La fonte des glaces met en péril les ressources mondiales d'eau douce

Alors que ces vertigineux « châteaux d’eau » constituent d’importantes ressources d’eau douce à l’échelle mondiale, le dérèglement climatique et les conflits géopolitiques menacent leur existence.

Tuesday, June 30, 2020,
De Alejandra Borunda
Non loin de l'Everest, le Lhotse est le quatrième plus haut sommet du monde.

Non loin de l'Everest, le Lhotse est le quatrième plus haut sommet du monde.

Photographie de Mark Fisher
Cet article a été écrit dans le cadre du partenariat entre la National Geographic Society et Rolex destiné à mettre en lumière les menaces qui pèsent sur les écosystèmes essentiels de notre planète par le prisme de la science, de l’exploration et du journalisme.

Dans les hauteurs de l'Himalaya, à proximité du pied du glacier Gangotri, l'eau gargouille le long d'une mince rivière. Emportés par le petit cours d'eau, des cailloux émettent un bruit métallique à mesure qu'ils descendent le courant en s'entrechoquant.

Après avoir parcouru des milliers de kilomètres, ces eaux pourront alimenter les habitants, les fermes et les espèces sauvages de la vaste et aride plaine de l'Indus. Une grande partie des plus de 200 millions de personnes vivant dans le bassin en aval dépend de l'eau issue de ce ruisseau et d'autres cours d'eau analogues.

Or, le dérèglement climatique frappe plus violemment ces hautes régions montagneuses que le reste du monde. Ces bouleversements placent ces « châteaux d'eau » et les milliards d'individus qui en dépendent dans une situation de plus en plus précaire. Une étude récente parue dans la revue Nature recense les sources d'eau les plus importantes et les plus vulnérables de notre planète et offre des pistes aux dirigeants mondiaux — réunis lors d'un grand sommet sur le climat en fin d'année dernière — destinées à les aiguiller sur les mesures auxquelles donner la priorité face aux changements rapides et sans précédent que connaît notre Terre.

« Nous avons tous besoin d'eau. Nous sommes composés à 90 % d'eau, l'eau douce est un besoin essentiel », affirme Michele Koppes, l'un des auteurs du rapport, climatologue et glaciologue de l'université de Colombie-Britannique. « Nous dépendons énormément de l'eau issue de ces "châteaux d'eau" et devons mieux comprendre leur évolution. »

POURQUOI CES RÉSERVOIRS SONT-ILS SI IMPORTANTS ?

Les sommets des hautes montagnes abritent plus de glace et de neige que n'importe quel autre endroit sur Terre, à l'exception des pôles. Avec plus de 200 000 glaciers, des amas de neige, des lacs de haute altitude et des zones humides, les hautes montagnes représentent près de la moitié de l'eau douce mondiale utilisée par les humains.

La neige et les glaciers qui recouvrent les sommets sont essentiels à plus de 1,6 milliard de personnes — plus de 20 % de la population mondiale actuelle —, ce qu'elles ignorent parfois. L'eau que vous buvez pourrait en effet bien provenir d'une source de haute montagne.

Les « châteaux d'eau » des hautes montagnes de notre planète font office de réservoirs géants équipés de vannes. Pour faire simple, la neige tombe, remplit le réservoir, puis fond lentement au fil des jours, des semaines, des mois voire des années — une véritable vanne naturelle qui permet de réguler le débit de l'eau qui, autrement, serait inégal.

Le glacier Ngozumpa est le plus long de l'Himalaya.

Photographie de Brittany Mumma

Cette régularité est extrêmement importante. À la fois pour les habitants des hautes montagnes — car une fonte lente et homogène s'avère moins destructrice que de fortes pluies, susceptibles d'engendrer des crues subites ou des glissements de terrain — mais aussi pour les agriculteurs en amont comme en aval, qui comptent sur un approvisionnement en eau constant, ou du moins prévisible. Cette homogénéité s'avère également essentielle aux villes et aux villages, qui ont besoin d'eau tout au long de l'année, tout comme le milieu naturel, les hautes montagnes abritant près d'un tiers de la biodiversité terrestre de notre planète.

« Pendant longtemps, les montagnes n'ont pas été considérées comme l'un des éléments clefs du fonctionnement de notre Terre, à l'image des forêts tropicales ou des océans », explique Walter Immerzeel, climatologue spécialiste des montagnes à l'université d'Utrecht, aux Pays-Bas, et auteur principal du rapport. « Nous savons désormais qu'elles sont tout aussi essentielles. »

DES TENSIONS EN HAUSSE

Depuis des décennies, les scientifiques s'accordent sur le fait que le dérèglement climatique aura une incidence sur la quantité d'eau stockée dans les hautes montagnes et sur les chemins qu'elle emprunte en s'écoulant. Et pour cause : les montagnes de haute altitude se réchauffent plus rapidement que le reste du monde. Dans les hauteurs de l'Himalaya, par exemple, les températures ont grimpé d'environ 2°C depuis le début du siècle, tandis que la moyenne mondiale se situe autour de 1°C.

Selon leurs prévisions, de légers changements, si bien sur la quantité d'eau ou sa fréquence, risqueraient d'exercer une pression considérable sur des communautés ayant déjà des difficultés à raisonner leur consommation d'eau. Parmi elles figurent si bien de petites communautés, telles que les cultivateurs de pommes de terre des hauts plateaux de l'Indus, que d'importantes villes désertiques qui dépendent de ces châteaux d'eau, à l'image de Lima. Des pays entiers d'ores et déjà en conflit sur le droit à l'eau, comme l'Inde et le Pakistan, sont également susceptibles d'être touchés.

