Maroc : ces chèvres qui grimpent aux arbres

Depuis quelques années, les chèvres qui grimpent aux arbres attirent de nombreux touristes au Maroc. Le font-elles naturellement, ou sont-elles forcées à le faire ?

De Erika Hobart
Publication 7 juin 2022, 17:44 CEST
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Au Maroc, pour attirer les touristes, certains agriculteurs placent depuis des années des chèvres dans les arbres.

PHOTOGRAPHIE DE Alfredo Caliz, Panos Pictures

ESSAOUIRA, MAROC – C’est un vendredi matin difficile pour Jaouad Benaddi. Il essaie de faire grimper ses chèvres sur un arganier pour qu’elles s’installent dans ses branches noueuses et épineuses. Aucune des douze chèvres ne veut coopérer.

Désireux d’aider, Khalid, le fils de Benaddi, âgé de 13 ans, saisit un sac de céréales et se hisse dans l’arbre. Une chèvre bêle et commence à suivre. Khalid grimpe plus haut sur les branches très espacées en tenant le sac pour l’encourager à le rejoindre. Il s’arrête suffisamment longtemps pour que la chèvre le rattrape et mange un moment, puis il l’attrape par le cou pour la tirer vers lui. Elle résiste et saute pour descendre de l’arbre.

Gauche: Supérieur:

Khalid Benaddi, 13 ans, utilise un sac de céréales pour inciter l'une des chèvres de sa famille à grimper sur un arganier.

Droite: Fond:

Les chèvres aiment le fruit de l'arganier, avec son écorce épaisse et sa chair pulpeuse à l'odeur sucrée.

Photographies de Erika Hobart

Le garçon et la chèvre répètent ce processus à trois reprises, jusqu’à ce que Khalid réussisse enfin à la faire s’installer sur une petite plateforme en bois, où elle réajuste sa position et arrête de bouger. Il faut de la persévérance pour que les autres chèvres fassent de même. Certaines doivent être manipulées comme de la marchandise pour parvenir à les installer sur leurs plateformes. Finalement, une dizaine de chèvres se tiennent étrangement immobiles, exposées comme des ornements vivants dans la canopée de l’arganier.

Ces dernières années, les chèvres qui grimpent aux arbres du Maroc ont fait les gros titres. Souvent décrite comme un phénomène naturel unique à la nation nord-africaine, leur escalade est en quelque sorte instinctive : les chèvres sont attirées par les fruits des arganiers et, grâce à leur agilité, elles parviennent à grimper pour atteindre directement ces friandises pulpeuses.

Selon les défenseurs du bien-être animal et de l'environnement, forcer les chèvres à se tenir dans des arganiers pendant des heures est mauvais aussi bien pour les animaux que pour les arbres.

PHOTOGRAPHIE DE Wolfgang Kaehler, LightRocket, Getty Images

Mauro Belloni, un étudiant italien qui s’est arrêté à l’arbre de Benaddi, a l’air à la fois stupéfait et déconcerté en observant cette scène. « C’est assez étonnant », dit-il. « Je pensais que les chèvres étaient fausses lorsque j’ai vu les photos. Mais elles sont bien réelles, c’est comme si elles posaient. »

Le Maroc connaît sa pire sécheresse depuis des décennies, ce qui rend les cultures de plus en plus difficiles pour les agriculteurs dans cette région occidentale de Marrakech-Safi. Au début des années 2000, certains ont commencé à mettre leurs chèvres sur leurs arbres afin de gagner des pourboires de la part des touristes. Cette source de revenus s’est tarie après la pandémie de coronavirus, début 2020. Toutefois, depuis la fin du confinement du pays au début de l’année, cette activité a repris et, avec elle, les critiques des défenseurs du bien-être animal, comme Liz Cabrera Holtz, responsable de la campagne sur la faune sauvage pour World Animal Protection, une organisation mondiale à but non lucratif établie au Royaume-Uni.

