Les oiseaux se sont emparés des villes lors des confinements

Lors de la pandémie, certaines espèces ont été promptes à investir les villes, alors dépourvues d’humains, mais on ne sait pas si ce retour en milieu urbain est bon pour elles.

Publication 28 sept. 2021, 10:12 CEST, Mise à jour 11 oct. 2021, 12:10 CEST
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Une buse à queue rousse quitte son nid au sommet d’un gratte-ciel new-yorkais. L’observation d’espèces comme celle-ci a augmenté en milieu urbain pendant les confinements liés à la pandémie.

Photographie de Lincoln Karim, Nat Geo Image Collection

En 2020, pendant les périodes de confinement, on a vu surgir des posts affirmant que les dauphins étaient revenus dans les canaux de Venise. C’était bien entendu une fake news. Mais les memes de type « nature is healing » (NdT : la nature est en train de récupérer) n’avaient pas forcément tort. D’après une étude publiée hier dans Science Advances, l’activité humaine réduite que l’on a connue au printemps 2020 suite à l’explosion des cas de Covid-19 a bouleversé les habitudes migratoires des oiseaux des États-Unis et du Canada ainsi que la sélection de leur habitat.

De manière générale, cette étude semble indiquer que ces confinements ont bénéficié aux oiseaux et qu’ils ont passé plus de temps à l’intérieur et aux abords des zones urbaines. Les fauvettes et les moineaux sont les espèces qui semblent avoir le plus profité de ce répit (du moins, qui se sont rapprochées de la civilisation), mais aussi les balbuzards et les pyrargues à tête blanche ainsi que plusieurs espèces de canards et d’oies.

Les chercheurs ont attribué un nom à ce ralentissement soudain de la circulation humaine pendant les premiers confinements : l’anthropause. Celle-ci leur a offert une occasion inédite d’observer le comportement des animaux quand nous n’interférons pas avec eux.

« La pandémie a créé une occasion unique – espérons-le – de comprendre les effets de la circulation isolément des effets d’un paysage modifié par l’humain et ce à une échelle qu’on ne pourrait atteindre en aucune autre circonstance », affirme Nicola Koper, professeure en biologie de la conservation à l’Université de Manitoba.

À en croire les résultats, de nombreuses espèces réagissent rapidement aux changements de fréquentation humaine, fussent-ils infimes, et cela a des conséquences de taille pour la préservation de l’environnement.

 

SCIENCES PARTICIPATIVES

Afin de collecter un ensemble de données assez conséquent pour pouvoir tirer des conclusions, une équipe de chercheur du laboratoire d’ornithologie de Cornell et d’autres universités canadiennes avaient besoin de troupes sur le terrain, à travers tout le continent. Ils ont donc extrait des données de l’application eBird, plateforme de sciences participatives créée par l’Institut d’ornithologie de Cornell permettant aux ornithologues amateurs de consigner ce qu’ils observent sous un format facilement accessible aux enseignants, aux chercheurs et aux autres passionnés. /

L’application eBird présente à l’utilisateur une liste d’oiseaux qu’il est susceptible de voir ou d’entendre à l’endroit où il se trouve et lui permet d’entrer des coordonnées temporelles et spatiales grâce au GPS du téléphone. (Comme l’ont fait remarquer certains usagers sur Twitter, eBird est aux ornithologues l’encyclopédie qu’est le Pokédex aux dresseurs de Pokémon). Lors des confinements de printemps, le streaming infini ayant perdu de son attrait, les gens sont passés de l’écran à la fenêtre pour observer les oiseaux et ont rempli sur eBird 29 % de listes de plus qu’à l’accoutumée entre janvier et septembre 2020.

Pour être certains que leurs scientifiques participatifs sachent bien distinguer leur mainate religieux de leur pic maculé, les chercheurs n’ont admis que les listes de personnes ayant consigné des observations sur eBird les trois années précédentes.

Les chercheurs ont expertisé des données provenant de chaque comté des États-Unis et de chaque division de recensement canadienne possédant ces trois attributs : un aéroport international, une municipalité d’au moins 50 000 habitants, et au moins 200 listes eBird remplies entre mars et mai 2020. Même selon ces critères rigoureux, près de 89 000 listes (et 4,3 millions d’observations isolées) sont entrées en compte dans l’étude entre 2017 et 2020.

Ensuite, nous avons recoupé les déplacements nos amis aviaires avec les nôtres. Cela a été rendu possible par les données de mobilité fournies par Google et ses Rapports sur la mobilité de la communauté lors de la pandémie de Covid-19, qui permettaient de suivre la chute réelle de fréquentation comté par comté.

 

OISEAU DES VILLES, OISEAU DES CHAMPS

Des quatre-vingt-deux espèces d’oiseaux étudiées, soixante-six ont changé de comportement au printemps 2020 par rapport aux années précédentes.

Les plus grands « gagnants » de la pandémie ou, vu différemment, les plus grands perdants lorsque l’activité humaine suit son cours normal, sont les fauvettes et les moineaux. Ces espèces ont, dans l’ensemble, intensifié leur utilisation d’habitats modifiés par l’humain. Elles s’aventuraient plus près des aéroports et des routes importantes, car les avions étaient cloués au sol et les voitures étaient garées.

Une buse à queue rousse plane au-dessus des rues de New York. Nombreuses sont les espèces qui se sont adaptées en un rien de temps à « l’anthropause » et à avoir changé de comportement en l’espace de deux semaines.