Or, personne n'avait jusqu'ici mesuré le rôle joué par chacun de ces châteaux d'eau naturels et l'importance de l'eau issue de ces régions pour les populations en aval. De même, la vulnérabilité de chacune de ces sources d'eau face aux multiples facteurs susceptibles de les affecter — changement climatique, développement accru et hausse de la consommation d'eau qui en découle, instabilité géopolitique, etc. — n'avait jamais été évaluée de manière globale.

Dans la vallée du Chipursan, au Pakistan, deux femmes cultivent leur champ de pommes de terre. Cette région fait partie du réservoir d'eau de l'Indus, système hydrologique glaciaire dont dépend le plus grand nombre de personnes au monde.

Photographie de Matthieu Paley, Nat Geo Image Collection

« Cela nous rappelle la vulnérabilité de ces régions montagneuses face au changement climatique et à diverses pressions », déclare Justin Mankin, climatologue de Dartmouth qui n'a pas participé à l'étude.

L'équipe de chercheurs a déterminé « l'importance » des réservoirs d'eau en fonction de deux facteurs : la quantité d'eau dans les zones de haute altitude et la demande présente en aval. Lorsqu'un réservoir dispose de nombreuses ressources en eau — sous la forme de neige, de glace ou d'eau liquide —, ses capacités d'approvisionnement sont considérées comme élevées. Si la demande en aval est, elle aussi, élevée, en raison d'activités agricoles ou industrielles, de la présence de villes et de villages, le « château d'eau » naturel est alors jugé essentiel. Sur la base de ces conditions, l'Indus est le fleuve le plus important au monde.

« 120 millions de personnes vivent au bord de l'Indus. Or, les plaines sont quasi désertiques. Elles dépendent complètement de l'eau provenant des glaciers qui la surplombent », explique Walter Immerzeel.

Des cinq réservoirs d'eau les plus importants au monde, trois se situent en Asie : l'Indus, le Tarim et l'Amou-Daria.

En Amérique du Nord, les plateaux du Fraser, en Colombie-Britannique, et du Columbia, dans le Nord-Ouest Pacifique, sont les plus importants. En Amérique du Sud, la cordillère principale, la cordillère de Patagonie et les Andes de Patagonie sont jugées essentielles. Enfin, en Europe, les Alpes constituent un réservoir d'eau crucial.

L'Afrique et l'Océanie ne figurent pas sur cette liste car les montagnes enneigées de ces continents ne représentent pas une ressource en eau déterminante pour les importants centres urbains, contrairement aux hautes montagnes d'Asie et d'Amérique du Sud.

LA PRESSION NE VA FAIRE QUE S'ACCENTUER...

Qu'adviendra-t-il de ces châteaux d'eau naturels ? Lesquels d'entre eux sont les plus vulnérables aux pressions croissantes qui pèsent sur eux ?

Le dérèglement climatique aura une incidence si bien sur la taille et la forme des glaciers de hautes montagnes que sur la quantité et le type de précipitations. Si la quantité globale des chutes d'eau risque bien d'augmenter dans de nombreux cas, elle ne suffira pas à compenser la perte induite par la fonte des glaciers.

En parallèle, la demande et les conflits en aval devraient croître dans la grande majorité de ces régions stratégiques. D'après M. Immerzeel, la hausse et le développement de la population mondiale risquent d'entraîner une augmentation exponentielle de la demande en eau. Associée à un manque d'efficacité de la part des gouvernements ainsi qu'à des tensions politiques liées au droit à l'eau dans de nombreuses zones du globe, cette hausse de la demande met en péril les réservoirs d'eau.

Selon les auteurs, l'Indus constitue le château d'eau naturel le plus menacé, avec l'Amou-Daria, le Gange, le Tarim et le Syr-Daria. Les réservoirs d'eau de haute montagne d'Amérique du Sud sont, eux aussi, en proie à une extrême fragilité.

De leur côté, l'Amérique du Nord et l'Europe n'échappent pas aux tensions, qui risquent de redoubler d'intensité dans des régions comme celles du plateau du Columbia, du bassin du Colorado, du Rhône ou encore du Pô, pour ne citer qu'elles.

« La précarité qui frappe les réservoirs d'eau ne concerne pas uniquement ceux des hautes montagnes d'Asie. Il s'agit d'un phénomène mondial, qui touche les deux hémisphères », ajoute M. Mankin.

OÙ CONCENTRER LES EFFORTS ?

Les scientifiques ont bien conscience des transformations que vont subir les montagnes de haute altitude.

« L'eau va très probablement changer », explique Wouter Buytaert, hydrologue à l'Imperial College de Londres. « L'étape suivante va donc consister à réfléchir aux mesures à adopter afin de rendre les communautés plus résilientes. Il s'agit de faire preuve d'ingéniosité et de trouver des solutions visant à compenser une partie de ces réserves d'eau perdues. »

Situé sur les contreforts de l'Himalaya, Dingboche est l'un des nombreux villages dont l'eau provient du réservoir d'eau de haute montagne à proximité.

Photographie de Eric Daft

Dans le Ladakh, la construction de stupas, des petits tas de glace qui perdurent lors des saisons sèches, pourrait faire partie de ces solutions. Au Pérou, la réponse peut se trouver dans la réactivation de systèmes hydrologiques antiques qui recueillaient l'eau des châteaux d'eau naturels au sein de canaux et de réservoirs.

Toutefois, des réponses plus globales, si bien à l'échelle d'un pays que de la planète, seront nécessaire pour maîtriser ces tensions, notamment en s'attaquant au dérèglement climatique et aux conflits géopolitiques.

« Il nous faut considérer le monde dans sa globalité à ce stade », conclut Michele Koppes. « Cet enjeu est crucial à la fois pour les pays en voie de développement, les pays du Sud et les nôtres. Nous devons nous y atteler dès maintenant. »

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