Pour la première fois, des scientifiques ont filmé la naissance d’un grand cachalot

La dernière observation scientifique d’une naissance de cachalot remonte à 1986. Ces images, rares, sont magnifiques.

De Allie Yang
Publication 5 sept. 2023, 14:41 CEST
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Trente-cinq familles de grands cachalots fréquentent les environs de la Dominique. Le 8 juillet, les chercheurs ont eu la chance de pouvoir assister, au large de l'île, à la naissance d’un baleineau, comme celui que l’on voit ici en compagnie d’un adulte.

PHOTOGRAPHIE DE Brian Skerry, Nat Geo Image Collection

En juillet, des chercheurs ont assisté à un événement exceptionnel lors d'une observation de routine au large de la Dominique : la naissance d'un grand cachalot. Comme l'équipe était ce jour-là équipée d'une technologie de pointe, elle a pu enregistrer des données qui devraient grandement faire avancer les recherches sur cette espèce.

« Je fais cela depuis près de vingt ans », explique Shane Gero, explorateur National Geographic et responsable biologique du projet CETI (Cetacean Translation Initiative), une initiative sans précédent visant à comprendre le langage des cachalots. « Si je continue pendant encore vingt ans, j’assisterai peut-être à un autre jour comme celui-ci... C'était assez impressionnant. » Gero avait commencé à suivre la mère, surnommée Rounder, alors qu’elle allaitait son baleineau précédent nommé Accra.

Des cachalots maintiennent un nouveau-né au-dessus de l'eau

Après avoir suivi les codas, ou clics, des cachalots, l'équipe est tombée sur une scène inhabituelle : un groupe de onze grands cachalots (qui remontent généralement seuls à la surface ou par groupe de deux) en rangs et orientés dans la même direction, essayant apparemment de ne pas faire de bruit pendant la naissance.

C'était juste « un jour comme les autres pour un cachalot, mais c’est le genre d'évènement auquel nous n'assistons jamais », souligne Gero. L'équipe du CETI prévoit de publier ses recherches dans une revue scientifique.

Il est très rare d'assister à la naissance d'un grand cachalot : la dernière fois que des scientifiques en ont observé une, c’était en 1986. Ils n’avaient à l'époque pris aucune donnée vidéo ou audio. Nous en savons encore peu sur cette espèce dont les mâles peuvent atteindre jusqu'à 18 mètres de long : ce n'est qu'en 1957 que l'on a appris que les grands cachalots émettaient des sons.

Les scientifiques du projet CETI s'efforcent à présent d'analyser les enregistrements des vocalisations des grands cachalots pendant la naissance à l'aide de vidéos prises par drone et depuis le catamaran. Ces informations sont essentielles pour mieux comprendre l'espèce, que l'Union internationale pour la conservation de la nature a classé comme vulnérable, notamment en raison de la pollution marine et des collisions avec les navires.

En capturant des millions de codas de cachalots (les clics des animaux) et en les analysant, le projet CETI vise à décoder complètement le langage des cachalots, dans le cadre d'un projet plus ambitieux qui est d’un jour réussir à converser avec eux dans leur propre langue. 

Gero et ses collègues concentrent une grande partie de leurs recherches sur la Dominique, dans les Caraïbes, où vivent environ 35 familles de cachalots. La population des Caraïbes orientales compte moins de 500 cachalots, essentiellement des femelles adultes et quelques baleineaux, explique Gero, qui a fondé le Dominica Sperm Whale Project en 2005.

Après avoir assisté à cette naissance, Gero confie se sentir « extrêmement reconnaissant ».