Photographie de Lincoln Karim, Nat Geo Image Collection

Pourtant, « ces deux groupes mis ensemble représentent un pourcentage énorme du déclin de la population aviaire », explique Nicola Koper (soit près de 50 % des trois milliards d’oiseaux disparus en Amérique du Nord depuis les années 1970). Tout ce que nous pouvons apprendre pour rendre leur habitat accueillant est « une inspiration pour les efforts de conservation », affirme Freda Fengyi Guo, étudiante de troisième cycle à Princeton et spécialiste de l’écologie des haltes des oiseaux migrateurs (elle n’a pas pris part à l’étude).

À l’opposé, les espèces plus urbaines comme le pigeon biset et le moineau domestique n’ont pas eu l’air de faire grand cas de la réduction des activités humaines. « Ils n’avaient simplement pas l’air de s’en soucier le moins du monde, commente Nicola Koper. À l’évidence, ils sont parfaitement heureux dans nos villes. »

Il semble en revanche que deux rapaces emblématiques (le balbuzard et le pygargue à tête blanche) soient délibérément partis à la recherche de zones où le vacarme humain était moindre. « Ils sont en fait partis des comtés où on les trouvait traditionnellement en abondance pour aller dans ceux où le confinement était plus strict, révèle-t-elle. Ils ont en quelque sorte parcouru l’ensemble des États-Unis selon cet itinéraire, vers ces comtés potentiellement plus sûrs […] à des centaines, voire des milliers, de kilomètres de l’endroit où ils se trouvaient en temps normal. »

Quant aux buses à queue rousse, autre rapace ordinaire, l’étude a révélé qu’elles s’étaient davantage aventurées en milieu urbain pendant les confinements mais qu’on les observait moins près des routes importantes. Un des changements les plus remarquables a concerné les colibris à gorge rubis, qu’on avait alors trois fois plus de chances qu’avant d’observer aux abords des aéroports. Nicola Koper avance une théorie : les colibris auraient profité de l’absence de nuisances aériennes pour aller siroter le nectar des jardins résidentiels du coin.

Il semble que les confinements aient également bénéficié à plusieurs espèces de canards et d’oies, en particulier lorsqu’ils coïncidaient avec des pics d’activité migratrice. « Nous ne nous attendions pas forcément à cela, confie Nicola Koper. Je pense que comme nous voyons des oies et des canards constamment dans le paysage humain, nous avons tendance à penser qu’ils sont particulièrement robustes et résilients face à la présence humaine. »

 

Pansements ornithologiques contre solutions durables

Pour Nicola Koper, les résultats de l’étude sont encourageants du point de vue de la sauvegarde et de la gestion des espèces. « Il a fallu très peu de temps aux oiseaux pour faire évoluer leur comportement, explique-t-elle. En l’espace de deux semaines on peut déjà observer ces tendances. »

Bien que nous ayons eu l’impression d’un bouleversement spectaculaire à l’époque, les chassés-croisés humains n’ont diminué que de 8 à 20 % en moyenne au plus haut des confinements (une réduction du mouvement relativement modeste). « Si, en tant que société, nous décidions de faire évoluer nos comportements afin de diminuer les nuisances que nous infligeons aux oiseaux dans le paysage, nous pourrions avoir un impact et leur faire du bien immédiatement », affirme Nicola Koper.

John Swaddle, professeur de biologie et directeur de l’Institut de sauvegarde intégrante (IIC) du College of William and Mary, parle de l’étude comme d’un « bel exemple à grande échelle » des effets de l’activité humaine sur l’occupation des sols par les oiseaux. Mais il met en garde : « Isoler et exclure les humains du paysage à grande échelle n’est pas une solution durable à l’extinction massive que nous sommes en train d’infliger à la planète. » De plus, les tentatives de réduction du bruit et d’améliorer la technologie sont des « pansements […] qui traitent les symptômes plus que les causes », tance-t-il.

Amber Roth, maître de conférence à l’Université du Maine s’intéressant aux solutions de durables, ajoute que bien qu’il fût mignon d’observer des parulines jaunes sur les campus pendant les confinements de 2020, « le bruit et l’agitation des habitants des villes sert potentiellement à mettre en garde les oiseaux face aux dangers mortels qu’ils pourraient y rencontrer. »

Les auteurs de l’étude en conviennent, il est trop tôt pour dire si « l’anthropause » a eu un quelconque effet digne de ce nom en faveur de la sauvegarde des oiseaux en général.

À vrai dire, le retour soudain à un niveau d’activité humaine normal à la fin des confinements a peut-être créé des « pièges écologiques » pour les oiseaux qui avaient choisi de nicher dans des endroits temporairement accueillants et favorisant leur reproduction au printemps.

« Collisions avec les fenêtres des immeubles, chats d’extérieur, abondance d’oiseaux prédateurs sont autant de facteurs parmi d’autres qui peuvent réduire les chances de survie des oiseaux qui s’aventurent dans le paysage urbain et qui sont vraisemblablement restés des menaces tout au long de la pandémie de Covid-19, commente-t-elle. Il faut davantage de recherches pour comprendre les effets de nos activités humaines en milieu urbain et pour comprendre si l’attraction de plus d’oiseaux dans les villes est une bonne chose ou non. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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