Les grands singes d'Afrique sont vendus comme animaux domestiques dans l'indifférence générale

Le commerce illégal des grands singes d’Afrique est en pleine croissance en Chine, au Moyen-Orient et au Pakistan, où la demande ne cesse d’augmenter. Un gorillon peut être vendu jusqu’à 500 000 euros.

De Rachel Nuwer
Publication 13 mai 2023, 09:30 CEST
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Une femelle bonobo donne un fruit à son bébé au sanctuaire Lola ya Bonobo. Ce centre de réadaptation pour bonobos, unique au monde, est situé en périphérie de Kinshasa, en République démocratique du Congo. Selon un nouveau rapport, le nombre de bébés chimpanzés, gorilles et bonobos vendus aux zoos et comme animaux de compagnie est en augmentation.

PHOTOGRAPHIE DE Bryan Denton, The New York Times, Redux

Les grands singes d’Afrique sont confrontés à d’importantes menaces, de la destruction de leur habitat à la chasse pour leur viande. Selon un nouveau rapport publié par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (Initiative internationale contre le crime organisé transnational), ils sont aussi de plus en plus convoités par les zoos et les particuliers (ces derniers en font leurs animaux de compagnie). Un problème qui a, jusqu’à présent, échappé en grande partie à la plupart des organisations chargées de la protection de ces grands singes que sont les chimpanzés, les bonobos et deux espèces de gorilles.

Considérées comme en danger (critique pour la majorité), ces quatre espèces sont protégées par le droit national et international. Les organisations ou les gouvernements chargés de suivre les saisies de ces primates étant rares, il est difficile d’évaluer à quel point le braconnage pour le commerce d’animaux vivants constitue une menace sérieuse. Daniel Stiles, auteur du rapport et enquêteur indépendant spécialiste du commerce de la faune et la flore, estime toutefois que le problème est important et qu’il prend de l’ampleur.

« Les décideurs politiques internationaux, les organisations de conservation et les gouvernements donateurs n’ont pas conscience de l’étendue stupéfiante du commerce illégal des grands singes d’Afrique », indique Iris Ho, responsable des campagnes et des politiques pour la Pan African Sanctuary Alliance (Alliance panafricaine des sanctuaires, ou PASA), une association à but non lucratif regroupant 23 sanctuaires dédiés aux primates basés dans 13 pays d’Afrique, qui a été interrogée dans le cadre du rapport.

Chimpu, un chimpanzé sauvé du trafic en 2017, est examiné au zoo central de Katmandou, au Népal. Un tribunal népalais a condamné en 2019 cinq hommes pour le trafic de bébés chimpanzés.

PHOTOGRAPHIE DE Samantha Reinders, The New York Times, Redux

Travaillant main dans la main avec un réseau d’enquêteurs et d’informateurs secrets, Daniel Stiles a découvert que les annonces de bébés de grands singes vivants étaient en hausse sur WhatsApp et les réseaux sociaux. Depuis 2015, il a ainsi répertorié 593 annonces, publiées par 131 personnes basées dans 17 pays. Le prix des primates a quadruplé en l’espace de 10 ans : les chimpanzés, les bonobos et les gorilles se vendent désormais respectivement jusqu’à 100 000 dollars (92 000 euros), 300 000 dollars (275 000 euros) et 550 000 dollars (504 000 euros). Le nouveau rapport ne s’intéresse pas aux orangs-outans, qui vivent en Malaisie et en Indonésie.

La plupart des grands singes d’Afrique partent pour la Chine, le Pakistan, la Libye ou les États du Golfe (et plus particulièrement les Émirats arabes unis) où ils sont achetés comme animaux de compagnie ou, de plus en plus, pour intégrer des zoos privés. Le nombre de ces établissements a quasiment doublé en Chine, grâce à l’ouverture de quelque 10 000 d’entre eux en Chine entre 2013 et 2020, rapporte Daniel Stiles. Les zoos enregistrés localement obtiennent plus facilement des autorisations pour importer d’espèces strictement protégées que les citoyens, ce qui explique la multiplication de ces établissements. « Ils légalisent leur activité en prétextant être des centres de sauvetage ou de conservation, explique Daniel Stiles. Ils permettent aussi de faire passer des animaux passés en contrebande comme des individus élevés en captivité ».

Dans la plupart des pays, une fois qu’un établissement accueillant des animaux sauvages est enregistré auprès des autorités locales, « vous pouvez l’appeler zoo, centre de sauvetage ou de conservation, sanctuaire, ce que vous voulez », ajoute-t-il.

Le nombre croissant de jeunes grands singes pris en charge par des sanctuaires agréés de la PASA en Afrique depuis 2019 témoigne également de l’augmentation de la demande pour ces animaux, souligne Iris Ho. Ces établissements soignent plus de 1 100 chimpanzés, dont la majorité a été saisie aux trafiquants. Les jeunes primates nécessitent des soins constants, mais la plupart des sanctuaires PASA sont déjà au maximum de leur capacité d’accueil et tous manquent de financements.

Des soigneuses s’accordent un moment de répit avec de jeunes bonobos du sanctuaire Lola ya Bonobo. Les spécialistes estiment que pour chaque animal vendu à l’étranger, cinq à dix jeunes singes succombent à leurs blessures, aux maladies ou aux mauvais traitements. Pour l’heure, le commerce illégal de ces animaux échappe en grande partie à la plupart des organisations chargées de la protection des grands singes d’Afrique.

