Animaux

Ours polaires : leur chasse peut-elle vraiment être durable ?

À l'heure où les chasseurs ciblent les ours polaires les plus imposants pour leurs fourrures luxueuses, un chercheur craint que nous ne soyons en train d'inverser la sélection naturelle. Mercredi, 29 mai

De Rachel Fobar

De nombreux pays à travers le monde s'accordent à dire que l'avenir des ours polaires est incertain : ils sont considérés comme menacés aux États-Unis, étiquetés « espèce préoccupante » au Canada et classés « vulnérables » à l'international. Pourtant, sur la majorité de leur territoire enneigé, il est tout à fait légal de les tuer.

Le Canada abrite près des deux tiers de la population mondiale d'ours polaires estimée à 25 000 représentants. Dans le pays, ces animaux sont chassés à la fois pour leur viande et leur épaisse fourrure blanche. Le gouvernement canadien et les groupes de conservation ont pendant longtemps soutenu que la chasse à l'ours polaire était durable au Canada. Cependant, dans son nouveau livre Polar Bears and Humans, l'auteur et chercheur spécialiste des ours polaires Ole Liodden soutient le contraire.

Depuis des dizaines d'années, c'est au Canada que se déroule la majorité de la chasse à l'ours polaire. Le gouvernement canadien donne parfois des conseils sur les méthodes de chasse durable, par exemple tuer deux mâles pour chaque femelle tuée, mais ce sont les gouvernements provinciaux et territoriaux qui établissent leurs propres quotas annuels de chasse.

À la tête de l'unité de gestion des ours polaires du Service canadien de la faune, Samuel Iverson explique que les scientifiques recommandent de cibler disproportionnellement les mâles car ils peuvent s'accoupler avec plus d'une femelle par an alors que les femelles ne s'accouplent qu'une fois tous les deux ans. « Pour être sûr de ne pas surexploiter l'espèce, il faut absolument faire attention au nombre de femelles abattues, » ajoute-t-il.

Liodden pense que ce raisonnement est biaisé car les ours polaires les plus convoités pour le commerce de fourrure sont les animaux les plus grands, les plus forts, les plus sains. En supprimant ces ours de la population, dit-il, les chasseurs perpétuent ce qu'il appelle la « sélection inverse » : ce n'est plus la loi du plus fort qui s'exerce mais celle du plus faible.

Les ours polaires utilisent les plateformes glaciaires pour attraper les phoques qui remontent en surface pour respirer. Cependant, Liodden annonce qu'à mesure que la glace fond en raison du réchauffement planétaire, la perpétuation de l'espèce dépendra des ours les plus résistants, les meilleurs nageurs, les meilleurs chasseurs et ceux capables de subsister plus longtemps sans nourriture.

Le recensement des ours polaires et l'évaluation de leur état de santé sont des missions onéreuses et complexes. Sur les 19 sous-populations qui composent l'estimation mondiale de 25 000 ours polaires établie par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN, l'autorité mondiale en matière de statut de conservation des espèces sauvages), il manque soit des données quantitatives, soit des données sanitaires, soit les deux pour au moins dix sous-populations. Il n'est donc pas étonnant que les experts ne parviennent pas à se mettre d'accord sur les menaces les plus graves qui pèsent sur les ours polaires.

Eric Regehr est membre du groupe d'experts des ours polaires formé par l'UICN, il déclare que le changement climatique est sans aucun doute la plus grande menace pour les ours polaires. Iverson est plus mesuré, il affirme que le changement climatique pourrait devenir à l'avenir un problème pour ces animaux mais que pour l'instant, « l'ensemble de la population d'ours au Canada est en bonne santé. » 

Selon Iverson, les preuves accumulées ces trente dernières années indiquent que le quota de chasse au Canada « ne met pas en danger les ours polaires. » Et puisque les populations sont estimées et les quotas ajustés à quelques années d'intervalle, les futurs quotas prendront en compte les effets du changement climatique. « Nous avons les mécanismes en place pour corriger la trajectoire en cours de route si un problème survenait pour une population donnée. »

Drikus Gissing est responsable de la gestion de la faune pour Nunavut, le territoire le plus au nord du Canada. Il rejoint Iverson sur ce point et ajoute que chaque sous-population est estimée par le gouvernement provincial ou territorial compétent tous les cinq à quinze ans. De plus, il fait savoir que les quotas de chasse sont ajustés en conséquence en se fiant aux recherches les plus récentes et les plus reconnues. « Nous ne pouvons pas baser notre gestion sur des événements qui se produiront peut-être dans cinquante ans… Si la banquise disparaît complètement dans certaines zones alors les ours s'éteindront avec elle… Nous ne pouvons pas modifier l'écosystème à la convenance de ces animaux. »

 

« COMME AVOIR UNE FERRARI DANS SON GARAGE »

D'après Liodden, 991 ours polaires ont été chassés chaque année à travers le monde entre 1963 et 2016, soit un total de 53 500 ours. Il trouve ce chiffre « incroyablement élevé », étant donné l'estimation du nombre d'ours polaires restants et le rythme lent de leur reproduction.

