Écosse : une nouvelle souche de grippe aviaire menace les oiseaux marins

Sur les îles Shetland, une nouvelle souche de grippe aviaire tue des oiseaux marins à un rythme sans précédent pour ce virus qui, à l'origine, ne se transmet pas à cette période de l'année.

De Helen Scales
Publication 24 août 2022, 16:49 CEST
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Un fou de Bassan mort gît au large des côtes de Bass Rock, la plus grande colonie de reproduction de l'espèce au monde, le 6 juin 2022.

PHOTOGRAPHIE DE Rachel Bigsby

ÎLES SHETLAND, ÉCOSSE – Sur un isthme étroit reliant deux îles du nord du Royaume-Uni, les Shetland, un oiseau fatigué est posé sur le sable, ignorant les passants. C’est un nouveau signe d’un problème qui n’est survenu que récemment.

Le vent balaie les plumes mouchetées de gris et de blanc du jeune goéland, et l’animal ne fait aucun effort pour se mettre dans une position plus confortable. Avec de faibles clignements d’yeux, il se baisse et laisse tomber son bec vers le sable.

En grandissant, ce goéland marin serait devenu l’un des plus grands goélands du monde, son espèce atteignant une envergure de plus de 1,5 mètre à l’âge adulte. Mais il ne survolera plus jamais les eaux de l’Atlantique Nord.

Comme lui, des dizaines de fous (Morus) gisent le long de cette plage, et d’innombrables dépouillent sont éparpillées dans tout l’archipel. Impossible de les prendre pour des oiseaux endormis : ils sont couchés comme des anges déchus, la tête en arrière, les ailes déployées, un œil bleuet regardant vers le ciel.

Plus de 150 000 fous de Bassan nichent sur Bass Rock, un site au large de l'Écosse qui abritait autrefois des prisonniers. Ici, des nuées d'oiseaux marins se rassemblent autour d'un phare, le 19 mai 2022, juste avant que la grippe aviaire ne frappe.

PHOTOGRAPHIE DE Camille Seaman

(À lire : Comment protéger les coraux et les oiseaux marins dans un monde en réchauffement ?)

Ces oiseaux morts et mourants ont été le premier signe de l’apparition, en 2022, d’une grippe aviaire hautement pathogène. L’origine de ce virus, également appelé influenza aviaire, remonte à un élevage d’oies en Chine, en 1996 ; depuis lors, le virus a tué des millions de volailles, et des cas de transmission mortelle à l’être humain ont également été recensés. Au cours de l’année dernière, une souche du virus a muté pour devenir encore plus transmissible. La souche de cette année frappe tout particulièrement les oiseaux de mer.

« C’est tragique », affirme Kevin Kelly, responsable du site des Shetland pour la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB), qui assiste à la catastrophe sur le terrain.

Aucun programme d’euthanasie n’est mis en place pour les oiseaux à l’agonie, ils sont trop nombreux pour cela. Environ toutes les semaines, Kelly enfile son équipement de protection complet, puis rassemble et incinère jusqu’à cinquante corps, éparpillés autour des plans d’eau où les oiseaux vivants se rassemblent pour se baigner. Selon lui, les dépouilles pourraient accélérer la propagation du virus., mais il ne s’agit que d’une petite fraction de tous les oiseaux morts sur les îles.

Les îles Shetland ont connu les premières flambées épidémiques de l’année en Europe, probablement en raison de la migration des oiseaux aquatiques vers leurs zones de reproduction dans l’Arctique. Au cours des derniers mois, la liste des espèces sauvages touchées par des mortalités massives s’est allongée, en particulier dans les colonies de reproduction où les oiseaux se regroupent en grand nombre : des pélicans frisés en Grèce aux bécasseaux maubèches aux Pays-Bas, en passant par les sternes caspiennes sur le lac Michigan, dans le Wisconsin. En juillet, des cas de grippe aviaire ont été confirmés dans un nombre exceptionnellement élevé de phoques, trouvés échoués et mourants au large des côtes du Maine.

