Animaux

Pourquoi la protection des loups fait débat

La protection des loups dans le monde divise les autorités et les agences de protection de la faune.

De Simon Worrall

Jusqu'à récemment, peu d'entre nous pouvaient se vanter d'avoir déjà vu un loup à l'état sauvage. Grâce au succès du programme de préservation du parc national de Yellowstone, aux États-Unis, de plus en plus de gens ont la chance de pouvoir apprécier l'évolution de cet animal iconique. Pour beaucoup d'éleveurs, les loups et les coyotes sont vus comme de la vermine à éradiquer. Pour les chasseurs et les trappeurs, ils sont la promesse d'une montée d'adrénaline.

Dans son livre La nation des loups : vie, mort et retour des loups sauvages américains (Wolf Nation: The Life, Death, and Return of Wild American Wolves), Brenda Peterson nous fait pénétrer dans le monde de ces super-prédateurs et dans la guerre culturelle dont ils font l'objet. Nous l'avons rencontrée dans sa maison de Seattle, où elle nous a expliqué que le débat sur la préservation des loups avait atteint les mêmes niveaux de violence que le débat sur l'avortement.

 

Vous êtes une activiste passionnée des loups. Pourtant, vous êtes née dans une famille de chasseurs. Comment s'est effectuée cette transition ? 

C'est une excellente question ! J'ai été élevée dans le camp ennemi, si l'on peut dire, dans la forêt nationale de Plumas, dans le nord de la Californie, par des chasseurs et des gestionnaires de la faune. Mais vous savez, beaucoup de chasseurs évitent de tuer des loups ; ils préfèrent chasser de manière durable et éthique, pas pour le plaisir. J'ai été élevée par ce deuxième type de chasseurs qui me disaient « voilà un bon gros loup ». Je pense que cela m'a donné un sens de l'authenticité dans mon rapport à la faune sauvage et aux espèces menacées. Parce que j'ai grandi dans ce milieu, je peux aller parler aux chasseurs et aux éleveurs et essayer de trouver un terrain d'entente. 

 

Vous écrivez « la préservation des loups pose un débat similaire à la question de l'avortement ». Pourquoi pensez-vous que le débat est si polarisé ?

Il s'agit d'une ligne de faille entre les cultures et, comme nous le savons dans les études sur les tremblements de terre, les lignes de faille sont très volatiles et actives. De part et d'autre, vous avez des gens qui ont un sentiment profond de légitimité dans la cause qu'ils défendent. D'un côté, les chasseurs et les éleveurs, qui dominent le débat depuis la création des États-Unis en tant que nation. Et très récemment, des voix du public se sont élevées. Ce sont souvent des voix urbaines qui traduisent une passion environnementale. 

Il y a une passion qui dépasse le débat politique. Cela relève du sentiment d'appartenance à une culture. «J'appartiens à la culture anti-loups » ou à « la culture pro-loups. » Et ils ne se parlent pas, tout comme pour la question de l'avortement, où vous avez des gens qui ont une attitude très religieuse pro-vie et d'autres qui sont pro-choix. L'une des façons de faire avancer l'une ou l'autre des causes est le dialogue.

Selon vous, le Département de l'Agriculture américain a tué 3,2 millions d'animaux sauvage en 2015. Parmi eux, de nombreux ours, loups, lions des montagnes et des lynx. Pouvez-vous nous expliquer ces chiffres ? 

Wildlife Services a été accusé par le New York Times d'agir dans l'ombre du gouvernement pour exécuter cette basse tâche. Ce sont eux que l'on appelle pour abattre une meute de loups et ils n'ont ni éthique ni limites. Le Wildlife Services est un peu l'équivalent du SWAT qui se battrait contre les animaux sauvages. Parce qu'ils opèrent en secret, il est difficile de donner des chiffres exacts. Ils sortent de l'ombre seulement depuis des enquêtes récentes et nous pouvons à présent leur demander des comptes.

 

Parmi ces 3.2 millions d'animaux sauvages abattus, combien compte-on de loups ?

D'après les données issues de leur propre rapport, 415 des animaux abattus en 2015 étaient des loups gris. Mais le Wildlife Services n'est pas la seule menace qui pèse sur les loups. En 2011, les services fédéraux de protection des loups ont été levés dans six États américains : le Montana, l'Idaho, le Wyoming, le Minnesota, le Wisconsin et le Michigan. Le Centre de la diversité biologique estime que depuis 2011, dans ces six États, plus de 3 762 loups ont été tués par des citoyens en-dehors des périodes de chasse illégales.

 

Le Président Trump et les Républicains veulent revenir sur le Traité de protection des espèces menacées (Endangered Species Act) et retirer les terres fédérales de l'espace public. Comment cela va-t-il affecter les populations de loups ?

C'est une catastrophe pour la faune sauvage de ce pays, et pour toute forme de vie sauvage. Ce président n'a aucune expérience avec la nature. C'est un citadin dont les fils ont un goût prononcé pour la chasse au trophée. Et vous avez un Congrès qui est décidé à revenir sur un des plus importants traités de protection des espèces menacées. 

Nous avons fait de grands progrès avec la réintroduction des loups dans les années 90 mais les récents événements politiques marquent une régression réelle. Et c'est une période très violente pour toute la faune, en particulier pour les loups.