« Ces animaux sont manipulés et exploités », dit-elle. « Ils ne sont pas libres de leurs mouvements. Ils n’ont pas accès à la nourriture, à l’eau, ni même à l’ombre. Être obligé de rester dans les arbres pendant des heures, ce n’est pas un comportement normal. »

 

« DES CHÈVRES VOLANTES »

Les chèvres qui se perchent dans les arbres du Maroc sont « dressées pour le faire comme un spectacle », explique Mohamed Elaamrani, guide touristique établi à Marrakech. « Elles peuvent escalader les arbres et même les montagnes, et elles sont vraiment douées. Certains de mes clients les appellent des chèvres volantes. Ils veulent les voir car il n’y a rien de tel ailleurs dans le monde. »

Les chèvres grimpent parfois de leur propre chef sur les arganiers pour grignoter leurs fruits pulpeux.

PHOTOGRAPHIE DE Fadel Senna, AFP, Getty Images

On peut voir neuf troupeaux distincts, dont celui de Benaddi, orner les arbres le long de la route d’une centaine de kilomètres qui relie la Marrakech ancienne à Essaouira, une ville lumineuse et aérée de la côte atlantique, très prisée des touristes. Les chèvres se tiennent généralement debout de la fin de la matinée au milieu de l’après-midi, lorsque le trafic est le plus intense entre les deux villes. On peut également voir des chèvres dans les arbres plus au sud, près d’Agadir, dans la région de Souss-Massa.

« Elles sont comme des champignons, elles sont partout », dit Elaamrani.

L’arganier de Benaddi est le deuxième en partant de Marrakech. Il espère que, lorsque les conducteurs s’arrêteront, ils laisseront un généreux pourboire. « Certains donnent 10 dirhams [environ un euro] », dit-il. Certains donnent même 10 euros. « Ce n’est pas comme vendre des pommes de terre, il n’y a pas de prix fixe. » Benaddi ajoute que cet argent est crucial pour qu’il puisse prendre soin de sa femme, de ses cinq enfants et de ses animaux : deux moutons et un âne, en plus des chèvres.

Il raconte qu’il a commencé à mettre les chèvres dans l’arbre en 2019, suite à l’échec de sa récolte de blé. À l’époque, les bons jours, au moins dix véhicules s’arrêtaient, et il ramenait l’équivalent d’une vingtaine d’euros à la maison. Puis, pendant les confinements dus à la pandémie, douze de ses treize chèvres sont mortes de faim. Depuis février, date de la réouverture du Maroc, Benaddi a acquis un nouveau troupeau : la dizaine d’individus que Khalid et lui essayaient d’amadouer dans l’arbre ce vendredi matin. Mais désormais, selon lui, si trois voitures s’arrêtent pour l’admirer, c’est un jour de chance.

Il faut jusqu’à six mois pour former les chèvres, dit Benaddi. « Elles sont très intelligentes, elles sont comme des personnes. La seule chose qu’elles ne savent pas faire, c’est parler », ajoute-t-il en souriant. « Mais certaines d’entre elles sont très têtues. Elles aiment se promener. » Le dressage consiste à attirer les chèvres dans l’arbre avec des fruits et des graines d’argan et à les pousser avec un bâton pour les mettre en place. Les bébés chèvres sont souvent attachés au tronc des arbres pour que les touristes puissent les attraper facilement et prendre des photos avec eux.

Mustapha Elaboubi, un autre éleveur sur la route qui relie Marrakech à Essaouira, dit qu’il ne prend pas la peine de dresser ses chèvres. Lui et ses assistants portent simplement les animaux pour les déposer en haut de l’arbre. « Au début, elles essaient de sauter pour descendre, alors nous n’arrêtons pas de les prendre et de les remettre en place », explique Elaboubi. « Finalement, elles apprennent que ça ne sert à rien d’essayer. »

 

LES CHÈVRES PEUVENT-ELLES ÊTRE BLESSÉES ?

