Un petit village d'Alaska contraint de déménager à cause de la fonte du pergélisol

« Beaucoup sont mécontents à l'idée de devoir quitter l'endroit qu'ils ont connu toute leur vie. » Après 20 ans de fonte du pergélisol, les résidents de Newtok doivent aujourd'hui déménager.jeudi 24 octobre 2019

De Craig Welch
Photographie De Katie Orlinsky
Le village yupik de Newtok, en Alaska, est bordé par les fleuves Ninglik et Newtok. Comme on peut le voir sur cette image, les terres sur lesquelles reposent le village rétrécissent et s'enfoncent en raison du réchauffement climatique, du dégel du pergélisol et de l'érosion. Newtok est la première communauté alaskienne à amorcer cette relocalisation contrainte par le climat et de nombreux autres villages de la région devront bientôt leur emboîter le pas.
Le village yupik de Newtok, en Alaska, est bordé par les fleuves Ninglik et Newtok. Comme on peut le voir sur cette image, les terres sur lesquelles reposent le village rétrécissent et s'enfoncent en raison du réchauffement climatique, du dégel du pergélisol et de l'érosion. Newtok est la première communauté alaskienne à amorcer cette relocalisation contrainte par le climat et de nombreux autres villages de la région devront bientôt leur emboîter le pas.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

Leurs vêtements empaquetés et entassés dans les bateaux, il ne leur reste plus qu'à dire adieu à leurs voisins… pour un temps seulement.

Il y a quelques semaines, une poignée de résidents du village alaskien de Newtok a commencé à emménager dans une toute nouvelle ville. Par ce processus, ces habitants s'inscrivent parmi les premiers déplacés environnementaux d'Amérique du Nord.

L'érosion a déjà grignoté les terres de Newtok sur plus d'un kilomètre et le dégel du pergélisol ne fait qu'accélérer cette perte.
L'érosion a déjà grignoté les terres de Newtok sur plus d'un kilomètre et le dégel du pergélisol ne fait qu'accélérer cette perte.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

Les 380 habitants de ce village Yupik érigé en bordure du fleuve Ninglick à quelques encablures de la mer de Béring se préparent depuis plus de vingt ans à quitter leur terre natale. Le dégel du pergélisol et l'érosion ont augmenté les risques d'inondation et provoqué l'affaissement des terres qui soutiennent les habitations. Le site d'enfouissement communautaire a été emporté, les réservoirs de carburant tiennent en équilibre précaire et certaines maisons ont déjà été détruites car elles étaient sur le point de s'effondrer.

C'est donc après plusieurs années de planification et de construction que quelques familles sont arrivées il y a deux semaines dans le tout nouveau village de Mertarvik, établi sur l'île Nelson à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Newtok. En profitant des accalmies dans les épisodes de vent violent et de pluie abondante qui ont balayé le delta du Yukon la semaine dernière, 18 familles ont effectué le déplacement et commencé à déballer leurs affaires dans leurs nouveaux foyers construits dans un souci d'efficacité énergétique.

« Nous déménageons, littéralement, pendant le calme avant la tempête, » déclare Andrew John, administrateur du conseil tribal de Newtok.

D'autres familles devraient effectuer la transition cette semaine mais il faudra probablement attendre 2023 pour que suffisamment de foyers soient construits pour accueillir tout le monde. En attendant, les activités de Mertavik-Newtok se poursuivront depuis deux endroits séparés par les eaux.

« Ce ne sera pas facile, mais cette communauté est très soudée, » indique Gavin Dixon, responsable du développement pour l'organisme Alaska Native Tribal Health Consortium qui accompagne les résidents de Newtok dans leur déménagement.