« Les moments comme celui-ci permettent de faire le point et de réaliser à quel point c'est un honneur de faire notre métier, et combien les cachalots sur lesquels je travaille comptent pour moi. »

 

UN NOUVEAU CACHALOT EST NÉ

C'était un jour d'été comme les autres pour l'équipe du projet CETI : leur équipe d'experts était en mer à bord de deux bateaux, dont l'un est équipé de microphones spéciaux suspendus sous le navire, à une profondeur où les grands cachalots passent la majeure partie de leur temps. L'équipe avait alors déployé deux drones afin d'enregistrer les cachalots pendant les 10 à 15 minutes par heure où ils remontent à la surface pour respirer.

Après avoir tracé les codas discrets jusqu'au groupe de onze baleines, l'équipe est d'abord restée perplexe : les cétacés se réunissent occasionnellement pour socialiser au cours d’une réunion animée lors de laquelle ils virevolent, effleurent leurs congénères de leur mâchoire, et se touchent la queue.

« Quand des dauphins ou des baleines sont pourchassés par des espèces comme les orques, ils deviennent silencieux. Car si vous êtes chassé par un être doté d’extraordinaires capacités acoustiques, vous risquez de vous faire repérer au moindre bruit », explique Gero.

Au lieu de ça, une petite tête de cachalot a émergé et les microphones ont soudain capté un chœur de codas. Les adultes ont maintenu le baleineau à la surface pour l’aider à respirer, formant comme une sorte de ponton roulant pour maintenir le petit à flot. La queue du juvénile, ou nageoire caudale, essentielle à la nage, était encore enroulée après avoir été comprimée dans l'utérus.

Comme le cachalot nouveau-né était encore « flasque », les cachalots adultes sont restés à proximité pour maintenir le baleineau à flot.

PHOTOGRAPHIE DE David Gruber, CETI

« Lorsqu'il est sorti de l'eau, sa nageoire caudale était toute flasque, le cartilage de la musculature n'était pas là, tout son corps semblait mou », explique Gero. 

Les scientifiques ne connaissent pas encore le sexe du nouveau-né, mais comme les groupes de cachalots sont matrilinéaires, Gero espère qu'il s'agit d'une femelle. « En fait, pendant les premières minutes, j'ai eu peur qu'elle soit mort-née, ce qui m’a rendu très nerveux. Puis nous l'avons vue respirer et donner des coups. »

 

DE NOUVELLES DONNÉES RÉVOLUTIONNAIRES

L'équipage a observé les cachalots porter le nouveau-né pendant des heures, ce qui, selon David Gruber, explorateur National Geographic et fondateur du projet CETI, pourrait être dû au fait que les adultes se sont assurés que le nouveau-né était stable.

Chaque baleineau est précieux : les grands cachalots ont l'une des périodes de gestation les plus longues du règne animal (18 mois) et ne donnent généralement naissance qu'à un seul petit à la fois. 

« Le fait de voir une mère et sa famille accueillir son nouveau petit a de quoi éveiller l'intérêt du public pour les cachalots », explique Tom Mustill, zoologiste et auteur de How to Speak Whale (Comment parler baleine en français, ndlr). « Comme cette naissance a eu lieu dans la zone où travaille le CETI, elle fera partie du plus grand ensemble de données comportementales animales jamais constitué », ajoute Mustill, qui n'est pas impliqué dans le projet.

Grâce à des projets tels que le CETI et l'application de science citoyenne Happywhale, qui permet d'identifier et de suivre des cétacés à partir de photos prises par des touristes, Mustill explique qu’ils récupèrent désormais d'énormes ensembles de données qui leur permettent d'effectuer des analyses statistiques sur le comportement, la communication et la biologie, quand ils ne maniaient avant que des données chimiques ou physiques.

Quant à Gruber, il espère que de telles histoires susciteront l'intérêt du public pour ces animaux sociaux, qui possèdent comme nous leurs propres cultures

Les grands cachalots par exemple (espèce à laquelle appartient Moby Dick) ont souvent été perçus comme des bêtes cruelles, et non comme des animaux incroyablement complexes qui prennent grand soin de leurs petits, explique Gruber. « Nous étions loin du compte. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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