 

J'ai été surpris d'apprendre que les loups avaient des avocats. Pouvez-vous nous parler d'Amaroq Weiss et des nombreuses femmes impliquées dans la défense des loups ?

Je trouve ça vraiment intéressant. J'ai passé beaucoup de temps avec des baleines et des dauphins qui sont mes deux autres passions, dont la plupart des défenseurs sont des hommes. Les meutes de loups sont organisées selon une hiérarchie matriarcale et étonnamment, ce sont des femmes comme Amaroq Weiss qui mènent les discussions sur leur protection. J'ai demandé à Amaroq « Pourquoi pensez-vous que tant de femmes s'engagent dans la recherche et la protection des loups ? » Elle m'a répondu « Il faut des meutes pour les défendre, et les femmes sont très bonnes pour coopérer. »

Amaroq vit à San Francisco avec son époux et représente les loups de la côte ouest auprès du Centre de la diversité biologique. Parce qu'elle comprend l'importance du point de vue rural, elle travaille en collaboration avec les éleveurs et les défenseurs des loups en leur apprenant à se mettre à la place des animaux. ils se présentent en disant "Mon client est un loup sauvage". C'est assez cool, non ?

Dans une étude publiée par l'Université de Cambridge, des chercheurs ont étudié le répertoire de hurlements des loups, leurs "empreintes vocales". Qu'ont-ils découvert ?

Les scientifiques qualifient le hurlement des loups comme un lien social. C'est un peu comme le chant d'un groupe de campeurs autour d'un feu. Cela participe à l'interaction sociale, à l'intimité, à la loyauté qui se construisent dans une meute. Pour avoir entendu de nombreux loups hurler dans la nature, je pense vraiment que parfois ils chantent, un peu comme nous.

Les scientifiques de Cambridge ont même établi que les loups avaient 21 dialectes. En étudiant les sonogrammes et les ondes des hurlements, ils ont découvert qu'à la manière des baleines et des oiseaux, les loups contrôlaient leur chant, bien souvent avec des variations locales ou culturelles. C'est une grande découverte !

Je commence toutes mes conférences par un hurlement de loup sauvage, puis je demande à l'assistance combien d'entre eux ont déjà entendu un loup hurler à l'état sauvage. Avant, il y avait peut-être une personne qui levait la main, habituellement un chercheur. Maintenant grâce aux plans de préservation de Yellowstone et Denali, il y a peut-être dix personnes qui lèvent la main. Puis je leur dis "C'est le droit de vos enfants et de tout un chacun d'entendre un jour un loup hurler dans la nature".

 

Un rare exemple de collaboration entre éleveurs et défenseurs des loups est observable dans l'Idaho. Parlez-nous du projet Wood River Wolf Project. Pourrait-il devenir un modèle national de coexistence pacifique ?

Je suis très contente que vous abordiez le sujet parce qu'il y a tant de tristes exemples qu'on en oublie les expériences qui sont vraiment positives. L'Idaho est peut-être l'un des États les plus "anti-loups". Et pourtant, dans ce climat très virulent, les éleveurs se sont alliés aux conservationnistes pour protéger les troupeaux de moutons durant la transhumance.

Chaque année, de mai à octobre, près de 10 000 à 25 000 moutons sont déplacés. Ces neuf dernières années, grâce à cette collaboration, aucun loup n'a été tué et seulement 30 moutons ont disparu ! Cela prouve que les éleveurs, le bétail et les loups peuvent vivre ensemble. L'ambition principale n'est pas de tuer les loups mais de faire de la prévention. Ils utilisent des drapeaux rouges en plastique sur les barrières de sécurité qui repoussent les loups, les chiens de berger - le plus souvent des bergers des Pyrénées - ou des patrouilleurs. C'est une solution d'avenir.

À quel point le bétail est-il mis en danger par les loups chaque année ?

L'idée que les loups tuent de nombreux moutons est un mythe propagé par l'industrie du bétail. Les loups sont peut-être responsables d'environ 0.2 % des morts de bovins et de veaux, un peu plus pour les moutons et les agneaux. La plus grande source de perte de bétail n'inclut pas les loups ou d'autres prédateurs. Ce sont plutôt des problèmes respiratoires, digestifs, des maladies, la météo et des complications lorsque les femelles mettent bas.

 

À la fin de votre livre, vous citez Doug Smith, leader du projet de conservation de Yellowstone, qui dit : « Les loups sont de retour parce que les gens le voulaient. » En quoi l'opinion publique construit-elle le futur des loups et comment pouvons-nous donner de la voix à ce débat ?

La gestion de la faune sauvage a été considérée comme "chasse gardée" par les éleveurs, les chasseurs et le gouvernement qui lui-même était lié aux intérêts de l'industrie du bétail depuis longtemps. Mais à présent de nombreuses personnes ont pu approcher des loups et veulent soutenir des organismes les protégeant.

Si vous voulez vous engager, vous pouvez prendre part aux discussions des agences de protection de la faune. Je le dis souvent aux enfants « adoptez un animal et passez votre vie à apprendre de cet animal, à le comprendre, à le protéger. » Jacques Cousteau le disait « Les gens protègent ce qu'ils aiment. » 

À ce jour, l'administration Trump marque une régression. Mais ils ne sont pas là pour toujours et il y a de l'espoir.

Cette interview a été éditée pour des questions de longueur et de clarté.

Retrouvez Simon Worrall sur Twitter ou sur son site simonworrallauthor.com.