Animaux

Les pêcheurs, alliés inattendus des manchots en Antarctique

Un nouvel accord signé par les industriels de la pêche au krill vise à préserver un bassin alimentaire vital pour les manchots de la région.

De Craig Welch

Dans les eaux les plus au nord du continent polaire vit une des créatures les plus présentes et surtout la plus rentable au monde : le petit krill antarctique.

Ces petits spécimens vifs, translucides et ressemblant à des crevettes sont la proie de presque toutes les espèces endémiques : poissons, manchots, phoques et baleines. Mais le krill est également le pilier d'une industrie de la pêche mondiale valorisée à plusieurs millions de dollars. Le krill est aspiré dans des filets et moulus en farine pour nourrir les poissons d'aquarium et les saumons d'élevage ou bien pressé pour son huile, utilisée dans les produits pharmaceutiques.

Aujourd'hui, alors que les changements climatiques bousculent la vie du littoral antarctique, des scientifiques et des défenseurs des droits de la mer ont lancé un avertissement concernant le stress que subit la faune, en particulier les manchots. Selon eux, la pêche au krill serait un facteur aggravant.

Lundi 9 juillet, après des années de négociations menées par Greenpeace, une majorité d'industriels de la pêche a officiellement accepté d'arrêter de transporter du krill dans la péninsule où se situent des colonies de manchots en difficulté. L'industrie s'est également engagée à contribuer à la mise en place d'un réseau d'aires marines protégées dans les prochaines années afin de mieux protéger les animaux marins.

« Nous voulions montrer que nous montons au front, que nous nous engageons à protéger la faune en Antarctique », explique Kristine Hartmann, vice-présidente de  Aker BioMarine, la plus grande entreprise de pêche au krill au monde. « Cette proposition n'est qu'un premier pas.»

Cette démarche a été extrêmement bien reçue.

« Ces annonces sont très prometteuses », explique Kim Bernard, professeure assistante et experte en krill à l'Oregon State University.

Heather Lynch, experte en manchots et professeure agrégée à l'Université de Stony Brook, déclare : « Maintenant que nous sommes très bien renseignés sur les colonies de manchots, les compagnies de krill peuvent pratiquer leur activité en réduisant fortement leur impact. Elles peuvent attraper ce dont elles ont besoin et éviter les zones sensibles. »

Une question se pose à présent : est-ce suffisant ?

 

MAILLON DE LA CHAÎNE ALIMENTAIRE

Il y a des milliards de krills tout autour de l'Antarctique. Mais le gros de la pêche se déroule sur la pointe de la péninsule, région la plus touchée par le changement climatique.

Sur la côte ouest de la péninsule, les températures hivernales ont augmenté de 5 degrés en 40 ans. La glace qui recouvre l'eau une grande partie de l'année apparaît plus tard et disparaît plus tôt. De plus en plus souvent, les précipitations prennent la forme de pluies.

Résultat : les colonies de la seule espèce de manchots dits antarctiques, les manchots Adélie, qui vivent à l'ouest de la péninsule, ont connu des déclins spectaculaires. Les poissons d'argent, des mangeurs de krill qui étaient autrefois un aliment de base des manchots, ont entièrement disparu de certaines régions. Simultanément, le nombre de manchots papous, habitués aux eaux plus chaudes et endémiques en Argentine et en Afrique du Sud, a explosé.

Ainsi les phoques léopards, animaux solitaires qui utilisent habituellement la glace de mer comme plates-forme de chasse, se retrouvent souvent dans des groupes qui chassent les manchots près du rivage. Ils se nourrissent également plus régulièrement d'autres animaux.

Les baleines à bosse, qui normalement migrent vers le nord lorsque la glace revient, doivent rester plus longtemps et mangent donc plus de krill. Et il ne s'agit que de ce que l'on a pu observer. La région est tout simplement trop grande pour comprendre l'ensemble des impacts sur les nombreuses autres espèces, des phoques crabiers aux oiseaux marins comme les cormorans et les cacatoès aux yeux bleus.

L'impact de la pêche sur la faune n'est pas clairement établi. Les quotas de pêche permettent de ne prendre qu'une petite partie du krill disponible, quotas qui ne sont jamais atteints. Mais une étude récemment menée par des scientifiques de la National Oceanic and Atmospheric Administration a montré que « la superposition directe des prédateurs dépendants du krill avec la pêche au krill » était courante. Les résultats étaient « cohérents avec les travaux de modélisation qui démontrent que la pêche de krill peut présenter des risques pour les prédateurs qui en dépendent ».

Pendant ce temps, des chercheurs du British Antarctic Survey ont convaincu le Royaume-Uni d'appuyer un consortium de nations qui superviserait la pêche en Antarctique pour interdire la pêche au krill près des côtes adjacentes à la péninsule durant l'été.

Greenpeace et d'autres groupes environnementaux ont commencé à pousser l'industrie du krill à abandonner ses eaux traditionnelles d'exploitation. Pendant ce temps, Aker BioMarine a commencé à rencontrer des scientifiques pour chercher des moyens de pêcher de manière plus durable sans pour autant mettre en péril la vie sauvage.

 

PROTÉGER LES MANCHOTS

Le nouvel accord est le premier engagement du genre. Les entreprises de pêche de Norvège, de Chine, du Chili et de Corée du Sud représentent environ 85 % de la récolte de krill. Ils ont convenu d'éviter de pêcher près des colonies de manchots pendant la saison de reproduction sur l'année 2019. Ils se sont également engagés à rester à 30 kilomètres ou plus des colonies de manchots tout au long de l'année en 2020.

« Les zones principales se situent autour des manchots papous, des îles où nichent les manchots à jugulaire, et à l'extrémité de la péninsule où les Adélies ont leurs colonies », explique Cilia Holmes Indahl, directrice du développement durable chez Aker BioMarine.

Dans le même temps, les entreprises ont élaboré un plan de collaboration avec les défenseurs de l'environnement pour soutenir l'adoption d'aires marines protégées dans la région et pas uniquement dans la mer de Weddell, où la pêche est rare, mais surtout dans la péninsule ouest et la mer de Scotia, hauts lieux de pêche.

Ils ont également convenu d'adapter les meilleures pratiques utilisées par les groupes de pêche à travers le monde et d'être plus transparents quant au moment et à l'endroit où ils déchargent leurs produits.

Et même si toutes les sociétés de pêche de krill n'ont pas signé l'accord, celles qui ne l'ont pas fait cherchent à adhérer à une alliance industrielle qui les obligerait à intégrer ces consignes dans leurs pratiques.

« Cela me donne beaucoup d'espoir qu'un si grand pourcentage des sociétés de pêche au krill en Antarctique aient accepté de reconnaître les zones d'interdiction de pêche proposées le long de la péninsule », a déclaré Bernard à l'OSU.

Mais avec tant de changements rapides dans la région, un suivi continu sera nécessaire pour que cela réussisse. Et il faudra attendre encore quelques années avant que l'engagement de l'industrie soit vraiment mis à l'épreuve.

L'une des préoccupations est que les restrictions de pêche pourraient ralentir la mise en place d'une protection marine plus vaste et à plus long terme dans l'Antarctique, affirme Lynch, à Stony Brook. Une autre préoccupation est que cet accord est largement axé sur les manchots, alors que les scientifiques sont encore en train d'appréhender ce dont les autres animaux ont besoin pour survivre. Par conséquent, rien ne garantit que ces restrictions suffiront à protéger la vie marine.

Cela dit, Lynch ajoute : « Tant que nous réalisons que c'est le début des mesures de protection et non la fin, je pense que cela peut être qualifié de succès sans faille. »