PHOTOGRAPHIE DE Bryan Denton, The New York Times, Redux

Les trafiquants capturent principalement les jeunes singes en République démocratique du Congo et dans les pays d’Afrique de l’Ouest, notamment la Guinée. Les braconniers tuent entre six et sept adultes pour chaque bébé chimpanzé kidnappé. Les spécialistes estiment aussi que pour chaque animal vendu à l’étranger, cinq à dix jeunes singes succombent à leurs blessures, aux maladies ou aux mauvais traitements.

Le rapport révèle que les braconniers font illégalement sortir les grands singes d’Afrique dans des cargaisons légales d’oiseaux et d’autres singes. Les animaux sont de plus en plus vendus à des zoos enregistrés, notamment en Afrique du Sud. Il semblerait que ces établissements obtiennent des autorisations d’exportation légales pour les grands singes capturés dans la nature en déclarant à tort qu’ils ont été élevés en captivité.

 

TROP DE BUREAUCRATIE ET D’INACTION

Si peu d’efforts ont été entrepris pour enrayer cette nouvelle tendance du commerce illégal, c’est en partie parce que trois des principales organisations internationales chargées de la protection des grands singes ne prêtent pas encore suffisamment attention au problème, indique Daniel Stiles.

La lutte contre le commerce illégal figure pourtant parmi les priorités du Partenariat pour la survie des grands singes (GRASP), une alliance des Nations Unies. Mais selon Doug Cress, ancien directeur du GRASP, cet organe « ne fonctionne quasiment plus ». Il dit avoir démissionné en 2016 en raison du manque d’action des agences de l’ONU sur le sujet. « J’en avais assez de me battre avec la bureaucratie », confie-t-il.

Selon Johannes Refisch, qui a pris la tête du GRASP, « enrayer le commerce illégal est une priorité ». Il cite la base de données relative à la saisie de grands singes, lancée en 2016 par le Partenariat, comme « instrument principal [du groupe] visant à acquérir une meilleure compréhension des moteurs du commerce illégal, afin que nous puissions résoudre ce problème efficacement ».

L’auteur du rapport raconte avoir demandé à accéder à la base de données du GRASP en août 2022, après quoi il a reçu un « rapport ridicule » composé d’un tableau des chiffres relatifs aux saisies, mais ne donnant aucune information sur le lieu ou la date de ces saisies. Il ne contenait pas non plus de procès-verbaux. « Il n’y avait aucune donnée. C’est parfaitement inutile », déclare-t-il.

Johannes Refisch a rejeté la demande de National Geographic d’accéder à la base de données.

En tant qu’autorité mondiale chargée des questions relatives aux espèces en danger, l’Union internationale pour la Conservation de la nature (UICN) dispose d’un groupe de spécialistes des grands singes. Pourtant, le commerce illégal de ces animaux ne constitue pas une priorité à ses yeux, assure Daniel Stiles. Cela contraste avec les groupes de spécialistes de différentes espèces de l’UICN, qui rendent activement compte du commerce illégal. « Regardez les pangolins, donne comme exemple Daniel Stiles. Personne ne savait ce à quoi ils ressemblaient avant que le groupe de spécialistes de l’UICN ne rédige un rapport sur le fait que des dizaines de milliers de ces animaux faisaient l’objet d’un trafic. Maintenant, nous avons conscience du problème ».

« C’est insensé que ce ne soit pas fait avec les grands singes », ajoute-t-il.

Dirck Byler, vice-président et coordinateur du groupe de l’UICN, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

L’auteur du rapport souligne que la CITES, le traité international qui veille à ce que le commerce mondial de la faune et de la flore ne menace pas la survie des espèces, n’a pas de groupe de travail dédié aux grands singes. Les problèmes auxquels ces derniers sont confrontés n’ont même pas été évoqués lors de la conférence 2022 de la CITES, au cours de laquelle les représentants de 183 pays et l’Union européenne ont pris des décisions relatives au commerce des espèces menacées. « Comme ce commerce est international, il est régi par la CITES. Mais celle-ci ne fait rien », explique Daniel Stiles.

Pour Ben Janse Van Rensburg, responsable de l’unité de lutte contre la fraude pour le Secrétariat de la CITES, c’est aux pays de s’assurer de la légalité du commerce d’espèces protégées. Lorsque des préoccupations ont été soulevées, le Secrétariat « a publié une déclaration afin de fournir des renseignements factuels », assure-t-il.

Les pays membres de la CITES décident également de l’ordre du jour des conférences et des réunions et de la création de groupes de travail pour des espèces particulières.

Dans son rapport, Daniel Stiles raconte que les représentants du Niger, de la Côte d’Ivoire, du Kenya et de l’Ouganda ont bien essayé de créer un groupe de travail de la CITES pour les grands singes en 2014 et 2016, mais leurs demandes ont été « refusées » par le représentant de la CITES présidant la réunion.

Iris Ho ajoute qu’en mars 2022, le Gabon, avec le soutien du Sénégal, de la Guinée et du Nigeria, a demandé, en vain, à ce que le commerce illégal des grands singes figure à l’ordre du jour de la conférence de la CITES qui devait se tenir plus tard dans l’année. Elle rapporte que les États-Unis ont également souligné l’importance de se pencher sur cette question.

Sans action concertée à l’échelle mondiale, le problème ne fera que s’aggraver, met en garde Daniel Stiles. Il observe déjà des signes de l’expansion du commerce des grands singes à l’Inde. « Si la communauté internationale ne commence pas à prendre sérieusement la question du trafic des grands singes, celui-ci continuera de se développer et de menacer la survie de nos cousins les plus proches », avertit-il.

Wildlife Watch est une série d'articles d'investigation entre la National Geographic Society et les partenaires de National Geographic au sujet de l'exploitation et du trafic illégal d'espèces sauvages. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles ainsi qu'à nous faire part de vos impressions à l'adresse ngwildlife@natgeo.com.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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