Enregistré pour la première fois, le cri de ce poisson ressemble au tonnerre
Longtemps considéré comme silencieux, l’esturgeon noir d’Amérique émet en période de reproduction des grondements si puissants qu’ils évoquent le tonnerre. Une découverte qui pourrait aider à protéger cette espèce menacée.

Un esturgeon noir d'Amérique (Acipenser oxyrinchus) à l'écloserie nationale de poissons de Welaka, en Floride.
Un esturgeon noir d'Amérique (Acipenser oxyrinchus) à l'écloserie nationale de poissons de Welaka, en Floride.
Avec ses rangées de plaques qui ont des faux airs d'armure, ses nageoires qui se terminent par des épines et ses capteurs qui ressemblent à des moustaches couvertes de papilles, l'esturgeon noir d'Amérique ressemble de façon remarquable à ses ancêtres qui nageaient aux côtés des dinosaures il y a 100 millions d'années.
Les scientifiques ont enfin réussi à entendre et enregistrer leur voix.
Une équipe de scientifiques a récemment enregistré des esturgeons noirs d'Amérique se rassembler dans un lieu de reproduction important du fleuve Hudson. En analysant les enregistrements audio, les chercheurs ont perçu des milliers de grondements à basse fréquence qui ressemblaient à des coups de tonnerre retentissants. Ces sons, décrits dans la revue Endangered Species Research, sont les premiers sons connus émis par l'esturgeon noir d'Amérique.
L'écoute de ces sons, surnommés « thunders » par l'équipe, tonnerre en anglais, pourrait s'avérer essentielle pour la préservation de cette espèce de poissons, menacée dans une grande partie de son aire de répartition. « C'est vraiment super de constater que ces sons sont étroitement liés à la reproduction », affirme Rebecca Cohen, chercheuse en bioacoustique au Cornell Lab of Ornithology et autrice principale de la nouvelle étude. « Une meilleure compréhension de cette activité cruciale permettra de favoriser le rétablissement des populations d'une espèce en déclin comme celle-ci ».
DES GÉANTS INSAISISSABLES
L'esturgeon noir d'Amérique est présent du golfe du Saint-Laurent à la Floride et peut atteindre 4 mètres de long. Pourtant, malgré leur vaste zone de répartition et leur taille énorme, ces poissons sont insaisissables. De nombreux aspects de leur cycle de vie, tels que leurs routes migratoires côtières et la fréquence de leur reproduction, restent mal connus. Ces lacunes entravent les efforts de conservation de cette espèce, qui a été décimée au cours des derniers siècles par la perte de son habitat et la surpêche. Aujourd'hui, toutes les populations d'esturgeons noirs d'Amérique aux États-Unis sont considérées comme étant en danger ou menacées.
Pour protéger ces poissons gigantesques, les scientifiques et les gestionnaires de la faune sauvage se sont concentrés sur la protection de leurs sites de reproduction en eau douce. Tout comme le saumon, l'esturgeon noir d'Amérique passe la majeure partie de sa vie adulte dans l'océan mais revient occasionnellement frayer dans les fleuves où il a vu le jour. Les femelles pondent jusqu'à deux millions d'œufs non fécondés le long du lit du fleuve, ce qui met les mâles dans tous leurs états alors qu'ils se précipitent pour libérer leur sperme.
De nombreux esturgeons vivant dans le nord-est des États-Unis remontent le fleuve Hudson sur plus de 130 kilomètres pour se reproduire dans un tronçon du fleuve situé près de Hyde Park, dans l'État de New York. Cette zone serait le site du plus grand rassemblement de frai d'esturgeons noirs d'Amérique du pays.
À L'ÉCOUTE DE L'ENVIRONNEMENT
Pour étudier les populations d'esturgeons qui se rassemblent autour de Hyde Park, la plupart des scientifiques ont déployé des filets ou équipé les poissons de balises acoustiques. Néanmoins, la manipulation physique de ces poissons protégés peut être source de stress important pour l'animal.
