Roméo, la grenouille solitaire, a enfin trouvé sa Juliette

De nouvelles photographies de ces amphibiens en danger critique d’extinction viennent d’être dévoilées. Ces grenouilles sont endémiques à un seul cours d’eau bolivien.

De Christine Dell'Amore

Roméo, anciennement connu comme la grenouille la plus seule au monde, a rejoint plus de 9 000 autres espèces dans le cadre du projet Photo Ark de National Geographic, qui vise à photographier chaque espèce menacée avant qu’elle ne disparaisse.

Sa compagne potentielle, Juliette, était également présente. Sa découverte il y a peu à l'état sauvage donne de l’espoir pour la survie de la grenouille aquatique de Sehuencas, une espèce en danger critique d’extinction.

Le créateur de Photo Ark, Joel Sartore, explorateur National Geographic, s’est rendu le 19 janvier dernier chez les amphibiens au ventre orange, qui vivent au Musée d’histoire naturelle Alcide d’Orbigny, en Bolivie, afin de prendre leur portrait.

Les grenouilles aquatiques de Sehencuas (Telmatobius yuracare) ne vivent que dans un petit cours d’eau situé au cœur des forêts de nuages des Andes boliviennes, ou yungas. Leur nombre a chuté en raison de plusieurs menaces, dont la réduction de leur habitat, la pollution et le changement climatique.

Recueilli dans la nature il y a une dizaine d’années, Roméo est incroyablement rare et était le dernier représentant connu de son espèce il y a encore quelques semaines.

Parce qu’il est si précieux, « il faut aller dans une remorque frigorifique remplie d’aquariums et équipée comme une salle blanche pour le photographier », a indiqué par email Joel Sartore. « Cela signifie que vous devez enfilez une combinaison et des bottes stériles, et ce seulement pour le voir. »

« Ensuite, il faut photographier Roméo d’une façon qui laisse sa personnalité ressortir », explique le photographe.

Par exemple, Joel Sartore indique qu’il a dû essayer de prendre des photographies sous plusieurs angles et positions créatives avec son appareil photo pour que Roméo et Juliette regardent l’objectif, et donc que nous nous sentions plus proches d’eux et de leur situation désespérée.

« J’imagine que si le public s’inquiète vraiment du sort d’une grenouille, il se souciera également de tout ce qui vit dans le monde naturel », a déclaré le photographe.

 

ROMÉO N’EST PLUS SEUL

C’est en 2018 que Roméo a fait la une des journaux pour la première fois, lorsque l’organisation à but non lucratif Global Wildlife Conservation a fait équipe avec le site de rencontre Match.com pour trouver une compagne au célibataire aux yeux d’or. Ses problèmes de cœur sont régulièrement rapportés sur Twitter.

Et les efforts ont payé : ce mois-ci, Teresa Camacho Badani, qui est à la tête du département d’herpétologie du musée, et ses collègues ont découvert cinq grenouilles aquatiques de Sehuencas, dont Juliette, une jeune femelle, et trois mâles.

« Je ne pensais pas que je chercherais une grenouille avec autant d’enthousiasme que ce dont j’ai fait preuve lors de l’expédition », confie Teresa, qui a enduré les longues journées pluvieuses et humides et affronté le terrain accidenté avant de repérer les grenouilles dans un cours d’eau le dernier jour de son aventure.

Elle ajoute qu’elle était motivée par la pression intense de localiser d’autres spécimens, sachant que Roméo vieillissait seul à l’aquarium.

Toutes les nouvelles grenouilles sont en quarantaine, où elles sont suivies pour chytridiomycose, un champignon mortel qui décime des amphibiens dans le monde entier. « Nous ne voulons pas que Roméo tombe malade lors de son premier rendez-vous ! », a lancé malicieusement Teresa Camacho Badani lors d’un entretien avec Global Wildlife Conservation.

 

UN CHEMIN LONG ET SEMÉ D’EMBÛCHES

Trêve de plaisanteries. Le grand amour ne tombe pas du ciel : ces grenouilles ne se sont jamais reproduites en captivité et personne ne sait si Roméo et Juliette auront le coup de foudre l’un pour l’autre.

« Bien sûr, le chemin est long et semé d’embûches », confie la cheffe du département d’herpétologie. Toutefois, elle précise qu’elle est optimiste.

Tout d’abord, Roméo présente des signes physiques qui montrent qu’il est prêt à s’accoupler et l’aquarium possède une bonne expérience en matière de reproduction avec une espèce menacée apparentée, la grenouille aquatique de Titicaca. Il est également possible que d’autres grenouilles soient trouvées lors de futures expéditions, même si Teresa Camacho Badani confie qu’il est clair que l’espèce est très rare. La première génération qui pourrait être réintroduite dans la nature serait celle des petits-enfants de Roméo et Juliette.

Christopher Jordan, le coordinateur de Global Wildlife Conservation en Amérique centrale et dans les Andes tropicales, avertit qu’il ne faut pas se contenter de parvenir à faire s’accoupler les grenouilles : il faut aussi s’occuper de leur habitat.

Un énorme projet hydroélectrique est en cours dans les yungas boliviennes et de vastes étendues de forêt ont déjà été abattues.

« Nous devons intervenir et commencer à travailler avec les communautés locales afin de les aider à protéger ces belles forêts de nuages ainsi que leurs moyens de subsistance », confie Christopher Jordan, qui est lui aussi explorateur National Geographic.

Teresa Camacho Badani ajoute que Roméo n’est pas le seul dans ce cas : 15 espèces apparentées appartenant au genre Telmatobius sont aussi en danger.

« L’espèce de Roméo est un exemple de ce que vivent de nombreuses espèces d’amphibiens dans le monde entier », souligne-t-elle.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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