Elaamrani explique que les clients qui demandent à voir les chèvres grimpeuses trouvent souvent que l’expérience ne répond pas à leurs attentes. « Certaines personnes se sentent mal à l’aise. Ils s’inquiètent et demandent comment les chèvres entrent et sortent des arbres. Ils veulent savoir s’il leur arrive de se blesser. »

Les chèvres qui grimpent aux arbres marocains

Adnan El Aji, vétérinaire à Essaouira, affirme que les chèvres sont résistantes et peuvent faire face à des facteurs de stress tels que la chaleur et le manque d’eau. Mais les faire rester debout dans les arbres pendant des heures durant les étés marocains, où les températures peuvent facilement dépasser les 40 °C, peut entraîner un stress thermique et une déshydratation. Les animaux peuvent tomber des arbres et se blesser. Il raconte qu’un jour, un touriste est venu avec une chèvre qui était tombée et avait besoin de soins pour une patte cassée. « Le touriste a payé pour les soins », dit-il.

Quand il est temps pour les chèvres de Benaddi de rentrer chez elles, onze d’entre elles descendent facilement. Khalid grimpe pour amadouer la dernière, une femelle, tandis que son frère aîné, Abdelmajid, lui jette des petits cailloux, puis utilise un bâton pour agiter la branche sur laquelle elle se tient. La chèvre vacille et s’écrase sur le sol, une chute de plus de 3 mètres. Après quelques tentatives, elle se remet difficilement sur ses pattes, et tandis que les autres se dirigent vers leur enclos, elle traîne derrière, en boitant.

Bien que le Maroc soit membre de l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), l’organisme chargé d’évaluer la santé et le bien-être des animaux dans le monde, le pays ne dispose pas de lois strictes en matière de protection des animaux, explique Cabrera Holtz.

En 2021, lorsque l’organisation à but non lucratif World Animal Protection a classé cinquante pays en fonction de leurs lois et de leurs engagements politiques concernant les animaux, le Maroc a été l’un des sept pays à recevoir une mauvaise note.

L’organisation évalue le bien-être des animaux selon cinq catégories : l’alimentation (accès à la nourriture et à l’eau), l’environnement (confort), la santé (absence de douleur et de blessure), le comportement (liberté d’exprimer ses habitudes naturelles) et l’état mental (bien-être psychologique). Selon Cabrera Holtz, les chèvres contraintes de grimper aux arbres pour le plaisir des touristes ont été maltraitées dans les cinq domaines.

« Même si l’activité peut ne pas sembler très grave, il s’agit de cruauté envers les animaux », dit-elle. Elle ajoute que les touristes « obtiennent des photos d’accessoires vivants. Ce qui se passe ici n’est pas naturel. C’est contraint, et chaque fois que vous introduisez un élément de contrainte, il n’est pas pertinent de savoir si leurs corps peuvent tenir sur des arbres ou non. »

Asma Kamili, responsable de la division de la santé animale au Maroc pour l’OMSA, affirme ne pas être au courant que les chèvres de la région d’Essaouira sont placées dans des arbres pour gagner de l’argent des touristes. Selon elle, grimper aux arbres est « un comportement naturel » de ces animaux qui serait bon pour les arganiers, car si les chèvres mangent ses fruits et en dispersent les graines par le biais de leurs excréments, le nombre d’arbres augmente.

Jose Fedriani, écologiste au Centre de recherche sur la désertification, un institut espagnol dédié à l’étude de la dégradation de l’environnement dans les terres arides, convient que la dispersion des graines est une bonne chose. Mais il ajoute également que les chèvres ne mangent pas seulement les fruits, elles dévorent aussi les feuilles et les jeunes plants. Il faut entre sept et quinze ans pour que les arganiers atteignent leur maturité et produisent des fruits : par conséquent, le fait de placer plusieurs chèvres dans une zone où elles peuvent détruire les jeunes plants, tout particulièrement pendant les périodes de sécheresse, empêche en réalité le rajeunissement des arbres.

Utiliser les chèvres de cette façon est une bonne chose « pour attirer les touristes, mais ce n’est pas du tout bon pour les arbres », affirme Fedriani.