Gauche: Supérieur:

La photographe Rachel Bigsby a pris des photos détaillées du plumage coloré des fous de Bassan le 4 juillet 2022. « C'était déchirant de penser que sous leurs délicates plumes blanches et dorées, leurs organes étaient en train de s'arrêter », dit-elle.

Droite: Fond:

Des carcasses de fous de Bassan jonchent la paroi rocheuse de la réserve naturelle nationale de Hermaness, dans les îles Shetland, qui abrite 30 000 fous de Bassan, le 4 juillet 2022.

Photographies de Rachel Bigsby

« C’est une crise », déclare Kelly. « Ça ne fait aucun doute. »

James Pearce-Higgins, directeur scientifique du British Trust for Ornithology, est d’accord avec cette affirmation. « Nous n’avions jamais observé un tel niveau d’impact sur les populations. C’est complètement sans précédent. »

 

DE NOMBREUSES MENACES

Les populations d’oiseaux marins qui sont actuellement décimées par la grippe aviaire sont également la cible de nombreuses autres menaces. On estime que plus de la moitié des espèces sont en déclin en raison des menaces combinées du changement climatique, de la surpêche de leurs proies, de leurs prises accessoires dans les pêcheries et des prédateurs mammifères non indigènes qui mangent leurs œufs et leurs poussins, tels que les rats et les chats.

En plus d’être des sentinelles de la santé des océans, les oiseaux marins jouent également un rôle vital dans les écosystèmes marins et terrestres. Ils transportent des nutriments essentiels dans leurs excréments et, en tant que superprédateurs de l’océan, de nombreuses espèces contribuent à réguler le reste du réseau trophique.

Tout comme les requins qui manquent aux océans lorsqu’ils sont victimes de surpêche, le déclin des oiseaux marins pourrait avoir d’importantes répercussions et perturber l’équilibre des écosystèmes, et notamment ceux qui soutiennent les principales pêcheries.

« Comme de nombreux défenseurs de l’environnement, nous nous battons depuis longtemps contre le déclin des oiseaux marins et les pressions qu’ils subissent », soutient Kevin Kelly. « C’est un phénomène nouveau que nous n’avons pas vu venir. »

 

UNE ÉPIDÉMIE INHABITUELLE

Les précédentes épidémies de grippe aviaire frappaient généralement les oiseaux sauvages dans leurs zones d’hivernage et se calmaient lorsqu’ils se dispersaient à la fin de la saison. Cependant, cette année, lorsque le virus est apparu chez les oiseaux peu après leur arrivée dans leurs colonies d’été aux Shetland, les experts de la région ont su que la situation était inédite.

« Nous avons tout de suite su que quelque chose n’allait pas en voyant la rapidité à laquelle ils le contractaient avant même la saison de reproduction, plutôt qu’après », raconte Kelly.

Les virus de la grippe aviaire, connus sous le nom de H5, évoluent constamment et créaient de nouvelles souches qui peuvent infecter le même hôte, au même moment. Dans les décennies depuis sa première apparition, le virus a muté et s’est transformé à maintes reprises mais, jusqu’à présent, il n’a pas réussi à se propager suffisamment pour causer de grandes épidémies.

Un grand labbe se prépare à festoyer sur une carcasse de fou le 5 juillet 2022. Les oiseaux prédateurs qui mangent les carcasses infectées risquent de contracter eux-mêmes la grippe aviaire.

PHOTOGRAPHIE DE Rachel Bigsby

« Ce que nous avons constaté avec cette souche spécifique du virus, c’est qu’elle semble se transmettre bien plus efficacement », explique Ruth Cromie, conseillère pour la santé des espèces sauvages à la Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage (Convention de Bonn).

Nous ne savons pas encore comment cette nouvelle forme du virus est passée de l’hiver au printemps, mais elle expose les populations d’oiseaux marins à un risque particulièrement élevé lorsqu’ils se rassemblent dans des colonies de reproduction denses.

L’Écosse abrite environ la moitié de la population mondiale de fous, les plus grands oiseaux marins de l’Atlantique Nord. Les Shetland sont traditionnellement un bastion pour ces espèces, notamment car la proximité du plateau continental de l’Europe rend les eaux environnantes très productives, et riches en nourriture.

