Un trafiquant d’animaux sauvages notoire relaxé en Thaïlande

Boonchai Bach n’est pas le seul baron du crime lié aux espèces sauvages présumé à échapper aux poursuites judiciaires.Thursday, February 21, 2019

De Rachel Nuwer
Boonchai Bach, baron présumé d’une organisation impliquée dans le trafic d’animaux sauvages, était accusé d’avoir notamment vendu des cornes de rhinocéros, de l’ivoire, ainsi que des parties de tigres et de pangolins.

Les victoires majeures sont peu nombreuses dans la lutte contre la criminalité internationale liée aux espèces sauvages. Mais l’arrestation d’un trafiquant vietnamien par la police thaïlandaise en janvier 2018 était un véritable triomphe. Selon le Guardian et des preuves rassemblées par Freeland, une organisation de lutte contre le trafic d’espèces animales, Boonchai Bach est notamment impliqué dans le commerce d’ivoire, de cornes de rhinocéros, de parties de tigres et de pangolins.

L’arrestation de Boonchai Bach en janvier 2018 à Bangkok avait été saluée par les défenseurs des animaux. La semaine dernière, l’affaire a été classée par un tribunal thaïlandais.

La nouvelle, largement acclamée, avait fait la une de la presse internationale. Mais les réjouissances étaient prématurées : la semaine dernière, Boonchai Bach a été libéré après qu’un témoin clé a modifié son témoignage devant le tribunal. Une issue bien familière pour ceux accusés d’être à la tête d’opérations de commerce illégal d’espèces sauvages. Rarement condamnés, ils sont encore moins fréquemment sanctionnés.

« Soit les affaires impliquant des soi-disant barons ou des figures importantes de ce type de trafic traînent pendant des années et finissent par être classées, soit les suspects ne sont pas condamnés », explique Julian Rademeyer, chef de projet pour TRAFFIC, le réseau de surveillance du commerce international d’animaux sauvages. « C’est extrêmement frustrant car cela arrive bien trop souvent. »

Boonchai Bach était accusé d’avoir joué un rôle dans le trafic de 14 cornes de rhinocéros à destination de la Thaïlande, en violation du traité international sur le commerce d’espèces sauvages et de la loi thaïlandaise de protection et de préservation des espèces sauvages. S’il avait été condamné, le trafiquant aurait risqué jusqu’à 4 ans de prison et une amende d’un peu plus de 1 100 €.

Dans un premier temps, les défenseurs des animaux espéraient que l’arrestation de Bach lancerait une enquête multinationale pour faire tomber Hydra, l’organisation criminelle à plusieurs têtes qui serait dirigée par Boonchai et son frère, Bach Van Lim. Selon Steven Galster, fondateur de Freeland, une organisation basée à Bangkok, Hydra opère en Asie du Sud-Est et a des liens avec l’Afrique et la Chine.

« Sur une échelle de 1 à 10 concernant l’extrême importance d’un acteur du commerce illégal d’animaux sauvages, Boonchai se situe à 8,5 », indique Steven Galster, qui surveille l’organisation Hydra depuis 2003. « En Asie du Sud-Est, il n’y a qu’un ou deux autres individus qui se situent au même niveau que lui. »

Bach est longtemps passé entre les mailles du filet, souligne le fondateur de Freeland. Mais en décembre 2017, les autorités thaïlandaises ont fait le lien entre lui et les 14 cornes de rhinocéros qu’elles avaient découvertes dans la valise d’un Chinois à l’aéroport de Bangkok. Plutôt que de confronter l’homme et de l’arrêter sur le champ, la douane et la police thaïlandaises ont opté pour la méthode dite de « livraison contrôlée ». Elles ont suivi l’homme tandis qu’il continuait son chemin avec les cornes, les menant jusqu’à un agent gouvernemental de quarantaine pour les animaux sauvages, qui a récupéré les cornes avant de rencontrer un proche de Bach. Finalement, les autorités sont remontées jusqu’à Boonchai Bach lui-même, présumé acheteur et importateur des cornes.

« N’oublions pas que cette affaire démontre les progrès accomplis par les autorités thaïlandaises concernant la façon dont elles enquêtent sur le trafic d’animaux sauvages », remarque Giovanni Broussard, coordinateur régional en Asie du Sud-Est du Programme mondial de lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages et aux forêts des Nations Unies.

Mais à mesure que l’affaire disparaissait des unes des journaux, l’intérêt qu’elle suscitait a lui aussi diminué, déplore Steven Galster. Si le gouvernement thaïlandais et Freeland avaient accumulé des preuves établissant la culpabilité de Bach, les autorités ont choisi de confier l’affaire à un jeune procureur, qui a constitué un dossier à partir d’un seul témoignage à la place de l’ensemble des preuves recueillies. Contactées, les autorités thaïlandaises n’ont pas souhaité s’exprimer.

