Ces espèces invasives de serpents se déplacent comme des lassos

La découverte a stupéfié les herpétologues : les serpents peuvent glisser latéralement sur le sable, sauter d'arbre en arbre, onduler à la surface de l'eau mais aussi former un lasso pour se hisser au sommet d'un poteau.

Publication 12 janv. 2021 à 17:19 CET
Le serpent brun arboricole peut atteindre les 3 m de longueur. Ci-dessus un spécimen du zoo ...

Le serpent brun arboricole peut atteindre les 3 m de longueur. Ci-dessus un spécimen du zoo Henry Dorly d'Omaha, dans le Nebraska aux États-Unis.

Photographie de Joel Sartore, National Geographic Photo Ark

Les serpents peuvent glisser latéralement sur le sable, sauter d'arbre en arbre, onduler à la surface de l'eau et, désormais, former un lasso pour se hisser au sommet d'un poteau, d'après les images captées par une équipe de scientifiques.

Le serpent brun arboricole est une espèce de reptile native de l'Australie, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et de plusieurs îles du Pacifique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, cette espèce a été apportée par inadvertance sur l'île de Guam, probablement dans la cale des navires. Les serpents se sont propagés rapidement, ils ont anéanti la faune locale et poussé dix espèces endémiques d'oiseaux vers l'extinction. Depuis, les efforts visant à contrôler l'envahisseur se sont multipliés, du largage de souris empoisonnées aux chiens détecteurs de serpents, en vain.

En 2016, les écologistes de l'université d'État du Colorado, Julie Savidge et Tom Seibert, ont eu une autre idée : installer des cylindres métalliques de 20 cm de diamètre au pied des nichoirs à oiseaux du laboratoire dédié aux serpents bruns arboricoles de l'Institut d'études géologiques des États-Unis, une protection couramment utilisée pour décourager les prédateurs.

Ils s'attendaient à ce que les serpents nocturnes ne puissent pas grimper à la surface lisse des cylindres pour s'attaquer aux stournes de Micronésie, une espèce non menacée mais en déclin tout de même sur l'île de Guam.

Et ils avaient tort. Les caméras placées à côté des nichoirs de l'expérience ont enregistré un serpent qui entourait le cylindre de son corps afin d'utiliser ce lasso pour grimper en se tortillant.

« On s'est simplement regardés l'air choqué. Vous comprenez, ce n'est pas quelque chose qu'un serpent est supposé savoir faire, » raconte Seibert.

Les chercheurs ont baptisé ce nouveau comportement « lasso locomotion », la locomotion en lasso, et détaillé son mécanisme dans un article publié au mois de janvier par la revue Current Biology. C'est le cinquième mode de locomotion officiellement reconnu pour les serpents, il s'ajoute au mouvement rectiligne ; à l'ondulation latérale, le mode de déplacement classique des serpents ; au déroulement latéral, utilisé sur le sable ; et au mouvement en accordéon.

C'est « tellement inhabituel et sauvage, » se réjouit Sara Ruane, biologiste de l'évolution à l'université Rutgers, non impliquée dans l'étude. « Je ne m'en remets pas. »

 

FREE SOLO

Après avoir visionné les images du serpent s'enroulant autour des cylindres en 2016, Savidge et Seibert ont fait appel à Bruce Jayne, biologiste à l'université de Cincinnati, pour lui demander s'il avait déjà vu ce genre de comportement au cours de ses 40 ans de carrière. « J'étais à la fois sidéré et perplexe, » se souvient Jayne, également coauteur de l'étude.

Néanmoins, la vidéo en timelapse était de piètre qualité et Jayne souhaitait voir clairement les serpents grimper sur le cylindre. Seibert est donc retourné à Guam en 2019 afin de mettre en place une nouvelle expérience. Il a installé un tuyau en acier dans un petit enclos, fermé par des murs de 1,50 m de hauteur, et déposé une souris morte en guise d'appât au sommet. Il y a ensuite relâché 15 serpents bruns arboricoles capturés dans la nature. Cinq d'entre eux ont escaladé le tuyau et les chercheurs ont cette fois pu les filmer en haute définition.

Dans la vidéo, Jayne a remarqué une « zone de prise » où le corps du serpent d'une longueur moyenne de 1,20 m s'appuie sur lui-même pour l'aider à grimper. D'ordinaire, les serpents arboricoles utilisent deux zones de prise pour grimper aux arbres en enroulant deux fois leur corps autour du tronc, un comportement appelé mouvement en accordéon.

Le nouveau mode de locomotion en lasso diffère justement sur ce point : le serpent utilise son unique zone de prise comme un point d'ancrage grâce auquel il peut entourer une seule fois l'arbre de son corps. Aidé de cette base solide, il peut ensuite courber légèrement son corps pour se propulser vers le haut en formant de petites vagues.

C'est probablement aux navires-cargos que l'on doit l'introduction du serpent brun arboricole sur l'île de Guam dans les années 1940. À l'origine, cette espèce est native des îles du Pacifique.

Photographie de Bjorn Lardner, Institut d'études géologiques des États-Unis

Cela dit, ce numéro de contorsionniste est loin d'être facile pour les serpents motivés par leur recherche permanente de nourriture, explique Jayne.

« Il était fréquent de les voir glisser, donc même s'ils sont capables de grimper, » poursuit-il, c'est probablement « un mouvement très difficile à exécuter pour ces serpents. »

 

« ENCORE BEAUCOUP À APPRENDRE »

À ce jour, ce mode de locomotion n'a été documenté que chez les serpents bruns arboricoles de Guam se hissant à des cylindres fabriqués par l'Homme et les auteurs précisent donc ne pas savoir s'il se produit également au sein des habitats natifs ou chez d'autres espèces.

Néanmoins, ils présument que ce mouvement singulier et, par extension, la capacité d'accéder aux proies réfugiées à la cime des arbres sont autant de nouveaux éléments à ajouter au répertoire déjà diversifié des serpents, un répertoire qui pourrait expliquer leur impact dévastateur sur les écosystèmes de Guam.

« Il y a toute une série de caractéristiques chez ces serpents qui contribue à leur succès, » explique Savidge, comme leur régime varié et leur agilité, notamment leur capacité à s'élancer dans les airs entre les branches d'arbre.

Savidge indique que cette découverte a poussé son équipe à tester une nouvelle forme de protection en cornet qui semble tenir les serpents à bonne distance des nichoirs. Cette forme, dont l'angle rend difficile l'ascension des serpents, fera l'objet de plus amples recherches.

D'après Ruane, malgré l'intensité des recherches dont font l'objet les serpents bruns arboricoles, leur nouveau mode de locomotion serait probablement passé inaperçu en l'absence de la vidéo.

« Cela montre bien qu'il y a encore beaucoup à apprendre, même chez les espèces les plus connues, » conclut-elle.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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