Des traces d'antidépresseurs dans les cours d'eau modifient le comportement des écrevisses

Un antidépresseur fréquemment détecté dans les cours d’eau pourrait influencer le comportement des écrevisses mais aussi nuire à leur santé et à leur environnement.

Publication 17 juin 2021, 16:41 CEST
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L’écrevisse américaine (Faxonius limosus) devient nettement plus audacieuse quand elle est exposée à des quantités modérées d’un certain antidépresseur qu’on détecte souvent dans la nature et cela augmente potentiellement le risque qu’elle soit mangée par un prédateur.

Photographie de Joel Sartore, National Geographic Photo Ark

Les antidépresseurs faits pour soigner les êtres humains peuvent aussi affecter les animaux aquatiques quand ils se retrouvent dans les cours d’eau.

Dans un article publié le 15 juin 2021 dans la revue Ecosphere, des chercheurs annoncent avoir découvert que les écrevisses exposées à des quantités modérées de citalopram, un antidépresseur commercialisé en France sous le nom de Seropram (Celexa aux États-Unis), passent considérablement plus de temps à fureter à la recherche de nourriture et moins de temps à se cacher. Cette modification du comportement pourrait les rendre plus vulnérables aux prédateurs et, avec le temps, avoir d’autres effets sur l’écosystème des torrents et des ruisseaux.

Cette étude a été réalisée en laboratoire grâce un cours d’eau artificiel reproduisant des conditions naturelles, et les écrevisses participantes ont été exposées à des doses médicamenteuses équivalentes à celles qu’on trouve en contexte réel.

« C’était étonnant de voir à quel point leur comportement changeait », confie Lindsey Reisinger, co-autrice de l’étude et écologue des cours d’eau à l’Université de Floride. « C’était assez spectaculaire. »

Les écrevisses exposées à cet antidépresseur mettaient notamment deux fois moins de temps à jeter un coup d’œil en dehors de leur abri et à en sortir que leurs congénères qui n’y avaient pas été exposées.

L’étude, première du genre à examiner le lien entre écrevisses et antidépresseurs en milieu artificiel, soulève d’inquiétantes questions concernant la mesure et l’impact de ce type de pollution pharmaceutique, d’après son co-auteur A.J. Reisinger, qui a pu se pencher sur ces recherches en tant que post-doctorant à l’Institut Cary des études des écosystèmes et qui est désormais biogéochimiste spécialiste de l’eau douce à l’Université de Floride. (Les deux chercheurs sont mariés).

 

DES TRACES DE MEDICAMENTS

Le Citalopram est un inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine (ISRS), une grande classe d’antidépresseurs qui fait partie des médicaments les plus largement prescrits dans le monde. En 2018, près d’un Américain sur huit admettait avoir déjà eu recours à un ISRS. (En France, ce chiffre était de 6% en 2014, selon Santé publique France). Ces traitements sont conçus pour modifier la chimie du cerveau en augmentant le taux de sérotonine, ce neurotransmetteur qui permet de réguler l’humeur, la joie et l’anxiété. Mais ils sont également susceptibles d’affecter la neurochimie de nombreux animaux non-humains, notamment ceux qui vivent dans l’eau.

Les médicaments empruntent plusieurs chemins pour arriver dans l’eau. Après avoir ingéré un comprimé, nous en excrétons de faibles quantités par voie urinaire ou fécale. Le composé chimique se retrouve alors dans l’environnement à cause du manque d’étanchéité de certaines fosses septiques et de certaines stations d’épurations, qui n’ont de toute manière pas été conçues pour l’éliminer. Et puis les gens se débarrassent parfois de leurs médicaments non utilisés (MNU) en les jetant dans les toilettes ; les laboratoires pharmaceutiques émettent eux aussi cette pollution.

Les organismes vivants d’eau de mer comme d’eau douce sont susceptibles d’être exposés à des mélanges de différents médicaments. Selon Alex Ford, toxicologue à l’Université de Portsmouth n’ayant pas pris part aux recherches, ces molécules sont souvent présentes en faibles quantités mais leurs effets peuvent s’additionner. Des recherches avaient déjà montré que la capacité des ISRS à inhiber les comportements « d’ordre anxieux » et parfois à accroître l’agressivité et le mouvement d’un certain nombre d’animaux aquatiques.

Les époux Reisinger et leurs collègues ont élaboré cette étude afin de comprendre comment les écrevisses allaient réagir à ce médicament. Pendant deux semaines, ils les ont exposées à 500 nanogrammes de citalopram par litre dans leur ruisseau artificiel, qui contenait rochers et végétations où elles pouvaient se cacher.

