Le "bear-dar" : le radar portatif qui pourrait sauver la vie des hommes et des ours blancs

En raison de la fonte de la banquise, ces puissants carnivores s'aventurent de plus en plus près des humains pour se nourrir dans leurs poubelles. Un appareil radar portatif pourrait permettre d'éviter ces rencontres, trop souvent dangereuses.

De Kieran Mulvaney
Publication 22 déc. 2022, 20:07 CET
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Le 8 novembre 2022, un ours polaire s’approche du Toundra Buggy One, un véhicule de recherche appartenant à l'ONG Polar Bears International, dans la ville de Churchill, au Canada.

PHOTOGRAPHIE DE Esther Horvath

CHURCHILL, CANADA - Les ours polaires, les plus gros carnivores terrestres de la planète, partent de plus en plus souvent à la recherche de nourriture sur la terre ferme. La cause n’est autre que le changement climatique, qui provoque la fonte de la banquise, leur principal terrain de chasse. Les ours s’introduisent progressivement dans les communautés arctiques, où ils se retrouvent parfois nez à nez avec les résidents. En février 2019, lors d’une « invasion massive » qui a piégé dans leurs maisons les habitants de l’archipel russe de Novaya Zemlya dans l’océan Arctique, plusieurs dizaines d’ours polaires se sont baladés à travers la ville. En 2018, deux attaques distinctes dans le territoire du Nunavut, au Canada, ont provoqué la mort de deux hommes. En 2021, un ours a attaqué et blessé trois personnes dans cette même région, avant d’être abattu.

Une technologie existante, modifiée pour repérer ces ours blancs duveteux, pourrait toutefois contribuer à réduire cette menace : des radars portatifs permettant d’avertir les communautés qu’un ours est dans les parages. Ces dernières années, Polar Bears International (PBI), une organisation qui soutient la recherche et la conservation des ours polaires et de la banquise, a grandement participé à la conception et au test de tels systèmes, appelés « bear-dar ». L’ONG affirme que cette technologie pourrait s’avérer utile dans plusieurs situations.

Dans certaines parties de leur aire de répartition, par exemple, les ours blancs sont de plus en plus contraints de fouiller dans les poubelles. Geoff York, directeur principal de la conservation de la PBI, souligne que dans les communautés nordiques, où il est très difficile de sécuriser les décharges, le bear-dar pourrait alerter les habitants de la présence d’un ours près des poubelles. « Donc, si vous avez l’intention de jeter vos poubelles ou de partir travailler, vous savez au moins qu’il faut être très prudent. »

Geoff York, directeur principal de la conservation et membre du personnel scientifique de Polar Bears International, consulte un logiciel et un programme de radar à ours polaires.

PHOTOGRAPHIE DE Esther Horvath

La PBI et ses collaborateurs ont testé plusieurs prototypes différents. Tous comportent une caméra et un réseau Wi-Fi ou cellulaire servant à transmettre les images et les données à un serveur, puis à un ordinateur ou un smartphone. Une version portative, montée sur une tour pliable disposée sur une remorque, est en service depuis plusieurs années dans la banlieue de Churchill, au Manitoba, la « capitale mondiale de l'ours polaire ». L'organisation a récemment commencé à tester un dispositif beaucoup plus petit, mis au point par des étudiants de l'Université Brigham Young. Elle l'a installé sur le « buggy », spécialement conçu pour l'ONG, qu'elle utilise pour étudier et filmer les ours polaires tout près de Churchill.

« Il s'agit d'un petit boîtier gris en plastique de la taille d'un iPad dans lequel ils ont incorporé le radar, un petit processeur et une caméra. C'est brillant », explique B. J. Kirschhoffer, directeur de la technologie de conservation de PBI.

 

LE FONCTIONNEMENT DU BEAR-DAR

L'idée est simple. Le radar détecte un objet, un logiciel détermine si cet objet est un ours et, si c'est le cas, envoie une alerte à un responsable désigné par la communauté. Cette personne peut visionner la vidéo prise par la caméra en temps réel sur son téléphone et évaluer la situation. « [...] Est-ce que je dois agir ? Ou est-ce que je peux retourner me coucher ? Est-ce que c'est un ours, ou simplement un lièvre arctique ou un caribou ? », illustre York. Le dispositif pourrait aussi envoyer une alerte sur les réseaux sociaux de la communauté, ou encore déclencher un flash dans la zone concernée. « Le système peut être adapté en fonction de la taille de la communauté et de ses besoins », précise-t-il.

