Environnement

Le réchauffement de l'Arctique coûtera au monde plusieurs billions d'euros

Une nouvelle étude met en garde quant au risque de déclenchement de boucles de rétroaction qui pourraient aggraver le changement climatique suite à la fonte des glaces et du pergélisol. Jeudi, 25 avril

De Stephen Leahy

Les scientifiques l'annoncent depuis bien longtemps, le changement climatique aura probablement des conséquences onéreuses, notamment provoquées par la hausse du niveau des mers ou l'intensification des tempêtes. Une étude récente s'est aventurée dans le calcul de l'addition, et elle est plutôt salée.

Victime du réchauffement climatique, l'Arctique voit sa banquise fondre et ses terres recouvertes de neige se faire plus rares, le continent polaire troque son manteau blanc contre une couleur plus sombre, ce qui entraîne une plus grande absorption de la chaleur du soleil. En outre, la vaste étendue de pergélisol sur laquelle repose l'Arctique a également commencé à fondre, libérant au passage davantage de gaz à effet de serre comme le carbone ou le méthane. En Arctique, ces rétroactions dues au changement climatique ne font qu'accélérer le réchauffement du climat et pourraient ajouter 62 billions d'euros à la facture globale du changement climatique. Et ce, même si les objectifs fixés par l'Accord de Paris sur le climat sont atteints.

Toutefois, si des efforts étaient fournis pour maintenir l'augmentation des températures sous la barre des 1,5 °C, le supplément du réchauffement de l'Arctique se limiterait à 22 billions d'euros selon une étude publiée récemment dans Nature Communications. Un billion équivaut à mille milliards. À titre de comparaison, le PIB mondial s'élevait à 71 billions d'euros en 2017.

« D'importants changements sont en train de s'opérer en Arctique. La fonte du pergélisol, de la banquise et de la neige sont des éléments connus du basculement du système climatique, » déclare l'auteur principal de l'étude Dmitry Yumashev, chercheur au Pentland Centre for Sustainability in Business de l'université de Lancaster au Royaume-Uni (centre pour la durabilité des entreprises en français, ndlr).

« Notre objectif était de connaître les conséquences du réchauffement en Arctique pour le reste du monde, » indique Yumashev.

Ces éléments également connus sous le nom de point de bascule ou de rétroaction climatique font référence aux changements qui entraînent une amplification (rétroaction positive) ou un affaiblissement (rétroaction négative) du réchauffement climatique. L'année dernière, une étude avait identifié dix points de bascule et avaient fait remarquer qu'ils pouvaient se comporter comme une rangée de domino, l'un entraînant la perte d'équilibre de l'autre. Une fois lancés, ces points de bascule sont presque impossibles à arrêter et pourraient aboutir à un état baptisé « Hothouse Earth », une serre à échelle planétaire dans laquelle l'augmentation des températures atteindrait les 4 à 5 °C, pouvant même aller jusqu'à 10 °C en Arctique, par rapport aux températures actuelles.

En Arctique, le réchauffement climatique est deux fois plus rapide que la moyenne mondiale. La banquise est en déclin depuis les années 1990. En 30 ans, son retrait a exposé plus de 2,5 millions de kilomètres carrés d'océan. L'océan absorbant plus facilement la chaleur, cela entraîne une diminution de l'albédo terrestre, le facteur de réflexion de la Terre. Ce phénomène baptisé rétroaction albédo-glace est un type de rétroaction positive.

 

FONTE DU PERGÉLISOL

La boucle de rétroaction causée par le dégel du pergélisol concerne les sols gelés qui couvrent près d'un quart de la surface terrestre de l'hémisphère Nord. D'énormes quantités de carbone et de méthane sont prises au piège dans ces terres gelées qui ont entamé leur dégel dans les années 1980. Plus la température augmente en Arctique, plus ces puissants gaz à effet de serre sont libérés.

L'étude menée par Yumashev utilise les données les plus récentes sur ces rétroactions, elles n'ont pas encore été intégrées aux modèles climatiques et aux budgets carbone. Ses résultats suggèrent que le dégel du permafrost et la diminution de l'albédo aggraveront le réchauffement climatique de façon conséquente à l'échelle mondiale, même dans l'éventualité où les objectifs de 1,5 °C ou 2 °C de l'Accord de Paris sont réalisés. Ce réchauffement climatique supplémentaire pourrait amplifier les conséquences de la hausse des températures sur l'économie, les écosystèmes, la santé et d'autres impacts en lien avec la montée des eaux.

Bien que le réchauffement de l'Arctique puisse s'accompagner de bénéfices économiques tels que des routes maritimes plus courtes ou la possibilité d'extraire des minerais, ces gains ne représentent qu'une faible fraction des pertes économiques supplémentaires. Selon l'étude, la majorité de ces pertes surviendront dans les régions les plus pauvres et les plus chaudes comme l'Inde et l'Afrique.

Les estimations comprises entre 22 et 62 billions d'euros contribueraient à une hausse de 4 à 6 % de la facture totale du changement climatique, chiffrée à 1 241 billions d'euros d'ici 2300 si la réduction des émissions se limite aux prévisions de l'Accord de Paris. Quoi qu'il en soit, si le monde continue sur sa lancée actuelle, ce chiffre pourrait dépasser les 1 700 billions d'euros.

 

D'AUTRES BOUCLES DE RÉTROACTION ?

À ce jour, le dégel du pergélisol et la diminution de l'albédo sont les deux seules rétroactions à avoir été chiffrées. Il en existe d'autres, notamment les émissions du pergélisol et des hydrates de méthane sous-marins, explique le coauteur de l'étude Kevin Schaefer, chercheur pour le National Snow and Ice Data Centre de Boulder dans le Colorado, aux États-Unis.

Selon une étude publiée la semaine dernière, le dégel du pergélisol en Alaska libérerait à l'heure actuelle 12 fois plus de protoxyde d'azote que les estimations réalisées antérieurement. Le protoxyde d'azote est un autre gaz à effet de serre, 300 fois plus efficace pour piéger la chaleur que le dioxyde de carbone. Il est également responsable de la dissolution de l'ozone dans la haute atmosphère. Cependant, on ne connaît pas encore le volume total libéré par le pergélisol, ni dans quelle mesure ce phénomène survient.

« Le changement climatique s'apparente à une expérience à haut risque que nous menons à l'aveugle, sans avoir aucune idée du résultat, » illustre Schaefer. « Ce qu'il faut retenir de notre étude, c'est qu'une amplification du réchauffement climatique entraînera une aggravation des rétroactions et une augmentation des coûts pour la société. »

Le coût et les conséquences du changement climatique se font déjà sentir, ajoute-t-il. La transition vers une économie à faible émission de carbone est l'opportunité économique la plus importante du 21e siècle.

« Les pays à opérer les premiers cette transition sortiront vainqueurs. En tant qu'Américain, j'aimerais beaucoup que mon pays soit le premier à s'engager sur cette voie, » conclut-il.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.