Ce n'est pas la première fois que cette communauté doit se relocaliser. En 1949, le Bureau des affaires indiennes (BIA, Bureau for Indian Affairs) s'est lancé dans la construction d'écoles dans les communautés natives de l'Alaska après avoir forcé les enfants à quitter leurs foyers pour des internats pendant plusieurs dizaines d'années et c'est la zone qui est aujourd'hui devenue le village de Newtok qui avait été retenue pour accueillir les jeunes écoliers.
Ce n'est pas la première fois que cette communauté doit se relocaliser. En 1949, le Bureau des affaires indiennes (BIA, Bureau for Indian Affairs) s'est lancé dans la construction d'écoles dans les communautés natives de l'Alaska après avoir forcé les enfants à quitter leurs foyers pour des internats pendant plusieurs dizaines d'années et c'est la zone qui est aujourd'hui devenue le village de Newtok qui avait été retenue pour accueillir les jeunes écoliers.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

DÉGEL INTENSE

Pendant des milliers d'années et jusqu'au 20e siècle, les Yupik adoptaient selon la saison le mode de vie des chasseurs nomades en se déplaçant de camp en camp pour traquer les phoques, les élans ou le bœuf musqué et cueillir des baies ou des herbes sauvages. Et même si aujourd'hui encore la vie de cette communauté repose sur un mode de vie de subsistance, ses membres ont été forcés de se sédentariser en 1949 après la décision unilatérale du Bureau des affaires indiennes de construire une école sur le site qui allait plus tard devenir Newtok.

Depuis, le réchauffement planétaire engendré par le changement climatique a participé à la fonte du pergélisol enfoui sous la surface sur plus de 20 millions de kilomètres carrés. Ce phénomène entraîne l'effondrement des routes, des canalisations et des fondations des bâtiments tout en libérant toujours plus de gaz à effet de serre qui amplifient à leur tour l'augmentation des températures. Dans le même temps, alors que la banquise s'amenuise et se détache dans l'océan, les ondes de tempête remontent la rivière à pleine vitesse et grignotent le littoral en inondant les communautés qui y vivent. Et la hausse du niveau des mers ne fait qu'accroître cette érosion.

Les résidents de Newtok ont été parmi les premiers témoins des conséquences dramatiques de cette réaction en chaîne. Ils ont ainsi vu d'énorme blocs de terre autrefois stable s'écrouler dans le fleuve Ninglick, réduisant inexorablement la distance qui sépare les habitations de l'eau au rythme infernal de 25 m par an à certains moments. Une étude réalisée dans les années 2000 a d'ailleurs montré que certaines parties de la ville pourraient être rapidement englouties par le fleuve, dès 2027.

Des enfants jouent sur les installations vieillissantes de traitement des eaux usées.
Des enfants jouent sur les installations vieillissantes de traitement des eaux usées.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

Cependant, à l'instar des nombreuses communautés alaskiennes isolées et confrontées au même type de problèmes, l'obtention d'un nouveau logement et le déblocage des fonds nécessaires au déménagement ont pris beaucoup de temps. Et face au statut temporaire de Newtok, les agences gouvernementales ne souhaitaient pas non plus investir dans de nouvelles infrastructures en attendant la relocalisation. Depuis des décennies les habitants vivent donc sans installation de plomberie et utilisent des jerricanes pour collecter l'eau potable et des seaux hygiéniques pour leurs eaux usées. L'absence de système sanitaire digne de ce nom a généré des problèmes de santé, plus particulièrement chez les plus jeunes.

Ce n'est qu'en 2003 que le Congrès des États-Unis a finalement accepté de construire le nouveau village de Mertarvik sur un sol volcanique à plus haute altitude. En échange, Newtok abandonnera ses terres au profit du refuge faunique national du delta du Yukon.

La petite Kaliegh Charles récupère des œufs d'oie avec sa famille sur les rives du Ninglick. Les pratiques de subsistance comme la récupération des œufs, la chasse et la pêche constituent la manière de vivre des habitants de la région, on les retrouve dans tous les aspects de la communauté, de l'économie à la culture en passant par l'alimentation ou la survie.
La petite Kaliegh Charles récupère des œufs d'oie avec sa famille sur les rives du Ninglick. Les pratiques de subsistance comme la récupération des œufs, la chasse et la pêche constituent la manière de vivre des habitants de la région, on les retrouve dans tous les aspects de la communauté, de l'économie à la culture en passant par l'alimentation ou la survie.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic
Des femmes se rassemblent chez Lisa et Jeff Charles pour une fête traditionnelle de chasse après la première chasse au lagopède réussie de leur fille Rayna.
Des femmes se rassemblent chez Lisa et Jeff Charles pour une fête traditionnelle de chasse après la première chasse au lagopède réussie de leur fille Rayna.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