Et puis la semaine dernière, dans une salle d’audience quasiment déserte au sud de Bangkok, l’avocat de Boonchai Bach a soutenu que son client était victime d’une erreur sur sa personne. Lorsqu’il a été demandé au témoin d’identifier Bach, qui avait modifié son apparence à l’aide de lunette et d’un postiche, celui-ci a déclaré qu’il ne le pouvait pas, raconte Steven Galster. « Suffisamment de doute avait été semé, et la juge a eu le sentiment de ne plus rien avoir pour continuer », poursuit-il. « Boonchai Bach a modifié son apparence pour s’assurer que le témoin aurait une raison de changer d’avis. »

Le trafic d’animaux sauvages, un marché noir qui représenterait plusieurs milliards d’euros, est peu risqué et rémunère bien. Selon les opposants à ce trafic, les criminels sont rarement poursuivis.

Mais le fondateur de Freeland et bien d’autres pensent que le témoin a sans doute été menacé ou soudoyé avant le procès. Selon Vanda Felbab-Brown, maître de recherche à la Brookings Institution, un panel d’experts situé à Washington qui œuvre pour la résolution des problèmes sociétaux, dont le trafic d’animaux sauvages, il s’agit d’une pratique courante.

Si l’issue est « représentative de la faiblesse des poursuites judiciaires dans des pays comme la Thaïlande », poursuit-elle, cela n’en reste pas moins une déception. « Il est tout simplement terrible que cette affaire ait été classée », ajoute-t-elle. « Cela envoie le message que la criminalité liée aux espèces sauvages n’est pas punie. »

Boonchai Bach rejoint donc d’autres importants trafiquants présumés qui sont parvenus à éviter une condamnation, comme Feisal Mohamed Ali, un baron kenyan du trafic d’ivoire inculpé qui a fait appel avec succès à sa condamnation l’an dernier ; Dawie Groenewald, un Sud-Africain qui organise des safaris et compte plus de 1 800 chefs d’accusation relatifs à la faune sauvage et dont le procès s’éternise depuis 2010 ; et Vixay Keosavang, un associé de Bach recherché par le département d’État des États-Unis depuis 2013 pour avoir notamment fait passer illégalement de l’ivoire, des cornes de rhinocéros et des écailles de pangolins à destination de l’Asie depuis l’Afrique.

De tels individus ont souvent suffisamment d’argent pour assurer leur défense et pour opérer dans des pays où la corruption est forte, les ressources pour les poursuites judiciaires sont limitées et les lois relatives à la criminalité liée aux espèces sauvages laxistes.

 

LA « REINE DE L’IVOIRE » CONDAMNÉE

Heureusement, les contre-exemples existent. Trois semaines après que l’affaire de Boonchoi Bach a été classée, un tribunal tanzanien a condamné à 15 ans de prison Yang Feng Glan, une Chinoise surnommée la « reine de l’ivoire ». Elle était accusée d’avoir dirigée d’une organisation criminelle impliquée dans le trafic de centaines de pièces d’ivoire, pour une valeur totale de plus de 2,2 millions d’euros.

« C’est une victoire extrêmement importante pour la Tanzanie, mais aussi pour l’Afrique toute entière », a déclaré Krissie Clark, directrice exécutive et co-fondatrice de PAMS Foundation, une organisation de conservation à but non lucratif située en Tanzanie. « Cela démontre qu’aucun individu n'est au-dessus des lois et que les personnes puissantes peuvent être condamnées. »

Elle précise que l’arrestation et la condamnation réussies de Yang Feng Glan ont été rendues possibles grâce à une approche fondée sur les services de renseignements. Contrairement au procès de Bach en Thaïlande, plusieurs agences tanzaniennes ont uni leurs forces pour constituer un solide dossier. Krissie Clark estime que cette affaire reflète aussi l’engagement pris par le président John Magufuli pour réprimer le braconnage et la corruption.

Entre 2009 et 2014, la Tanzanie a perdu 60 % de ses éléphants, principalement à cause du braconnage. À la suite de cette catastrophe, « il est extrêmement encourageant de voir que le gouvernement a adopté une position si ferme vis-à-vis des trafiquants d’animaux sauvages », confie Iain Douglas-Hamilton, fondateur de Save the Elephants, une organisation kenyane à but non lucratif. Il ajoute que le procès de Yang Fleng Glan fait partie de plusieurs affaires retentissantes de trafic à avoir été prises au sérieux par les tribunaux tanzaniens.

« La Tanzanie s’est préparée à cela, à inculper petit à petit des poissons de plus en plus gros », explique Krissie Clark. « Auparavant, et pas seulement en Tanzanie, il y avait beaucoup de corruption et il était difficile d’agir. Cette condamnation démontre que nous pouvons y parvenir ensemble et que la Tanzanie donne l’exemple. »

Quant au jugement de Bach, la directrice de PAMS Foundation souligne que le gouvernement thaïlandais peut encore faire appel. Freeland cherche aussi à intenter une action en justice d’intérêt public à l’encontre du trafiquant. Mais tant que les manchettes exubérantes des journaux ne se traduisent pas par des enquêtes multinationales et de sérieuses poursuites, la norme restera sans doute l'absence de condamnation. « Nous avons besoin de traiter ces affaires pour ce qu’elles sont : des organisations criminelles transnationales. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
Lire la suite