Le napoléon, roi des récifs, est menacé d'extinction

Ces créatures ont le malheur d'être non seulement belles, mais aussi très goûteuses. Les napoléons sont considérés comme un met de luxe à Hong Kong, et sont aujourd'hui menacés d'extinction.lundi 23 mars 2020

C'est le roi des récifs coralliens. Le napoléon, qui doit son nom à l'élégante bosse qui forme une sorte de chapeau sur sa tête, peut atteindre 1,80 mètre de long, peser jusqu'à 180 kilogrammes et vivre près de 30 ans.

Aussi connus sous le nom de labres géants, ces magnifiques créatures sont reconnaissables aux écailles vertes, bleues et jaunes variées qu'ils arborent et aux lignes noires distinctives qui se trouvent derrière chaque œil. Ces poissons peuplent les eaux tropicales de près de cinquante pays, de la côte est du continent africain à l'océan Pacifique.

Seulement voilà, ils ont le malheur d'être non seulement beaux, mais aussi fort goûteux. Ils sont considérés comme un met de luxe à Hong Kong, où la consommation de poisson par habitant est parmi les plus élevées du monde, selon Bloom Hong Kong, une association environnementale non lucrative de préservation de la vie marine.

La pêche du napoléon s'est intensifiée ces dernières années. En 2004, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui définit le statut de conservation des espèces, a fait passer le poisson de vulnérable à menacé. Cette même année, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d'extinction (CITES), l'organisme qui réglemente le commerce transfrontalier de la faune sauvage, a établi des réglementations plus strictes pour protéger les espèces menacées par la surexploitation. 

De nombreux pays où se trouve les populations de napoléons ont interdit leur commerce, mais l'Indonésie - dont les eaux couvrent environ un cinquième de l'aire de répartition de l'espèce - autorise l'exportation de 2 000 spécimens par an.

Yvonne Sadovy, professeure à l'Institut des sciences marines de l'Université de Hong Kong et coprésidente du groupe de spécialistes du mérou et du napoléon de l'UICN, estime qu'on ne sait pas combien de napoléons on compte encore dans les mers et quel est réellement le taux de leur déclin. Ce qui est connu, en revanche, c'est que le triangle de corail, une zone de l'océan Pacifique comprenant les eaux qui baignent la Malaisie, l'Indonésie, les Philippines et les îles Salomon, est menacé par la surpêche.

Contrairement aux éléphants, les napoléons ne jouissent pas d'une grande popularité, mais ils sont « probablement en plus grande difficulté », avance Colman O'Criodain, responsable du plaidoyer Vie Sauvage au WWF. Yvonne Sadovy, qui a mené des enquêtes récentes sur la population de napoléons, indique que les poissons étaient si rares qu'ils en ont « été très choqués ». Plongeurs et biologistes rapportent quant à eux qu'ils ne voient plus de napoléons adultes à l'état sauvage.

Le fait que les napoléons se fassent rares à l'état naturel, malgré les mesures de protections déjà en place, est une preuve que la pêche et le commerce illicites perdurent, même si leur ampleur reste difficile à déterminer. Les sites e-commerce chinois tels que TMall et Taobao peuvent faciliter le commerce illicite, selon Yvonne Sadovy. Par ailleurs, les réseaux sociaux, les forums de discussion et les groupes WhatsApp rendent ces tractations « beaucoup plus difficiles à détecter », renchérit O'Criodain.

Le manque de données sur les napoléons a donné à Yvonne Sadovy l'idée de créer un outil qui pourrait être utilisé par les autorités et le grand public. Une première pour une espèce de poisson : cette technologie de reconnaissance faciale utilise les singulières marques oculaires du poisson pour déterminer si un napoléon a été, ou non, importé légalement. En collaboration avec un développeur, elle a créé Saving Face, une application pour smartphone qui permettra aux particuliers, aux restaurateurs et aux agents chargés de l'application des lois relatives aux espèces en danger de comparer la photo d'un napoléon en vente dans un restaurant ou sur l'étal d'un marché aux photos répertoriées dans une base de données recensant les napoléons importés légalement.

L'application est toujours en phase de test. Yvonne Sadovy espère que Hong Kong aidera à promouvoir l'application et que celle-ci permettra aux gens de devenir de véritables acteurs dans la lutte contre le commerce illégal de cette espèce. Selon elle, un nombre croissant de restaurants hongkongais ont l'intention de proposer à leur carte uniquement des espèces issues du commerce légal dont la survie n'est pas menacée à l'état naturel, tandis que les consommateurs eux-mêmes deviennent plus conscients du fait qu'ils devraient éviter de manger certaines espèces.

Pour que l'application ait un impact réel sur le commerce illégal, Hong Kong aurait besoin d'avoir suffisamment d'inspecteurs dans ses ports pour photographier chaque napoléon importé pour compléter sa base de donnée. En outre, l'application devrait être largement adoptée par les restaurateurs qui achètent leur poisson auprès de grossistes. Enfin, si l'application relève un acheminement trouble voire illégal du poisson photographié, les utilisateurs de l'application se devront de signaler aux agents chargés de la protection des espèces menacées que celui-ci n'a pu être identifié.