Dans le cadre de l’étude, ils ont testé la rapidité avec laquelle les écrevisses du groupe témoin et les écrevisses exposées à la molécule réagissaient à l’odeur de la nourriture. Les membres du deuxième groupe mettaient deux fois moins de temps à aller jeter un coup d’œil à l’entrée de leur terrier, en sortait près d’une minute plus tôt, et passaient plus de 400 % de temps supplémentaire dans la partie du dispositif où avait été déposée la nourriture.

 

Bien qu’ils n’aient pas introduits de prédateurs dans leur protocole, les chercheurs ont émis l’hypothèse qu’une écrevisse ayant ce comportement aurait, dans la nature, plus de chances de se faire manger, notamment par des ratons laveurs, des renards, des gros poissons ou bien encore des oiseaux.

D’après Lindsey Reisinger, les écrevisses sont une des principales espèces avides de litière et d’insectes aquatiques, et tout impact sur leur comportement est susceptible d’avoir de vastes conséquences écologiques. Dans leur article, les chercheurs indiquent que lors de l’exposition au citalopram, le taux d’algues et de composés organiques présents dans l’eau a augmenté. Selon leur hypothèse, les écrevisses mangeaient et donc excrétaient plus de nutriments, ce qui en retour favorisait la croissance d’algue ; ou alors, le fait qu’elles étaient plus agitées empêchait les algues et les nutriments de se déposer dans le lit du « ruisseau ».

« Les auteurs ont assurément mis en évidence des changements dans leur comportement, explique Alex Ford, et toute modification d’une attitude « normale » pourrait vouloir dire que les organismes vivants passent moins de temps à se nourrir et à trouver des partenaires », et aussi moins de temps à échapper aux prédateurs ou, plus simplement, à grandir.

Il est important de garder à l’esprit que cette étude a été réalisée en laboratoire, et que l’équipe a omis quelques paramètres du monde réel. Les chercheurs ont toutefois exposé les écrevisses à des taux similaires à ceux qu’on trouve dans les cours d’eau et les bassins où elles vivent, et à des niveaux qu’on trouve directement en aval de certaines stations d’épuration. En 2009, une étude a permis de découvrir une concentration de 500 nanogrammes par litre de citalopram à une trentaine de kilomètres en aval d’une station d’épuration en Inde ; et une concentration de 76 000 nanogrammes par litre dans une région où se trouvaient plusieurs usines pharmaceutiques.

Les antidépresseurs peuvent contaminer les animaux par le biais de diverses voies d’exposition. Les écrevisses absorbent les produits chimiques par leurs branchies et aussi par les détritus qu’elles ingèrent. À leur tour, les prédateurs des écrevisses (et des autres petits animaux qui ont absorbé des antidépresseurs) accumuleront ces polluants. Une étude réalisée il y a peu en Australie a calculé que les truites communes (Salmo trutta) et les ornithorynques, parce qu’ils mangent des animaux contaminés par des antidépresseurs, peuvent ingérer chaque jour jusqu’à la moitié d’une dose médicamenteuse humaine. Le même article révèle que les ISRS représentent 1 % de la masse corporelle d’une espèce d’araignée vivant en zone riparienne et avide d’arthropodes.

« Ça fait beaucoup de produits chimiques dans votre corps », fait remarquer A.J. Reisinger.

 

UNE GESTION RESPONSABLE

Pour préserver l’environnement des médicaments non utilisés, rapportez les comprimés dont vous n’avez plus besoin à la pharmacie. Si vous n’êtes pas en mesure de le faire, retirez les comprimés de leur emballage et mélangez-les avec quelque chose qui ait mauvais goût et qui soit absorbant, comme des grains de cafés, et mettez-les à la poubelle.

« Vous avez votre rôle à jouer dans la réduction de la pollution pharmaceutique en vous débarrassant correctement de vos médicaments, signale A.J. Reisinger. Mais ne jetez rien dans les canalisations, jamais. »

Trevor Hamilton, chercheur de l’Université MacEwan d’Edmonton, au Canada, affirme que la nouvelle étude, à laquelle il n’a pas pris part, est plus pertinente que jamais. Aux États-Unis, la prévalence des symptômes liés à la dépression a été trois fois supérieure pendant la pandémie qu’avant. (Selon l’enquête CoviPrev, 31 % des Français présenteraient des états anxieux ou dépressifs).

Cette augmentation subite de la prise d’antidépresseurs ne va faire qu’empirer la concentration médicamenteuse dans les eaux usées ; « à des niveaux jamais atteints », prédit Trevor Hamilton. « Cela va représenter un défi de taille pour de nombreux organismes vivants dont la neurochimie est affectée par ces perturbateurs. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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