À la mi-juillet, les visiteurs qui se rendent en bateau de Lerwick, la capitale des Shetland, à l’île voisine de Noss, sont émerveillés par les milliers de fous nichant sur les corniches étroites des falaises de grès de 180 mètres de haut. Au-dessus de leurs têtes, les oiseaux s’envolent comme des flèches, et se frayent un chemin dans le vacarme des cris rauques. De temps à autre, le vent délivre des effluves de guano, provenant des taches qui décorent les corniches comme des stalactites.

Si on regarde plus attentivement à travers les jumelles, on peut cependant voir des dépouilles étalées entre les nids. Au pied des falaises, les courants d’eau ont rassemblé des amas blancs constitués de corps récemment tombés. Un peu plus loin, un grand labbe est en train de festoyer sur l’un des fous qui flottent dans l’eau.

(À lire : Pourquoi les oiseaux sont indispensables à notre survie.)

Au printemps et cet été, la dévastation a parfois été encore plus évidente. Phil Harris, un guide touristique qui emmène les visiteurs dans les colonies d’oiseaux marins de Noss, raconte avoir manœuvré son bateau entre les corps flottants de cinquante ou soixante fous.

« À trois reprises, des oiseaux adultes morts sont apparus de la falaise et sont tombés, raides morts, à côté du bateau », raconte-t-il.

 

LA CHAÎNE ALIMENTAIRE INFECTÉE

D’autres changements préoccupants affectent le comportement des oiseaux. L’Écosse abrite environ 60 % de la population reproductrice mondiale de grands labbes, des oiseaux notoirement agressifs qui bombardent en piqué quiconque ose s’approcher de leurs nids, et harcèlent les autres oiseaux pour obtenir des repas gratuits.

En temps normal, sur l’île de Noss, Harris observe des bandes de grands labbes poursuivre les fous et les forcer à régurgiter leurs prises. « On ne voit plus ça maintenant, probablement parce qu’il y a énormément de fous morts dont ils peuvent se nourrir. »

Dans certains cas, en l’espace de seulement quelques heures, les oiseaux commencent à montrer des signes neurologiques d’infection. Ils sont de plus en plus désorientés à mesure que le virus se réplique dans leur cerveau, et plusieurs organes commencent à décliner. Dans les Shetland, des fous ont été observés posés sur des plages, impuissants, semblant avoir perdu la vue. Une fois qu’ils se sont débarrassés des carcasses, l’infection des grands labbes est évidente, certains faisant des tonneaux dans les airs.

« C’est déchirant à voir, alors qu’ils sont normalement si pleins d’entrain », s’attriste Kelly. « On a cette grosse brute qui ne peut même plus garder la tête droite. Ça les affecte énormément sur le plan neurologique. »

La situation est encore plus inquiétante au niveau de la population. Le nombre de grands labbes dans les sites des Shetland a diminué au moins de moitié par rapport à l’année dernière, à la même période. Dans certaines zones, seul environ un oiseau sur dix survit. James Pearce-Higgins a eu vent de rapports similaires de mortalité massive de grands labbes sur d’autres îles écossaises. Si la situation actuelle continue dans cette direction, l’espèce pourrait être à un ou deux ans de l’extinction.

Jusqu’à présent, les rapports sur les fous ne sont pas aussi désastreux, mais dans certaines colonies, jusqu’à 25 % des adultes sont déjà morts pendant cette saison de reproduction.

Ailleurs, des colonies de reproduction entières sont en train d’être anéanties, dont les sternes caugek de l’île de Texel, aux Pays-Bas. Des centaines de sternes de Dougall sont mortes sur l’île de Coquet, la colonie d’oiseaux marins la plus rare du Royaume-Uni.

« Très rapidement, on peut imaginer les conséquences vraiment importantes que cela pourrait avoir au niveau mondial pour ces espèces », s’inquiète Pearce-Higgins.

(À lire : Combien y a-t-il d’oiseaux dans le monde ?)

