Que deviennent les animaux errants dans les villes désertées par les touristes ?

Le coronavirus a forcé des millions de personnes à se confiner. Mais une autre population non négligeable a été durement touchée par la crise : celle des chats et chiens errants.

De Jennifer Hattam
Publication 14 avr. 2021, 11:14 CEST
Coronavirus precautions in Istanbul

Un chat errant se tient seul à Eminönü, l’un des plus vieux quartiers d’Istanbul. Il a été déserté pendant des mois suite aux restrictions contre la COVID-19.

Photographie de Elif Ozturk, Anadolu Agency/Getty Images

Le trajet entre le quai du ferry et la maison de Cem Arslan à Kınalıada n’est pas long. Pourtant, ce n’est pas uniquement l’inclinaison des rues vallonnées qui l’empêche de filer plus vite. Lorsqu’il circule dans ce petit quartier insulaire d’Istanbul, Cem doit souvent freiner sur son scooter électrique, au point d’avancer au ralenti. Soit il laisse un groupe de chats errants traverser la route en toute sécurité, soit il salue une meute de chiens qui le connaît bien.

Istanbul est connue pour ses animaux errants, surtout les chats. Ils sont les protagonistes de nombreux documentaires, de vidéos virales, de comptes Instagram populaires et d’innombrables clichés de touristes. Ils flânent devant les boucheries, les poissonneries et les restaurants au bord de la route. Perchés singulièrement sur les monuments historiques, ils roupillent parmi les marchandises des boutiques locales. Toutefois, ce à quoi les touristes assistent n’est qu’une infime partie de la dure réalité à laquelle sont confrontés près des 600 000 chats errants de la ville.

« Lorsque j’ai déménagé à Kınalıada, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de chats et chiens qui erraient en quête de nourriture l’hiver », explique Cem. Il a monté l’association Empathy Association pour aider l’île à s’occuper de ses 1 000 chats et 200 chiens errants. Il a adopté dans son propre foyer un chien très docile et trois chats. Destination estivale populaire, Kınalıada accueille de près de 30 000 habitants en haute saison, un chiffre qui dégringole à 300 en période creuse. Lorsque la météo est mauvaise, les services de ferry peuvent annuler leurs traversées vers le continent qui représente la seule source de services vétérinaires.

Eleni Kefalopoulou de l’association Nine Lives Greece distribue des croquettes aux chats errants d’Athènes. Les bénévoles nourrissent plus de 1 000 chats dans cette ville.

Photographie de Angelos Tzortzini, AFP/Getty Images

Comment les chats et chiens errants survivent-ils lorsque leurs sources de nourriture et de soin disparaissent ? La pandémie de coronavirus a contraint les villes à se confiner et le tourisme à s’arrêter brusquement. La vie a certes été bouleversée pour la population mondiale mais également pour les dizaines de millions d’animaux des rues.

 

DES CHATS EN TRAQUE

À l’instar d’Istanbul, la ville médiévale de Kotor au Monténégro est réputée pour ses chats errants. Là-bas, on trouve même un musée des chats. Partout dans le monde, les sites les plus populaires auprès des touristes sont aussi les lieux de prédilection des animaux. Qu'il s'agisse des marchés traditionnels, qui laissent derrière eux de nombreux déchets, des ruines antiques, des parcs verdoyants ou encore des quartiers historiques où chats et chiens trouvent refuge et répit dans ces villes animées et surpeuplées. Les conséquences de l’arrêt du tourisme se sont fait ressentir presque immédiatement dans la plupart de ces lieux.

« Quelques jours après que le gouvernement a annoncé la fermeture des restaurants, les immenses poubelles où de nombreux animaux allaient chercher leur nourriture étaient vides », déplore April Lynn King, bénévole et membre du conseil d’administration de Kotor Kitties, une association qui vient en aide aux animaux abandonnés du Monténégro. « Les gens nous écrivaient en nous disant que les chats de leur quartier criaient famine. »

La perte des recettes du tourisme a eu un effet indirect sur les animaux. « Des quartiers entiers à Bali, par exemple, se sont arrêtés lorsque les personnes sans emploi ont quitté la ville pour retourner chez eux », explique Katherine Polak, vétérinaire et responsable du département des soins pour les animaux errants d’Asie du Sud-Est pour Four Paws International. Ceux qui sont restés ont généralement eu du mal à nourrir leurs propres animaux. Les taux d’abandon auraient bondi dans de nombreuses parties du globe en raison de la misère économique et de la crainte infondée de transmission de la COVID-19 par les animaux.

