Énergies fossiles : les pays producteurs augmentent leur exploitation de 120%

L'ambition annoncée des grands pays producteurs d'énergies fossiles d'accroître leur production confirme qu'ils ne respecteront pas les objectifs fixés par l'accord de Paris sur le climat.vendredi 22 novembre 2019

Les gouvernements de différents pays prévoient d'augmenter de 120 % leur production de combustibles fossiles d'ici 2030, une décision qui est loin d'être en accord avec la limite de 1,5 °C de réchauffement qu'ils se sont engagés à respecter dans le cadre de l'accord de Paris sur le climat. Selon un nouveau rapport rédigé par l'Organisation des Nations unies et les principaux organismes de recherche, tous les plus grands pays producteurs de carburant fossile ont pour objectif d'augmenter drastiquement leur production, notamment les États-Unis, la Chine, la Russie, l'Arabie saoudite, l'Inde, le Canada et l'Australie.

En 2018, le total des émissions carbone imputables aux combustibles fossiles a atteint les 37,1 milliards de tonnes, un nouveau record. Ces émissions ne connaîtront jamais de baisse substantielle si rien n'est fait pour réduire la production de carburant fossile, affirme Michael Lazarus, l'un des principaux auteurs de la nouvelle étude intitulée The Production Gap Report et directeur du centre américain du Stockholm Environment Institute.

En s'appuyant sur des documents gouvernementaux publics, le rapport a établi que les augmentations de la production de charbon, de pétrole et de gaz envisagées par plusieurs pays allaient dépasser de 120 % les volumes cohérents avec les objectifs de réchauffement climatique fixés par l'accord de Paris (1,5 °C). Le rapport fait état d'une augmentation de la production de charbon de l'ordre des 280 %. En suivant cette trajectoire, le monde est en route vers un réchauffement supérieur à 4 °C, indique Lazarus.

« Ce rapport est le premier à mettre en évidence le fossé entre les objectifs de limitation du réchauffement fixés à Paris et les politiques et programmes nationaux en matière de production de charbon, de pétrole et de gaz, » déclare Lazarus. « Même les pays autoproclamés leaders de la lutte pour le climat comme le Canada et la Norvège annoncent vouloir maximiser leurs exportations de combustible fossile, » a-t-il affirmé à l'occasion d'une interview.

Une telle augmentation des températures mondiales précipiterait la fonte des banquises de la planète, augmentant considérablement le niveau des mers ; le nombre de tempêtes majeures serait à la hausse et le volume de précipitations qu'elles dégagent également ; les animaux se verraient contraints de migrer vers de nouveaux habitats à mesure que leur environnement se réchaufferait ; les risques de maladies contagieuses chez l'Homme seraient plus importants ; et la liste des conséquences ne s'arrête pas là.

 

Galerie : Partout dans le monde, le changement climatique se voit déjà

Le directeur général de l'UNEP Inger Andersen indique que le rapport introduit le « fossil fuel production gap (décalage lié à la production d'énergie fossile), une nouvelle métrique qui montre clairement l'écart entre l'augmentation de la production de combustible fossile et la régression nécessaire pour limiter le réchauffement planétaire. »

« Vous pouvez me considérer comme choqué, mais pas surpris » par ce rapport, confie l'économiste de l'énergie non impliqué dans l'étude Gernot Wagner de l'université de New York. Si le monde utilise ne serait-ce que 20 % d'énergie fossile en plus d'ici 2030, il est « voué à créer d'importants risques systémiques, » ajoute-t-il.

« Les mesures d'incitation économique visant l'extraction de combustible fossile sont à côté de la plaque. Dans le monde entier, nous subventionnons toujours le recours aux énergies fossiles à hauteur d'un demi-billion de dollars par an, » affirme-t-il par e-mail.

Les investissements dans de nouvelles infrastructures fonctionnant aux énergies fossiles assurent la pérennité de la production de combustible fossile. Si les choses se poursuivent comme prévu, les pays finiront par produire d'ici 2030 entre 40 et 50 % de pétrole et de gaz en plus par rapport aux volumes cohérents avec la limite de 2 °C. Dans un rapport clé publié l'année dernière, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) met en garde quant aux conséquences financières et environnementales désastreuses liées à un réchauffement dépassant les 2 °C.

« Pour la première fois, c'est de la science pure et simple qui est ici présentée par l'ONU : nous devons stopper l'expansion de l'industrie fossile immédiatement, » déclare May Boeve, directrice générale de l'organisme de défense environnementale 350.org.

 

LE RÔLE CLÉ DES GOUVERNEMENTS

Selon le rapport, sur les 27 pays producteurs de combustibles fossiles, les neuf plus grands représentent plus des deux tiers des émissions mondiales de CO2. Les États-Unis produisent actuellement plus de pétrole et de gaz que tout autre pays et arrivent en deuxième position de la production de charbon. D'après les estimations de l'Agence d'information sur l'énergie des États-Unis, la production de pétrole et le gaz augmentera de 30 % d'ici 2030 par rapport aux niveaux actuels. Les États-Unis ont entamé leur procédure de retrait de l'accord de Paris.

Ce sont les gouvernements qui délivrent les permis d'exploitation et accordent les subventions à la production et à la consommation, l'initiative de diminuer la production de combustibles fossiles devra donc venir de ces mêmes gouvernements, déclare Stephen Kretzmann de l'organisation américaine à but non lucratif Oil Change International qui analyse les coûts liés aux énergies fossiles.

La Californie, actuellement le sixième état producteur de pétrole, a annoncé hier un plan d'action étendu visant à réduire sa production de pétrole et de gaz, rapporte Kretzmann. « Voilà à quoi ressemble un véritable leadership de lutte contre le changement climatique. »

Le gouverneur Gavin Newsom a mis un terme à l'approbation de nouvelles opérations de fracturation pour l'extraction de pétrole et de gaz dans l'état de Californie dans l'attente d'analyses réalisées par un groupe de scientifiques indépendants. Cette décision est un pas en avant vers la sortie de « notre dépendance aux énergies fossiles afin de nous concentrer sur de nouvelles sources d'énergie propre, » a indiqué Newsom dans un communiqué.

De multiples options s'offrent aux différentes nations pour combler ce décalage lié à la production d'énergie fossile, notamment la restriction de l'exploration et de l'extraction, la suppression des subventions et l'alignement des futurs plans de production sur les objectifs climatiques. Le rapport présente en détail ces alternatives de politique nationale pour les gouvernements pouvant restreindre, ou du moins ne pas subventionner, l'approvisionnement en énergie fossile, explique Steve Davis, climatologue à l'université de Californie à Davis ayant participé au rapport.

Le ralentissement de la production de combustibles fossiles doit être réalisé de façon à garantir que les personnes affectées par les changements socio-économiques ne soient pas abandonnées à leur sort, peut-on lire dans la conclusion du rapport. L'Allemagne par exemple, qui est l'un des plus grands producteurs de charbon au monde, a prévu de fermer l'intégralité de ses centrales électriques à charbon d'ici 2038 ainsi que de mettre un terme à l'exploitation minière de lignite. Elle a mis de côté 47 milliards de dollars d'aides gouvernementales afin d'indemniser les personnes affectées.

« Malgré les vingt années d'élaboration de politiques sur le climat, la production de combustibles s'élève à des niveaux jamais atteints, » affirme Måns Nilsson, directeur du Stockholm Environment Institute. « Ce rapport montre que le soutien continu apporté par les gouvernements à l'extraction de charbon, de pétrole et de gaz est en grande partie responsable du problème. Nous sommes au fond du trou, il faut arrêter de creuser. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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