Méditerranée : Pourquoi les pingouins torda se retrouvent-ils dans les ports ?

Issus de la famille des Alcidés, les pingouins torda (Alca torda) hivernent régulièrement dans les eaux plus clémentes de la Méditerranée. S'ils y sont revenus cette année, leur comportement étrange inquiète néanmoins les ornithologues.

De Lou Chabani
Publication 13 déc. 2022, 11:14 CET
Photographie d'un pingouin torda (Alca Torda), observé de très près dans le port d'Argelès-sur-Mer, le 6 ...

Photographie d'un pingouin torda (Alca Torda), observé de très près dans le port d'Argelès-sur-Mer, le 6 décembre 2022. Habituellement très farouches, de nombreux individus se sont pourtant réfugiés dans les ports du sud de la France cet hiver.

PHOTOGRAPHIE DE Thierry Auga-Bascou - Parc Naturel Marin du Golfe du Lion

Si le terme anglais « penguins » rassemble sous son aile aussi bien les manchots que les pingouins, son homophone français sépare clairement les deux groupes. En réalité, il n’existe que deux espèces répondant au nom de « pingouin » : le pingouin torda (Alca torda), ou petit pingouin, et le grand pingouin (Pinguinus impennis), aujourd’hui disparu.

Appartenant à la famille des Alcidés (Alcidae), les pingouins torda sont de petits oiseaux marins d’une quarantaine de centimètres, parfaitement adaptés au milieu marin, mais surtout, ils sont capables de voler.

« C’est un oiseau pélagique qui nage en surface et qui plonge […] pour attraper de tout petits poissons et mollusques », décrit Thierry Auga-Bascou, spécialiste du parc naturel marin du golfe du Lion. « Voler n’est pas son activité favorite […], il passe toute sa vie à la surface de l’eau et ne vient à terre que pour se reproduire […], mais ils font leur migration en volant ! »

Habitués aux climats froids, ils vivent habituellement dans les eaux du nord de l’Europe. Les côtes d’Islande, de Scandinavie et des îles Britanniques les abritent pendant une grande partie de l’année.

Cependant, à l’instar de nos hirondelles, les petits pingouins préfèrent passer leur hiver au chaud. Ainsi, si les messagères du printemps s’envolent vers le Maghreb aux premières gelées, les torda viennent quant à eux passer les jours courts au large des côtes françaises.

« Ce n’est pas toute la population de torda », précise cependant l’ornithologue. « Ceux qui viennent d’Islande vont redescendre vers la Bretagne et la Manche […] et une partie de la population du sud de l’Atlantique Nord va venir, pour certains individus, se réfugier en Méditerranée. »

 

AUTANT EN EMPORTE LE VENT

S’il est déjà curieux pour un non-initié de croiser un pingouin en Méditerranée, il l’est encore plus, pour un ornithologue, de croiser un torda au beau milieu d’un port.

« Ils passent toute leur vie en mer, c’est une espèce mobile. Même les observer est très compliqué », explique M. Auga-Bascou. « Lors de nos suivis, on ne peut les observer qu’au téléobjectif. Ils plongent dès qu’ils nous voient à moins de 200 mètres. »

À la grande surprise des spécialistes, les petits pingouins semblent pourtant avoir surpassé leur timidité habituelle pour passer l’hiver très près des côtes ; un changement de comportement brutal pour lequel les ornithologues n’ont pour l’instant aucune explication.

« Ils sont arrivés deux semaines plus tôt que d’habitude, début novembre, et en très grand nombre. Habituellement, ils restent à un mille nautique au large […], mais actuellement, ils sont très près des côtes, voire dans les ports, et on peut les approcher à moins de 2 ou 3 mètres », raconte le spécialiste de l’Office français de la biodiversité (OFB).

Afin de comprendre le phénomène, plusieurs associations et groupements de spécialistes se sont alliés pour créer un réseau de surveillance de l’espèce. Rassemblant l’OFB, son service de surveillance des maladies aviaires, le parc du golfe du Lion, et le Groupe Ornithologique du Roussillon (GOR), le réseau s’attèle actuellement à l’exploration de plusieurs hypothèses.