L'équipe de Rebecca Cohen a préféré avoir recours à la surveillance acoustique passive. Cette approche non invasive consiste à installer des appareils d'enregistrement dans un environnement donné et de recenser les espèces locales à partir des sons émis. Ces dernières années, la surveillance acoustique a été de plus en plus utilisée pour suivre les espèces aquatiques, notamment les poissons océaniques, les mammifères marins et même les crustacés. Cependant, cette approche a rarement été utilisée dans des écosystèmes d'eau douce car on en sait relativement peu sur les sons émis par les poissons dans les fleuves et les lacs.
Au cours du printemps et de l'été 2021, l'équipe a installé des appareils d'enregistrement sur des blocs de béton situés autour de la zone de reproduction des esturgeons. En plusieurs mois, l'équipe a enregistré l'équivalent de trente et un jours d'audio.
PRÊTS À SE FAIRE ENTENDRE
Alors que l'équipe passait les enregistrements audios au peigne fin, Rebecca Cohen a filtré le vacarme causé par les trains qui passaient à proximité et les bruits sourds des malachigans (Aplodinotus grunniens), une espèce de poisson non indigène. Cela leur a permis d'identifier des bruits récurrents dont la fréquence maximale était de 44 hertz, se situant donc vers la limite inférieure des capacités auditives humaines. Selon Rebecca Cohen, ces bruits ressemblaient au bruit métallique d'un coup de timballe. « On entend des battements, comme si quelqu'un tapait sur un tambour et ce grondement continu autour de chaque battement », explique-t-elle.
Les sons semblables à des coups de tonnerre étaient inexistants en avril, avant que les esturgeons adultes n'atteignent leur lieu de reproduction. Mais au pic de la période de frai en juin et au début du mois de juillet, les sons ont donné lieu à une véritable cacophonie. En un peu plus d'un mois, l'équipe a enregistré près de 7 700 grondements distincts.
Pour confirmer que ces sons étaient bien émis par les esturgeons noirs d'Amérique, l'équipe a enregistré plusieurs esturgeons en captivité dans un bassin d'une écloserie nationale de poissons en Caroline du Sud. Les sons émis correspondaient bien à ceux enregistrés à Hyde Park.
DÉCRYPTER LE TONNERRE
Dennis Higgs, biologiste à l'université de Windsor, au Canada, qui n'a pas participé à la nouvelle étude, pense que les esturgeons pourraient communiquer entre eux grâce à ces grondements, qui sont bien plus que de simples signaux auditifs. Il indique que les esturgeons jaunes (Acipenser fulvescens) en période de frai, dont Dennis Higgs a découvert qu'ils émettent des sons similaires à des coups de tonnerre, provoquent des ondulations à la surface de l'eau en émettant un grondement vibrant. « Les femelles entendent et sentent probablement [ces vibrations] dans l'eau ce qui leur indique que le mâle est prêt à frayer », explique Dennis Higgs.
Afin de déterminer exactement la façon dont les esturgeons traitent réellement ces grondements, des études supplémentaires visant à évaluer leurs capacités auditives sont nécessaires. Il est toutefois clair que ces poissons sont sensibles au bruit, selon Arthur Popper, biologiste spécialisé dans la bioacoustique chez les poissons à l'université du Maryland (UMD) qui n'a pas participé à l'étude. Avec son équipe, il a suivi des esturgeons dans une autre partie du fleuve Hudson. Ils ont ainsi constaté que ces poissons évitaient la pollution sonore causée par la construction d'un grand pont. « Il est évident que ces animaux sont capables d'entendre quelque chose car nous avons constaté qu'ils s'éloignaient à la nage pendant le battage des pieux et revenaient une fois que c'était terminé », indique-t-il.
Selon Rebecca Cohen, faire abstraction des sons émis par les humains pour écouter les sons émis par les esturgeons aidera les chercheurs et les gestionnaires de la faune sauvage à mieux identifier les lieux et les conditions environnementales idéals pour le frai. Cela pourrait également aider les scientifiques à évaluer la taille des populations d'esturgeons reproductrices.
Selon Dennis Higgs, ces sons peuvent également fournir des indices sur l'état de l'écosystème d'un fleuve dans son ensemble. Comme les esturgeons ont besoin d'une eau propre pour frayer, un fleuve tonitruant est probablement un fleuve sain.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