 

DES CONSÉQUENCES À LONG TERME

De nombreux oiseaux marins qui contractent le virus sont des oiseaux qui vivent longtemps et se reproduisent lentement. Les grands labbes mettent environ sept ans à atteindre la maturité et pondent deux œufs par an. Les fous n’en pondent qu’un seul. Par conséquent, toute reconstitution des populations ne pourra qu’être lente.

« Nous sommes face à un impact qui se fera sentir pendant des décennies », affirme Pearce-Higgins. Le directeur scientifique du British Trust for Ornithology compare cette épidémie à l’effondrement dévastateur des populations de pygargues à tête blanche, de faucons pèlerins et de nombreux autres rapaces à cause de l’empoisonnement au DDT, que l’autrice américaine Rachel Carson a révélé au public dans son livre Printemps silencieux, publié en 1962. Ce pesticide omniprésent contaminait les réseaux alimentaires, amincissait les protections des oiseaux et tuait leurs embryons. « La priorité est donc de comprendre ce qu’il reste », soutient Pearce-Higgins.

 

ET MAINTENANT ?

La grande question, pour l’instant sans réponse, est de savoir ce qu’il va se passer ensuite. À l’heure actuelle, seul un cas de transmission de cette souche de grippe aviaire à l’être humain a été signalé, et il était asymptotique, mais de futures zoonoses restent possibles.

Chez les espèces sauvages, la perspective inquiétante est que les oiseaux marins migrateurs transmettent cette nouvelle forme transmissible du virus à d’autres populations, en particulier dans l’hémisphère sud, qui reste pour l’instant largement épargné.

On ne sait pas encore quelles espèces peuvent porter le virus de manière asymptomatique. Selon James Pearce-Higgins, un groupe d’oiseaux au Royaume-Uni pourrait bien servir de vecteur au virus : les goélands.

« Ils occupent une grande partie des zones humides dans lesquelles certains de ces oiseaux aquatiques se sont rendus, puis se rendent potentiellement dans les colonies d’oiseaux marins pour se reproduire », explique-t-il. Le dernier recensement hivernal des populations de goélands du Royaume-Uni a été effectué en 2006, et Pearce-Higgins espère que cette situation d’urgence permettra d’obtenir le financement nécessaire à la réalisation de nouvelles enquêtes cette année.

En attendant, il est urgent, selon Ruth Cromie, de mettre en place des plans d’intervention nationaux et régionaux avant que d’autres épidémies ne viennent frapper les oiseaux sauvages.

La spécialiste suggère notamment de ne pas construire d’élevages avicoles à proximité des colonies d’oiseaux sauvages, d’empêcher les personnes qui promènent leurs chiens d’accéder à certaines zones importantes, et de créer des zones d’exclusion aérienne pour éviter de stresser les oiseaux pendant leur nidification. Les représentants doivent également déterminer s’il serait ou non judicieux de ramasser les carcasses d’oiseaux, une question qui n’a pas encore été tranchée pour l’épidémie actuelle.

« Ce ne sont pas les dernières crises qui se produiront sur notre planète, qui est de plus en plus polluée, avec toutes ces différentes interfaces entre la faune sauvage et l’Homme », prédit-elle.

Pour le moment, l’attention s’est surtout portée sur la recherche du virus chez les oiseaux domestiques. De nombreux défenseurs de l’environnement et scientifiques plaident en faveur d’un financement beaucoup plus important afin d’étudier la propagation du virus chez les oiseaux sauvages.

Kelly espère que la crise de la grippe aviaire contribuera à convaincre les gouvernements d’accorder davantage de fonds aux programmes de conservation qui permettront de réduire les menaces évidentes et préexistantes qui pèsent sur les oiseaux marins, afin de leur offrir les meilleures chances possible de se rétablir.

Dans les îles Shetland, les habitants attendent nerveusement que la saison de reproduction se termine et que les oiseaux marins quittent leurs sites de nidification et se dispersent, apportant ainsi un soulagement temporaire pour cette année.

« Je veux que cette saison se terminent et que les oiseaux partent, pour essayer de mettre fin à cette situation », affirme Phil Harris, guide touristique spécialisé dans les oiseaux marins des Shetland. « Nous verrons ensuite ce qui reviendra l’année prochaine. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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