« La logique voulait que ce soit l’épuisement […] avec toutes les tempêtes automnales du mois de novembre », présente M. Auga-Bascou. « On a eu un phénomène similaire avec la mouette tridactyle, après une succession de tempêtes ultra violentes en 2020 : on en a retrouvé partout en France, très loin des côtes. Il y a eu beaucoup de mortalité, à cause de la fatigue, de la prédation et de leur incapacité à se nourrir loin de la mer. »

Une autre possibilité est toujours surveillée très attentivement : l’actuelle épidémie de grippe aviaire. Particulièrement virulent cette année, le virus H5N1 semble avoir récemment perdu son cycle saisonnier.

S’il se calquait jusqu’à maintenant sur un rythme proche de celui de la grippe humaine, plusieurs foyers infectieux ont été enregistrés en dehors des périodes habituelles. De plus, des populations d’oiseaux généralement épargnées ont également été décimées, tout particulièrement chez les oiseaux marins.

« L’OFB a une mission de veille sanitaire de la faune sauvage, et cette année 2022 est exceptionnelle en matière de H5N1 », s’inquiète le spécialiste. « Quand on a commencé à repérer de la mortalité, on a tout de suite envoyé les corps en analyse vétérinaire pour le H5N1. […] On a eu deux séries de tests et les résultats sont revenus négatifs. »

Néanmoins, si aucune infection au H5N1 n’a pour l’instant été enregistrée, M. Auga-Bascou reste prudent et souligne l’importance d’une surveillance attentive de la population. En effet, la mort inexpliquée de plusieurs individus pourrait indiquer la présence d’une infection dans la population. Ce problème est toutefois difficile à cerner, les tests vétérinaires étant destinés à vérifier la présence d’une maladie à la fois, et non à effectuer une détection à large spectre.

« Ce qui nous inquiète, c’est que la mortalité [au niveau du parc du golfe du Lion] est monospécifique, on a que du pingouin torda […]. Et ça fait trois semaines qu’ils sont dans les ports. Au bout d’une semaine, on aurait pu croire qu’ils se seraient refait une santé, et seraient repartis en mer, mais ils ne bougent pas et on peut presque les approcher. »

 

À LA RESCOUSSE DES PETITS PINGOUINS

L’étrange comportement des petits pingouins et la mort régulière de quelques individus sans explication sanitaire ont de quoi inquiéter. Sa population étant en fort déclin, les ornithologues craignent que le torda ne rejoigne le grand pingouin sur la liste des espèces disparues. Ils font donc tout leur possible pour les préserver.

« La conservation n’est pas facile. Il faudrait mettre en place des aménagements, mais [leurs populations] bougent en permanence », explique l’ornithologue. « La seule chose envisageable serait de mettre sous cloche […] les zones de nidification connues, et d’interdire toute intervention humaine aux alentours. »

Une autre menace pesant sur l’oiseau est la vulnérabilité de ses propres proies, qui sont régulièrement victimes de prises accessoires (autrement dit, ils sont pêchés par erreur). Le pingouin torda, qui se nourrit de tout petits poissons attrapés en haute mer, dispute souvent son repas aux filets de pêche.

« La baisse de ressources alimentaires n’est pas pour rien [dans le déclin de la population des torda]. Le pingouin torda est une espèce parapluie des milieux marins. […] Une baisse de ressources se traduirait par une incapacité à maintenir les populations. »

Réfléchissant aux moyens de protéger le petit pingouin, Thierry Auga-Bascou appelle à l’utilisation de solutions mûrement réfléchies.

« Pour pallier la surpêche, on pense souvent au poisson d’élevage, mais ces derniers sont nourris avec des farines faites à partir de petits poissons pêchés en haute mer. Ils se mettraient donc à manquer encore plus au torda », souligne-t-il. « Il faudrait envisager des pratiques de pêche plus sélective, en utilisant des filets à mailles plus grosses, qui permettent d’épargner les petits poissons. C’est tout un ensemble qui est à revoir. »

À sa manière, la raréfaction des ressources pourrait également expliquer le changement de comportement des torda. En effet, bien que beaucoup moins tranquille, la vie dans les ports facilite grandement l’accès à la nourriture pour le petit pingouin. Même si cette explication a de quoi séduire, les ornithologues restent cependant prudents.

« Une évolution aussi rapide d’une espèce aussi spécialisée serait très surprenante. Nous sommes dans une dynamique de réflexion pour savoir quoi chercher, ou bien si nous considérons que c’est une évolution normale. Ceux qui restent dans les ports sont assez jeunes, il se peut qu’ils ne soient juste pas assez résistants pour reprendre le dessus et préfèrent donc rester à l’abri. Mais tout cela reste curieux, nous demeurons donc très attentifs », conclut M. Auga-Bascou.

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