En tant que premier fournisseur de peaux d'ours polaires, le Canada en exporte des centaines chaque année. Elles sont destinées à recouvrir le sol de leurs propriétaires ou sont exposée sur les murs comme « symbole ultime de leur statut social… C'est comme avoir une Ferrari dans son garage… C'est un objet auquel le commun des mortels ne peut accéder. »

« C'est un symbole du statut social, cela ne fait aucun doute, » affirme Calvin Kania, propriétaire de FurCanada, une entreprise canadienne spécialisée dans la revente d'ours polaires empaillés et de tapis ou couvertures fabriqués à partir de leur fourrure. « On peut faire la comparaison avec les diamants ou les manteaux en fourrure de zibeline. » Les clients paient des milliers de dollars pour une seule fourrure. Kania nous informe que les prix de ses couvertures en fourrure d'ours polaire ont atteint un pic entre 2013 et 2015 à environ 20 000 $ (~ 18 000 €) mais que depuis, les prix ont diminué et sont aujourd'hui compris entre 12 000 $ et 15 000 $ (10 800 € - 13 400 €) en raison d'une baisse de la demande.

Pendant des décennies, le Japon était très friand des peaux d'ours polaires mais la demande a chuté au milieu des années 2000 après la crise économique mondiale. En 2008, les importations depuis les États-Unis (également un autre marché important auparavant) sont devenues illégales après l'inscription des ours polaires à la liste des espèces menacées d'extinction, en vertu de l'Endangered Species Act, la loi américaine pour la protection des espèces menacées contre le trafic et la chasse.

La Chine en revanche a connu le phénomène inverse : entre 2006 et 2010, le pays avait importé 467 peaux d'ours polaires, mais entre 2011 et 2015, leur nombre a plus que doublé pour atteindre 1 175, soit 70 % des exportations canadiennes d'après les chiffres de Liodden.

Pour Liodden, la chasse de subsistance (pour la viande et l'habillement de nécessité) peuvent être gérées de manière durable contrairement aux échanges commerciaux qui présentent trop de risques et devraient être interdits. « Le marché fera toujours pression pour faire monter les prix et le nombre d'animaux tués, » commente-t-il.

Le simple fait d'autoriser les échanges commerciaux donne naissance à un système « intrinsèquement sujet à la corruption, » déclare Zak Smith, avocat principal pour le Natural Resources Defense Council, un groupe de défense international actif dans le domaine de la protection de l'environnement. Le commerce du corps des ours polaires pourrait influencer le processus de fixation des quotas, dit-il, ce qui permettrait au potentiel de profit d'influencer le nombres d'animaux pouvant être chassés au cours d'une année donnée. « C'est une espèce qui est menacée d'extinction, » ajoute-t-il. « Les espèces menacées ne devraient pas faire l'objet d'échanges commerciaux motivés par le profit. »

Ex-biologiste spécialiste de la gestion et de la recherche sur les ours polaires à Nunavut, Lily Peacock évoque les populations indigènes Inuits de la partie supérieure du Canada qui chassent et mangent les ours polaires depuis des milliers d'années. D'après elle, la chasse devrait être étudiée et régulée mais se concentrer sur la chasse ou la surchasse, c'est ignorer « le réel problème… De manière générale, le changement climatique est un problème tellement plus important qu'au final, pourquoi irait-on priver une population d'une partie de sa culture ? »

Jim Goudie est Inuit. Il est également ministre adjoint au territoire et aux ressources naturelles de Nunatsiavut, une région Inuit autogérée. Il indique que si un jour les ours venaient à rencontrer des difficultés, son peuple serait le premier à tirer la sonnette d’alarme. Son peuple, et non pas les chercheurs des universités du bout du monde. « Pour moi, si demain il y n’y a plus d’ours polaires, c’est une partie de ma culture qui disparaît avec eux… Si quelqu’un doit avertir le monde d’une complication au sein des populations d’ours polaires, ce sera nous. C’est notre peuple qui a le plus à perdre. »

 

« LES OURS SONT JUSTE TROP NOMBREUX »

Drikus Gissing de Nunavut affirme que la situation des ours polaires n’est pas aussi désastreuse que certains le laissent entendre. Avec environ 13 000 ours, dit-il, Nunavut, où a lieu 80 % de la chasse à l’ours polaire du Canada, abrite aujourd’hui plus d’ours polaire qu’elle ne l’a jamais fait.