Plus d’animaux dans les rues avec moins de personnes pour les chasser... et donc plus de chances de s’accoupler. Par conséquent, les populations ont augmenté alors que les programmes de stérilisation et de castration ont dû être suspendus en raison des mesures de distanciation sociale et des coupures budgétaires. Parallèlement, de nombreux animaux se sont aventurés en dehors de leur secteur habituel en quête de nouvelles sources de nourriture. De fait, ils sont rentrés en conflit avec d’autres meutes d’animaux errants qui avaient déjà marqué leur territoire, en plus de devoir faire face à des Hommes hostiles voire malveillants et à des voitures.

« Les chats affamés d’Athènes sont devenus beaucoup plus effrontés lorsqu’ils traversent les routes. [Ajoutez à cela] des vitesses plus élevées et un trafic bien moins dense en raison du confinement et vous obtenez une combinaison fatale », explique Cordelia Madden-Kanellopoulou, cofondatrice de l’association Nine Lives Greece, dont les bénévoles nourrissent plus de 1 000 chats – « soit une faible proportion de la population » – dans la ville.

(À lire : « Fantomatique et mélancolique » : Istanbul en quarantaine.)

La bienveillance courant moins les rues, il est moins probable que les animaux blessés ou malades soient signalés aux associations ou aux services municipaux pour leur venir en aide. Selon Ahmet Ali Yağcı, le vétérinaire en chef d’une nouvelle clinique et centre de réhabilitation pour les animaux abandonnés géré par la ville et située en banlieue d’Istanbul, les signalements ont chuté de moitié par rapport à ceux d'avant-pandémie.

 

PROTÉGER NOS AMIS À QUATRE PATTES

Dans de nombreuses villes, les touristes et les locaux jouent un rôle crucial dans le signalement des chats et chiens ayant besoin d’assistance. En outre, ils créent des associations caritatives pour les animaux des rues, ils collaborent avec elles, leur font des dons et parcourent parfois des kilomètres pour sauver un animal errant. La pandémie a suspendu ces formes de soutien, obligeant de nombreuses associations locales à lutter pour soulever des fonds. Cette situation a mis en lumière l’importance de la sensibilisation et des interventions médicales comme les programmes de stérilisation qui fournissent des solutions à long terme.

(À voir : Les chats de rues en images.)

Néanmoins, le tourisme n’a pas toujours été bénéfique pour les animaux abandonnés. « Dans l’une des stations de montagne où nous sommes intervenus, les locaux gardaient les chiots dans des paniers pour les vendre aux touristes », explique Keren Nazareth de Humane Society International. Puisque les chiennes errantes donnaient naissance à des petits, et de fait, à une source de revenus, « les gens ne nous laissent pas les stériliser ou les vacciner. On ne savait pas ce qu’il advenait de ces chiots. » Dans d’autres régions, les empoisonnements d’animaux à l’approche de la haute saison sont une manière de « nettoyer » un quartier pour les touristes qui pourraient être rebutés par les animaux errants.

Pakistan, avril 2020 : les chats n’ont pas été les seuls à être abandonnés. Noor Ali, une habitante de la ville de Karachi, nourrit une meute de chiens abandonnés près de Clifton Beach.

Photographie de Asif Hassan, AFP/Getty Images

Comme elle l’a fait à bien d’autres égards, la pandémie de coronavirus a mis au jour la vulnérabilité évidente des animaux des rues. Pour chaque chat recueilli dans un café, qui se blottit sur les jambes d’un touriste, des centaines si ce n’est des milliers d’autres errent dans la même ville. Ils mènent probablement une vie brisée par les maladies, les abus et les accidents. Les adorables photos des nombreux chats et chiens ainsi que le récit de leurs histoires par les touristes invisibilisent le fait que la plupart de ces populations sont bien trop grandes pour que leurs individus se portent bien. Les animaux abandonnés ne survivent pas grâce aux likes sur Instagram.

« Les chats représentent un énorme marché lucratif à Kotor. Chaque petite boutique touristique est remplie d’objets à l’effigie des chats mais presque aucun revenu n’est reversé pour aider ces animaux », déplore April. « Nous essayons de transmettre l’idée que ces animaux devraient être considérés comme partie intégrante du patrimoine culturel de la ville. »

 

COMMENT SE RENDRE UTILE

Une fois que le tourisme aura repris son cours, il existe divers moyens de faire de son voyage une quête utile. En temps normal, Nine Lives Greece organise des visites pour aider les meutes de chats qu’ils nourrissent à Athènes. Cette activité vous permet d’accompagner la visite du centre historique d’un peu d’affection féline.

L’une des activités les plus populaires de Phuket, une île au sud de la Thaïlande, est la visite de la Soi Dog Foundation. Là-bas, les touristes peuvent visiter le centre de sauvetage de l’association, promener les chiens et même jouer avec les chiots.

 

Basée à Istanbul, Jennifer Hattam est une journaliste indépendante qui traite des sujets urbains, environnementaux et culturels. Retrouvez-la sur Twitter ou Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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