États-Unis : le retour du loup rouge est à nouveau compromis

Sur les 10 loups rouges relâchés cette année, neuf sont morts ou de retour en captivité. La mobilisation s’organise pour sauver l’espèce menacée.

De Meaghan Mulholland
Publication 3 oct. 2022, 17:28 CEST
Ruby, une louve rouge en captivité au Reflection Riding Arboretum and Nature Center de Chattanooga, dans ...

Ruby, une louve rouge en captivité au Reflection Riding Arboretum and Nature Center de Chattanooga, dans le Tennessee, inspecte l’environnement qui l’entoure depuis son enclos. La plupart des loups rouges vivent dans un cadre semblable au milieu naturel dans lequel ils seront relâchés afin d’augmenter leurs chances de survie.

PHOTOGRAPHIE DE Jessica A. Suarez, Nat Geo Image Collection

Début 2022, 10 loups rouges vivant en captivité ont été relâchés dans des réserves naturelles de l’est de la Caroline du Nord. Cette action a été menée dans le cadre de l’accélération, ordonnée par la Cour, du programme de rétablissement de l’espèce considérée comme en danger critique, initié voilà plusieurs années par le Fish and Wildlife Service. Ce relâché a eu lieu après plusieurs mois de planification et de collaboration intenses entre les zoos, les réserves naturelles et les biologistes chargés du rétablissement de la population des loups rouges.

Au total, trois couples reproducteurs et une meute de cinq loups rouges ont été relâchés dans les réserves naturelles nationales d’Alligator River et de Pocosin Lake après avoir passé plusieurs semaines dans des enclos d’acclimatation installés dans la zone. L’un des couples est composé d’une louve sauvage et d’un mâle né en captivité. Les scientifiques espèrent que les deux animaux donneront naissance à des petits. Ce relâché a permis de quasiment doubler le nombre de loups rouges connus vivant dans le pays : ils sont désormais une vingtaine.

Le monde entier a pu suivre les premiers pas des canidés dans la nature grâce à des pièges photographiques. Les groupes de conservation ont salué ce « nouveau départ » pour le Red Wolf Recovery Program (Programme pour le rétablissement du loup rouge), mis à mal ces dernières années par le déclin de la population lupine après des décennies de croissance stable.

Peu après, une portée de six louveteaux rouges a vu le jour dans la réserve d’Alligator River. C’est la première en trois ans que cela se produit dans la nature, signe qu’un retour de l’espèce était possible. Les petits canidés, qui semblent en bonne santé, ont été observés gambadant à travers les forêts et les prairies de la réserve en hurlant aux côtés de leurs parents.

Mais sauver une espèce de l’extinction s’accompagne d’épreuves ; les personnes impliquées dans le processus le savent trop bien. La dernière décennie a été ponctuée de hauts et de bas, le « loup d’Amérique » ne parvenant pas à reprendre pied dans une région qu’il peuplait pourtant autrefois.

Sur les 10 loups nés en captivité et relâchés cette année, six sont morts et trois autres sont de retour en captivité. Un coup dur pour le programme.

Ce revers nous rappelle que la « conservation [de l’espèce NDLR] est incroyablement difficile », analyse Regina Mossotti, l’une des responsables du programme de conservation du loup rouge de l’Association of Zoos and Aquariums.

 

UN RÉTABLISSEMENT DÉLICAT

Le 35e anniversaire de la première réintroduction de loups rouges aux États-Unis a été célébré le 13 septembre dernier. À l’époque, huit canidés nés en captivité avaient été relâchés en Caroline du Nord dans le cadre d’une expérience sans précédent de « réensauvagement » d’un prédateur endémique officiellement considéré comme éteint. Malgré des débuts difficiles, le temps que les biologistes sur le terrain en apprennent davantage sur le comportement des loups rouges dans la nature et mettent au point des stratégies novatrices de gestion du rétablissement de la population lupine, les effectifs ont augmenté, pour atteindre en 2012 un maximum de plus de 100 individus, répartis en plusieurs meutes. Ces chiffres sont restés stables pendant plusieurs années.

Malheureusement, la forte présence de coyotes dans la région a conduit à l’augmentation du nombre de loups tués par balle. Les louveteaux rouges ressemblent en effet aux coyotes de par leur taille et la couleur de leur pelage, et ils étaient nombreux à sillonner le territoire pendant la saison de chasse au cerf. La mise en place de restrictions (qui a provoqué un tollé chez les locaux), un taux de mortalité en hausse et la limitation contrainte des stratégies de gestion pourtant efficaces, ont tous contribué à l’effondrement de la population du loup rouge. (À lire : Le loup rouge est au bord de l’extinction pour la deuxième fois.)

Trois des 10 loups relâchés cette année ont été tués par balle, principale cause de mortalité chez le canidé. Ces incidents font actuellement l’objet d’une enquête. Pourtant, aucune poursuite n’a été intentée pour braconnage de loups rouges au cours des 20 dernières années, malgré des centaines de cas. (Les loups rouges sont une espèce protégée par le gouvernement fédéral ; tuer l’un de ces animaux est passible d’amendes élevées.) Les raisons à cela sont complexes et sont source de frustration pour certains écologistes, qui estiment que la loi doit être appliquée avec plus de fermeté pour dissuader les braconniers et aider le retour de l’espèce.