 

DE L'INDONÉSIE À HONG KONG

L'Indonésie exporte non seulement des napoléons capturés dans la nature, mais aussi des spécimens élevés en captivité dans les îles éloignées d'Anambas et les îles Natuna. En 2018, pour la première fois, le pays a établi un quota d'exportation annuel de 40 000 spécimens pour les napoléons d'élevage, des juvéniles capturés à l'état sauvage ensuite élevés en captivité. Comme les poissons sauvages, ceux-ci sont expédiés vivants, principalement vers Hong Kong, pour être conservés à des fins gastronomiques. Ce flot de napoléons sur le marché a rendu la réglementation encore plus difficile, à la fois en raison du grand nombre de poissons en circulation mais aussi parce qu'il n'y a aucun moyen de faire la distinction entre des poissons sauvages et des poissons d'élevage.

Colman O'Criodain craint que les pratiques d'élevage n'aggravent un peu plus le sort de ces poissons en voie de disparition. Pour lui, capturer à l'état naturel des spécimens juvéniles de populations sauvages réduites pourrait compromettre leur capacité de rebond. Il ajoute que l'Indonésie ne respecte pas la règle CITES selon laquelle le commerce de spécimens d'élevage n'est autorisé que s'il ne menace pas les populations sauvages. La CITES exige également qu'un certain nombre de poissons d'élevage soient relâchés dans la nature pour soutenir les populations en déclin, mais selon O'Criodain, l'Indonésie n'a jusqu'à présent pas déclaré son intention de le faire.

Le ministère indonésien des affaires maritimes et de la pêche, qui supervise notamment le commerce des napoléons, n'a pas donné suite à nos sollicitations. 

Le Département de l'agriculture, de la pêche et de la conservation de Hong Kong délivre des permis d'importation de poisson, gère le commerce des espèces CITES et inspecte les expéditions marchandes. Chaque détaillant de napoléons hongkongais doit avoir une licence, et il est interdit aux vendeurs de racheter ou de revendre le poisson d'autres vendeurs. Mais si des napoléons sont introduits en contrebande avec d'autres poissons auxquels ils ressemblent, des mérous par exemple, ils ne sont pas officiellement documentés.

Comme détaillé dans un rapport de 2016 pour Traffic, une organisation à but non lucratif qui suit le commerce des espèces sauvages, le nombre de napoléons présents sur les marchés et à la carte des restaurants hongkongais dépasse les chiffres officiels. De plus, les archives CITES montrent que des milliers de napoléons indonésiens d'élevage disparaissent tout simplement du jour au lendemain. Dans un cas, 8 000 poissons d'élevage (avec les permis d'exportation CITES appropriés) ont quitté l'Indonésie mais ne se sont jamais présentés ailleurs. « Parce que Hong Kong est assez bon pour déclarer les importations, cela signifie que ces poissons vont directement en Chine continentale sans être déclarés », indique Sadovy.

Pour l'heure, le Département des douanes de Hong Kong est déterminé à contrôler les navires soupçonnés de transporter des marchandises illégales introduites en contrebande pour éviter les droits de douane, et cela concerne également la faune sauvage, comme l'explique Sophie le Clue, directrice des questions environnementales d'ADM Capital Foundation, basée à Hong Kong. Selon elle, les inspecteurs ne traquent généralement la faune illégale que s'ils ont été avertis à l'avance de son acheminement ; puis ils font appel à la division des Espèces menacées du Département de l'agriculture, des pêches et de la conservation pour appliquer la loi.

Les fonctionnaires du dit département ont refusé nos demandes d'interview, mais nous ont fait parvenir une déclaration. Entre autres choses, il y est fait état que « Hong Kong s'est engagée à protéger les espèces menacées [et] prend des mesures coercitives avec le Département des douanes pour lutter contre la contrebande de napoléons afin de garantir que le commerce du napoléon est conforme à la CITES et la législation locale [et] procède à des inspections aléatoires sur les marchés locaux. Des mesures sont prises quand une irrégularité est détectée. »

La division des Espèces menacées elle-même n'a pas d'unité d'investigation. Ni la division ni les douanes n'ont probablement suffisamment de ressources humaines et financières pour suivre tous les envois de poissons vivants, souligne Stanley Shea, directeur de la protection de la vie marine de Bloom Hong Kong.

 

« SAVING FACE », UNE APPLICATION POUR SAUVER LE NAPOLÉON

Anil Jain, professeur d'informatique et d'ingénierie à la Michigan State University, à East Lansing, dont le laboratoire de biométrie a développé un système de reconnaissance faciale pour les primates, juge l'application d'Yvonne Sadovy prometteuse mais imparfaite. Des facteurs environnementaux tels que l'eau trouble ou un mauvais éclairage peuvent affecter la qualité de l'image et compromettre la précision de la reconnaissance faciale.

Une fois une base de données conséquente constituée, Sadovy envisage que l'application, qui sera gratuite, puisse être utilisée comme un outil pour lutter contre le trafic d'autres espèces sauvages. « S'il y a suffisamment de données », dit-elle, « les autorités pourraient l'utiliser pour toutes sortes d'importations. »

 

Danielle Beurteaux est une journaliste basée à Montréal. Retrouvez-la sur Twitter.
Wildlife Watch est un projet d'articles d'investigation commun à la National Geographic Society et à National Geographic Partners. Ce projet s'intéresse à l'exploitation et à la criminalité liées aux espèces sauvages. Retrouvez d'autres articles de Wildlife Watch à cette adresse et découvrez les missions à but non lucratif de la National Geographic Society ici. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles et à nous faire part de vos impressions à l'adresse ngwildlife@natgeo.com.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
Lire la suite