requins-baleines », indique le biologiste. « Mais il est plausible que les algues puissent constituer une source de nourriture lorsque les autres proies sont en quantité limitée. »

« Il est logique que les requins-baleines ingèrent de nombreuses plantes compte tenu du fait que leur mode d’alimentation écarte les particules en fonction de leur taille, et non pas par espèce », souligne Alistair Dove. C’est la conclusion à laquelle étaient parvenus des chercheurs dans une étude datant de 2013 après avoir constaté que les estomacs des requins-baleines contenaient souvent des algues marines. Mais cette nouvelle recherche démontre que les animaux utilisent beaucoup de nutriments provenant des algues qu’ils consomment, ce qui pourrait suggérer qu’un régime alimentaire plus végétarien ne serait pas accidentel.

Pour découvrir si les requins-baleines sont intentionnellement omnivores ou non, les scientifiques devront tenter de savoir si les poissons ciblent des zones où il y a des algues, même en présence de nourriture d’origine animale potentielle. Ils devront aussi étudier l’efficacité avec laquelle ces requins utilisent les nutriments issus des algues. C’est ce qu’ont fait des biologistes après avoir observé que le système digestif de requins-marteaux tiburo contenait toujours des herbes marines ; à leur surprise, ils sont découvert que ces animaux pouvaient digérer l’herbe grâce à des enzymes particulières présentes dans leur estomac. (À voir : Les requins herbivores existent-ils vraiment ?)

Alistair Dove confie qu’il ne serait pas surpris si les requins-baleines étaient de véritables omnivores. « Les animaux les plus proches des requins-baleines sont des espèces vivant au fond des océans, et je suis convaincu que quelques-unes d’entre elles sont également omnivores », dit-il. « C’est ce qu’il y a de fascinant avec les requins. Plus nous les étudions, plus ils remettent en cause nos hypothèses fondamentales relatives à leur biologie. C’est cela qui fait d’eux l’un des groupes d’animaux les plus passionnants à étudier. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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