Deux autres loups auraient été percutés par des véhicules, tandis qu’un sixième est mort de causes inconnues. Trois canidés ont été remis en captivité après s’être comportés d’une manière laissant planer « le doute quant à leur capacité à survivre dans la nature », évoluant notamment « à proximité immédiate des humains et des zones habitées… Et ce, malgré des efforts constants d’effarouchement ».

On ignore où se trouve le dernier loup, son collier GPS ne fonctionnant plus. Les scientifiques craignent qu’il soit également mort.

COMPRENDRE : Les loups

À PAS DE TORTUE

« Le relâché de loups rouges vivant en captivité ces deux dernières années n’a pas eu les résultats escomptés, mais des mesures bénéfiques à l’augmentation de la population sauvage ont été prises dans le cadre de programmes de gestion », a indiqué par e-mail Joe Madison, biologiste au Fish and Wildlife Service qui gère les loups rouges de la Caroline du Nord. « Ce socle guide nos actions, alors que nous tirons des leçons de cette expérience et prenons des mesures qui augmenteront les chances de réussite et le nombre de couples reproducteurs au sein de la population ».

Regina Mossotti partage l’avis du biologiste. Selon elle, le Red Wolf Recovery Program « était le [premier programme] de réintroduction, de toute l’histoire de l’humanité, d’un grand carnivore dans un territoire où il avait été éradiqué ».

« Ça a été difficile au début, mais les loups ont fini par faire ce qu’ils devaient faire : éviter les humains, chasser, avoir des petits et les élever au sein de meutes composées des membres de la famille. Et leur population a augmenté », ajoute-t-elle.

Si, malgré une myriade de défis, cette prouesse a été possible par le passé, tout porte à croire qu’elle peut être réitérée. Il ne faut pas l’oublier, alors que reprend le programme pour le rétablissement de l’espèce dans un contexte délicat : les loups rouges sauvages étant si peu nombreux dans le pays qu’il n’y a pas d’autre choix que de réintroduire des animaux nés en captivité pour reconstituer la population.

Pour les défenseurs du programme, il s’agit là d’une opportunité de « tout remettre à plat » et de corriger les erreurs passées. Ses détracteurs affirment quant à eux (sans tenir compte des raisons complexes de leur déclin fulgurant, et notamment de l’arrêt de la stérilisation des coyotes et de l’élevage au biberon des louveteaux, pratiques qui ont porté leurs fruits) que la poignée de loups rouges à l’état sauvage démontre que le rétablissement de l’espèce est peu probable avec les techniques actuellement employées.

Sans doute encouragé par les dernières décisions judiciaires et la collaboration renouvelée entre les organismes étatiques et non gouvernementaux, le Fish and Wildlife Service travaille à l’amélioration de la sensibilisation du public dans l’aire de rétablissement du canidé depuis la levée des restrictions liées à la pandémie, s’engageant à nouveau à protéger l’espèce en consultation avec les habitants.

On peut notamment citer des initiatives telles que le programme de sensibilisation « Prey for the Pack », qui aide les habitants avec des projets d’amélioration de l’habitat « bénéficiant aux propriétaires terriens et à la faune » ; un numéro vert dédié au loup rouge ; et des réunions d’information publiques. Des panneaux de signalisation mobiles placés dans les zones de présence du loup incitent les conducteurs à lever le pied et renforcement la sensibilisation de la population vis-à-vis du canidé (certains habitants ignoraient ainsi qu’il vivait dans la région).

Une nouvelle équipe pour le rétablissement du loup rouge (Red Wolf Recovery Team), composée de scientifiques, d’organismes fédéraux et étatiques, de représentants tribaux, de propriétaires terriens locaux, de zoos, de réserves naturelles et d’ONG, a été formée en 2021. Elle vise, en incluant des parties prenantes issues de divers milieux, à aboutir à des discussions plus constructives et à de meilleures idées sur la cohabitation entre l’Homme et le canidé.

La Red Wolf Recovery Team compte parmi ses membres Wes Seegars. Ce commissaire aux ressources fauniques pour l’État de la Caroline du Nord et propriétaire d’une ferme et de terrains de chasse au sein de l’aire de rétablissement du loup rouge voit l’afflux de coyotes dans la région comme le principal obstacle au retour du loup.

« Je pense qu’il est aujourd’hui impossible d’avoir des loups rouges pure souche, peu importe les sommes d’argent que vous y dépensez », confie-t-il. La région abrite plusieurs milliers de coyotes, et les loups rouges s’hybrident avec eux lorsqu’ils ne parviennent pas à trouver d’autres partenaires.

L’équipe, qui doit rendre sa révision du Red Wolf Recovery Plan en février 2023 (la dernière remontant à 1990) a ouvert une consultation publique sur son plan provisoire. Celui-ci porte une attention toute particulière à deux aspects d’importance stratégique : trouver des sites de réintroduction supplémentaires au sein du territoire historique des loups rouges pour en accroître la répartition, et garantir la diversité génétique de l’espèce à long terme grâce aux 240 canidés vivant en captivité. Des coyotes hybrides du Texas présentant d’importantes quantités d’ADN de loup rouge pourraient éventuellement assurer la restauration génétique de l’espèce.

La longue saga du loup rouge, sauvé in extremis de l’extinction avant de la frôler à nouveau et luttant actuellement pour sa survie, illustre la complexité des interactions entre l’Homme et les superprédateurs, ainsi que les difficultés du travail de conservation. Au cours de cette nouvelle période de l’Anthropocène, marquée par l’accélération des extinctions, nous ne pouvons qu’espérer pouvoir un jour raconter la belle histoire du grand retour du loup rouge.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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