À environ 800 mètres de l’arganier de Benaddi, Miloud Banaaddi, qui a également dû abandonner l’agriculture et qui entraîne ses huit nouvelles chèvres à se percher dans son amandier, rejette toute idée selon laquelle son activité serait cruelle. « Les chèvres ne restent dans les arbres que trois à quatre heures d’affilée », explique-t-il. « Imaginez que je les garde à l’intérieur de la maison : elles seraient emprisonnées et auraient faim. Où trouverait-on l’argent pour les nourrir ? Il n’y a rien d’autre à faire. Il n’y a pas de travail. Il n’y a pas d’autres solutions. C’est la seule. »

 

METTRE UN SYSTÈME EN PLACE

Selon le ministère de l’Agriculture, les conditions de sécheresse au Maroc devraient continuer à s’intensifier d’ici à 2050.

« Tout devrait être vert actuellement, mais vous pouvez voir que c’est complètement sec », dit Benaddi, en montrant du doigt le paysage desséché qui entoure l’arganier. « Avant, nous n’avions pas besoin de dépenser de l’argent pour nourrir les chèvres, elles avaient de la nourriture à disposition de partout. »

Les chèvres de Mustapha Elaboubi se tiennent sur des plateformes de bois dans un arganier sur la route de Marrakech à Essaouira. « Elles sont comme des champignons, elles sont partout », dit Mohamed Elaamrani, un guide touristique établi à Marrakech, à propos des « chèvres volantes » de son pays.

PHOTOGRAPHIE DE Erika Hobart

Il dit qu’il n’avait aucun intérêt à utiliser ses chèvres en tant qu’attractions sur le bord de la route jusqu’à ce que le climat devienne trop sec pour faire pousser du blé. « Je fais un travail, les chèvres font un travail », dit-il. « L’argent que nous gagnons est utilisé pour acheter de la nourriture pour nous tous, ma famille et les chèvres. »

Daniel Bergin, directeur associé chez Globescan, une société de conseil en développement durable, a étudié le bien-être des animaux au Maroc et ressent de la compassion face à la situation de Benaddi et d’autres agriculteurs comme lui. « On ne peut pas simplement priver quelqu’un de son gagne-pain », dit-il en faisant référence aux appels lancés par les défenseurs du bien-être animal pour que l’on mette fin à l’activité des chèvres dans les arbres. « Il faut qu’il y ait un système en place. Le gouvernement doit travailler avec les personnes concernées. »

Prenez par exemple la danse de l’ours en Inde, continue-t-il. Autrefois, les oursons étaient enlevés dans la nature et entraînés à danser dans les rues pour les touristes. En 2012, le gouvernement indien a jugé que cette pratique était cruelle et a permis aux propriétaires d’ours d’accepter des emplois dans des sanctuaires pour animaux.

« Cela a au moins permis d’impliquer les personnes qui auraient été privées de moyens de subsistance et de leur permettre de continuer à travailler, et ce tout en améliorant la vie des animaux », explique Bergin.

Elaamrani, dont la subsistance dépend des groupes de touristes qu’il dirige, explique qu’il préférerait voir les chèvres se promener librement et grimper pour aller chercher des fruits uniquement quand elles le souhaitent. Mais après deux ans de confinement, il dit qu’il ne peut pas se permettre de refuser ses clients. « Ils paient pour voir quelque chose », dit-il. « Mais j’essaie d’expliquer la situation de manière honnête. Ce n’est pas tout noir, tout blanc. C’est difficile pour les chèvres, mais c’est aussi difficile pour les personnes qui s’en occupent. »

Il ajoute que, dans un monde idéal, la terre redeviendrait verte. Il retournerait à l’agriculture et pourrait s’occuper de sa famille et de ses chèvres sans se tenir chaque jour au bord de la route en attendant que les gens s’arrêtent pour lui donner des pourboires.

« Nous espérons le meilleur », dit-il. « Mais Dieu seul sait ce qui nous attend. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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