Les chemins de l’Homme et des ours se croisent parfois de façon tragique. L’année dernière, deux hommes de Nunavut ont subi une attaque mortelle d’ours polaire. L’un d’entre eux ne portait pas d’armes. « Nous arrivons à un stade où les ours polaires sont tout simplement en surabondance, » poursuit Gissing. « Ils sont juste trop nombreux. »

En effet, le nombre « d’ours à problèmes » abattus (les animaux tués pour défendre la vie ou la propriété humaines) a grimpé en flèche ces vingt dernières années, fait remarquer Liodden, en passant de treize animaux abattus en 1999 à quatre-vingt-onze en 2012, soit une augmentation de 600 %.

Nikita Ovsyanikov est également membre du groupe d’experts des ours polaires de l’UICN, cet écologiste du comportement précise que le fait d’apercevoir plus d’ours ne signifie pas forcément qu’il y en a plus mais plutôt que l’habitat des animaux, la banquise, se réduit et qu’ils sont donc obligés de passer plus de temps à terre. « Lorsque nous voyons beaucoup d’ours polaires dans les environs ou à proximité, près de nos établissements et infrastructures en Arctique, cela n’indique pas que le nombre d’ours polaires augmente, » explique-t-il. « Cela montre qu’ils sont en difficulté. »

Regehr de l’UICN rétorque qu’expliquer l’intrusion des ours polaires sur les territoires occupés par l’Homme par la fonte de la banquise est, certes acceptable, mais également plutôt commode en l’absence de données précises sur les populations d’ours. « Il est difficile de savoir combien il y a de rongeurs dans un jardin, » illustre-t-il. De la même façon, « le dénombrement des ours polaires dans une zone aussi étendue que le Texas est, vous comprenez, extrêmement difficile et très coûteux. »

 

UN MODÈLE : LE SVALBARD

Liodden considère Svalbard, un archipel situé entre la Norvège et le pôle Nord, comme un modèle d’avenir. En effet, malgré sa localisation sur la mer de Barents qui a vu fondre 50 % de sa banquise depuis les années 1980, la population d’ours polaires de Svalbard est stable. Elle a a été estimée à 241 en 2004 et 264 en 2015. La différence entre Svalbard et les autres habitats d’ours polaires, c’est que la chasse y est interdite depuis 1973.

Smith, l’avocat spécialiste de l’environnement, signale que la chasse aux ours polaires au Canada « ne serait pas un problème si l’on ne savait pas ce qui se profile à l’horizon… Nous sommes peut-être en train de prélever des animaux qui sont essentiels à leur propre adaptabilité. Nous nous intercalons dans le processus évolutionnaire en supprimant certains animaux des ressources génétiques. »

Péter Molnár est chercheur à l’université de Toronto Scarborough et étudie les effets du changement climatique sur les ours polaires. Il admet que la théorie de « sélection inverse » émise par Liodden est tout à fait plausible. Dans l’ouest de la baie d’Hudson, dit-il, on constate clairement que les ours sont de plus en plus maigres à mesure que la banquise se retire. Les ours polaires dépendent de leurs réserves en graisse et en protéine car ils jeûnent pendant plusieurs mois d’une seule traite. Donc lorsque l’on parle de taille, « plus l’ours est gros, mieux c’est, » et selon Liodden, ce sont les ours les plus grands et les plus gros que les chasseurs ciblent.

Toutefois, selon Regehr, le simple fait pour un ours polaire d’être plus gros ou plus jeune ne signifie pas qu’il est en meilleure santé. Des études ont démontré que la taille des ours polaires diminuait avec la fonte de la banquise mais, déclare-t-il, il est possible que des ours polaires plus petits qui n’ont pas besoin de manger autant pour survivre soient au final en meilleure forme.

Pour Molnár, la réelle question est : « Les ours polaires pourront-ils s’adapter à tout cela ? »

De récentes estimations établies par les scientifiques de l’Institut d'études géologiques des États-Unis prévoient qu’en raison de la fonte de la banquise, deux tiers des ours polaires pourraient être amenés à disparaître d’ici 2050. Il ajoute que même si les ours polaires n’ont pas disparu d’ici la fin du siècle, ils ne représenteront plus que quatre ou cinq générations, ce qui n’est pas suffisant pour évoluer, que ce soit face au changement climatique, à la chasse ou à toute autre menace.

« Il semble que les années sur cette planète de la plupart de ces populations soient comptées, » poursuit-il. « Nous disposons de preuves solides qui montrent que ces déclins ne feront qu’empirer à mesure que le changement climatique s’aggrave. À moins que nous ne fassions machine arrière sur ce dernier point, leur triste sort est scellé. »

 

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Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.