Depuis, l'argent a progressivement afflué des agences fédérales et étatiques pour la construction de routes, d'un centre communautaire, d'une décharge et d'une centrale électrique. La station de traitement des eaux usées sortira de terre dans quelques semaines et la nouvelle école sera opérationnelle courant novembre. Une piste d'atterrissage est également prévue.

Pour le moment, seul un tiers des soixante maisons nécessaires ont été construites. Elles disposent de l'électricité mais n'ont ni l'eau courante ni de système d'évacuation des eaux usées car la communauté souhaitait privilégier le nombre de maisons construites et occupées. L'obtention des financements pour le raccord à l'eau courante et la mise en place des égouts pourrait encore prendre de nombreuses années.

En attendant, les résidents commencent à transformer Mertarvik en une nouvelle communauté, tout en entretenant leur ancien village situé à quelques kilomètres de là.

 

UN DÉMÉNAGEMENT COMPLEXE

Ce ne sera pas simple. Pour l'instant, certains représentants officiels de la tribu vivent à Mertarvik alors que d'autres sont encore installés à Newtok. La situation est la même pour les professeurs, répartis sur les deux sites. Certains cours seront dispensés par vidéo.

Mais avec 40 élèves d'un côté et 60 de l'autre, « la moitié de leurs amis se trouveront à 15 kilomètres, » témoigne Dixon.

Les émotions envers ce grand chambardement sont plutôt mitigées. Âgée de 19 ans, Martha Kasaiuli a déjà perdu sa maison de Newtok. Sa famille a emménagé à Mertarvik la semaine dernière mais elle prévoit de rester encore quelques mois de l'autre côté du fleuve pour profiter de ses amis. Elle a exprimé ses sentiments à travers ces quelques lignes :

Les émotions refoulées sur notre départ m'envahissent.

Mais rester ici n'est pas amusant.

Nous allons bientôt rejoindre un endroit inconnu.

Mais au fil des années ce village sera peu à peu délaissé.

Monica Kasaiuli sèche du hareng à Newtok avant de partir pour le nouveau village de Mertarvik.
Monica Kasaiuli sèche du hareng à Newtok avant de partir pour le nouveau village de Mertarvik.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

Pour Dixon, la situation est la suivante : « Beaucoup sont mécontents à l'idée de devoir quitter l'endroit qu'ils ont connu toute leur vie. » Mais d'un autre côté, ils se réjouissent d'enfin pouvoir déménager dans une ville mieux équipée.

Selon John, certains résidents sont soulagés, d'autres sont plutôt anxieux et une poignée d'entre eux subissent déjà le stress de la séparation. D'autres encore sont trop occupés à faire les stocks de nourriture pour l'hiver et n'y pensent pas vraiment.

Le déménagement éloignera les résidents de leurs terrains de chasse traditionnels « mais honnêtement, c'est un prix dérisoire à payer en contrepartie de la sécurité de leur nouveau lieu de résidence, » déclare John.

« Je pense qu'en tant que peuple, notre plus grande qualité a été notre capacité d'adaptation, » ajoute-t-il. « Notre peuple a su se montrer flexible. Nous avons trouvé un moyen de nous en sortir. »

Ou, comme le dit Kasaiuli, « Notre histoire est promise à une fin meilleure, même si nous ne voulons pas quitter ce lieu. »

Vue d'ensemble de Mertarvik, le nouveau village qui accueillera dans quelques années l'intégralité de la communauté de Newtok.
Vue d'ensemble de Mertarvik, le nouveau village qui accueillera dans quelques années l'intégralité de la communauté de Newtok.
photographie de Katie Orlinsky, National Geographic

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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