Le directeur de la technologie de conservation de la PBI, B. J. Kirschhoffer, est le développeur du programme et du logiciel du radar à ours polaires de l'organisation. Ce radar peut différencier les ours polaires des personnes, des voitures ou d'autres animaux.

PHOTOGRAPHIE DE Esther Horvath

Les différentes versions testées par PBI ont des portées et des coûts différents ; en général, plus la portée est grande, plus l'équipement est cher. York soulève cependant une question : « Avons-nous besoin d'un système très coûteux et à très longue portée, capable de repérer des animaux à 15 kilomètres de distance ? Probablement pas. J'ai plus intérêt à être alerté de la présence d'un ours qui se trouve à 200 mètres ou à 1 kilomètre. C'est plus concret. »

Jusqu'à présent, tous les systèmes se sont révélés très performants pour détecter les objets. Mais le réglage ultime, à savoir la capacité du logiciel à faire la différence entre un ours polaire et un camion, ou même entre un renard et un chien, s’est avéré plus difficile à mettre au point.

Selon York, une partie du problème est que les ours de Churchill, où PBI a effectué ses tests, attendent que la banquise se forme dans la baie d'Hudson et ont donc tendance à être assez peu actifs.

« Ils peuvent rester inactifs aussi bien 10 minutes que 6 jours », souligne-t-il. Dès qu'ils s'immobilisent, le radar perd leur signal. « Une autre difficulté, c'est que la silhouette des ours polaires n'est pas stable, mais molle, à cause de leur fourrure dense. Ainsi, même si nous les voyons comme des animaux assez imposants, ils constituent en réalité une grande cible recouverte d’une sorte de couverture qui empêche aux radars de les identifier correctement. »

Geoff York contrôle des instruments du radar à ours polaires. 

PHOTOGRAPHIE DE Esther Horvath

Pour résoudre ce problème, il faut apprendre au logiciel à réagir aux bons sujets et à ignorer les mauvais. Pendant la pandémie, Kirschhoffer explique qu'il a pu rester chez lui à Bozeman, dans le Montana, et réagir lui-même aux signaux du radar situé à l'extérieur de Churchill.

À chaque fois que le radar détectait un mouvement, une lumière rouge s'allumait. Kirschhoffer se connectait au serveur, étudiait la carte et visionnait la vidéo en temps réel. « Et si c'était un caribou, je le catégorisais comme un caribou. Si c'était un ours polaire, je le catégorisais comme un ours polaire. » Une fois que suffisamment de cibles auront été identifiées, l'intelligence artificielle devrait commencer à apprendre et essayer d'appliquer ces connaissances à de nouvelles cibles.

 

UNE APPROCHE PLURIDIMENSIONNELLE

Personne ne prétend que le bear-dar est l’unique solution aux potentiels conflits entre les hommes et les ours blancs. Il pourrait en revanche être associé à un ensemble d’outils tels que l’éducation, la mise en place d’autres formes de gestion des déchets dans les communautés arctiques et, bien sûr, la reconstitution de la banquise grâce à l’inversion de la courbe du changement climatique, principal responsable de cette situation.

Joanna Sulich, Kyle Schutt, Alysa McCall et K. T. Miller de la PBI se préparent à intervenir auprès d'étudiants dans le Tundra Buggy One, leur laboratoire mobile de recherche et de communication.

PHOTOGRAPHIE DE Esther Horvath

« Je pense qu'en tant qu'organisation de conservation, notamment lorsqu'il s'agit de protéger un grand mammifère carnivore, nous avons une responsabilité envers les personnes qui vivent parmi eux », affirme York. « C'est l'une des raisons pour lesquelles nous concentrons de plus en plus nos efforts sur la cohabitation [entre l’Homme et l’ours], et essayons de faire en sorte que les communautés disposent de ressources qui leur permettent de se sentir plus en sécurité. »

Ces systèmes ont un coût : du fait de sa conception, le système BYU, le plus petit, coûte environ 1 000 dollars l’unité (soit environ 940 euros). Kirschhoffer est cependant convaincu qu'une fois que l'IA sera entièrement opérationnelle, il ne devrait pas être si difficile d'obtenir des fonds pour la déployer dans les communautés vulnérables.

« Les gens veulent fabriquer des choses. Ils veulent donner leur argent pour un projet qui va faire la différence. Ne serait-ce pas formidable de disposer d’un outil vraiment efficace, qui ferait la différence, et qui serait capable de sauver à la fois des ours et des humains ? »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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