La disparation progressive des forêts de varech menace l'écosystème californien

Surnommé « séquoia des mers », le varech absorbe du carbone et abrite des espèces uniques. Il a été gravement touché par le réchauffement climatique mais scientifiques, surfeurs et bien d'autres s'unissent pour tenter de le sauver.

Tuesday, May 19, 2020,
De Todd Woody
La vie sous-marine dans une forêt de varech près de Cortes Bank, en Californie. Ces forêts ...

La vie sous-marine dans une forêt de varech près de Cortes Bank, en Californie. Ces forêts souffrent du réchauffement des océans et de la perte d'équilibre des écosystèmes.

Photographie de Brian Skerry, Nat Geo Image Collection

Le varech a besoin de notre aide. C'est pourquoi une alliance inédite de scientifiques, pêcheurs, surfeurs, entrepreneurs et spécialistes a vu le jour avec un seul objectif : sauver l'écosystème des forêts de varech californiennes, décimées par le réchauffement planétaire.

« Les côtes de Californie sans varech, c'est comme l'Amazonie sans arbres, » affirme Tom Ford, directeur de la Bay Foundation, une organisation à but non lucratif dédiée à la restauration de la baie de Santa Monica et ses eaux côtières.

D'ailleurs, les scientifiques surnomment ces forêts à la croissance rapide les « séquoias des mers » pour leur capacité à stocker d'immenses volumes de dioxyde de carbone. En absorbant le CO2 qui les entoure, les algues ralentissent l'acidification qui tue la vie aquatique. Par le biais de la photosynthèse, les forêts de varech renforcent les niveaux d'oxygène dans l'océan et en réduisant la vitesse et la taille des vagues, elles protègent la côte de l'érosion.

Le rôle des forêts de varech ne se limite pas à freiner le changement climatique. Les loutres de mer et 800 autres espèces marines dépendent du varech, tout comme les pêcheurs des secteurs de l'ormeau et de l'oursin rouge, aujourd'hui dévastés par une explosion des populations d'oursins violets. Les baleines grises abritent leurs petits dans les forêts de varech. Cette algue peut également servir à produire du biocarburant et lorsqu'elle est utilisée pour nourrir le bétail, elle permet de réduire drastiquement les émissions de méthane. En Californie, les forêts de varech façonnent les vagues en absorbant une partie de leur énergie pour créer des conditions optimales de surf, une activité à plusieurs millions de dollars.

Malheureusement, entre 2014 et 2016, une vague de chaleur marine a détruit plus de 90 % de la couverture de varech sur une bande longue de 320 km au nord des côtes californiennes. Dans certaines régions du sud de la Californie, le varech avait déjà chuté de 75 % au cours du siècle dernier à cause de la pollution et de la surpêche d'espèces qui protègent les écosystèmes de varech.

« Tout comme le coronavirus exige une réponse interdisciplinaire, en plusieurs actes et avec toute notre intelligence, je pense que la même approche sera nécessaire pour combattre les impacts du changement climatique et, dans le cas qui nous intéresse, le recul des forêts de varech, » déclare Laura Rogers-Bennett, biologiste de la vie marine au sein de l'université de Californie à Davis et Department of Fish and Wildlife de Californie, dont les recherches ont permis de documenter ce déclin.

 

UN ROYAUME VIOLET

Par une matinée brumeuse du mois de mars, le navire de recherche Xenarcha navigue à 10 minutes environ du port de Los Angeles. Après avoir fendu la surface juste devant la proue du bateau, une baleine grise propulse un jet d'eau d'un battement de queue. Long de 9 m, le Xenarcha appartient à la Bay Foundation qui a restauré près de 21 hectares de forêt de kelp au large de la péninsule de Palos Verdes.

Certes, cela ne représente qu'une fraction des 1 000 hectares que couvraient ces forêts un siècle plus tôt d'après les estimations ; mais par rapport à la fin des années 1960, lorsque le varech avait pratiquement disparu, c'est une nette amélioration.

Aux eaux agitées de l'océan succède la tranquillité de Honeymoon Cove et ses trois hectares de varech géant aux racines ancrées dans les récifs rocheux situés 5 à 10 m plus bas.

Cette baie a passé plusieurs dizaines d'années presque dépourvue de vie, dévastée par les dévoreurs d'algues que sont les oursins violets. Ces petites boules hérissées sont un élément naturel des écosystèmes de varech mais lorsque les prédateurs qui limitent leur nombre disparaissent, leur population explose et ils peuvent rapidement consommer une forêt de varech et créer des clairières appelées landes d'oursin. Une fois leur source de nourriture disparue, ces oursins ralentissent leur métabolisme et entrent dans une sorte d'hibernation ; leur durée de vie peut atteindre les cinquante ans.

Au cours du demi-siècle dernier, la surpêche et la pollution ont décimé les populations de rondeau mouton, d'ormeau et d'autres animaux marins le long des côtes de Los Angeles. Ces animaux se nourrissaient des oursins violets ou rivalisaient avec ces derniers pour leur habitat. Les espèces ayant une valeur commerciale, comme l'oursin rouge, ont également disparu après l'épuisement de leur unique source de nourriture, le varech. La plupart des oursins violets ne sont pas commercialisables, car la seule partie comestible, leurs gonades, est jugée trop petite.

Avant le début des efforts de restauration en 2013, Honeymoon Cove était « un véritable désert, avec des densités d'oursins approchant les 70 par mètre carré, » rapporte Ford.

Désormais sans travail, les plongeurs qui récoltaient les oursins rouges sont aujourd'hui employés par la Bay Foundation pour procéder à l'abattage systématique des oursins violets en les frappant avec des marteaux.

L'équipage compte également parmi ses membres Kevin Whilden, directeur de Sustainable Surf. Cette organisation à but non lucratif œuvre pour amener les surfeurs, leurs fans et les marques partenaires à financer la restauration des forêts de varech à travers son programme SeaTrees.

Le financement pour la restauration des forêts de varech, des mangroves et des herbiers marins provient en partie des dons ou des achats de produits vendus par les partenaires de SeaTrees. Par exemple, en achetant une paire de chaussures fabriquées par SeaVees, l'entreprise basée à Santa Barbara s'engage à replanter un pied carré (0,1 m²) de varech, une surface non négligeable : depuis le lancement du programme l'année dernière, SeaTrees a planté 115 000 mangroves.

« Nous utilisons le surf comme moyen d'impliquer tout le monde dans la restauration des forêts de varech, » témoigne Whilden.

Tom Ford de la Bay Foundation met le cap sur un spot appelé White Point, où SeaTrees s'apprête à financer le retrait d'une parcelle de 300 m² de récif infesté par les oursins dans le cadre d'un projet de reforestation censé voir le jour à l'automne prochain.

 

LES TUER… OU LES MANGER

Au Bodega Marine Laboratory de l'université de Californie à Davis, sur la côte du comté de Sonoma, Rogers-Bennett teste des méthodes d'élevage des oursins violets affamés, dont environ 20 % sont suffisamment gros pour être récoltés par les plongeurs et engraissés en cuves grâce à une alimentation spéciale.

Les scientifiques de l'UC Davis collaborent avec une entreprise norvégienne, Urchinomics, qui souhaite vendre ces oursins d'élevage à des restaurants de sushi et de fruits de mer haut de gamme.

D'après Denise Macdonald, directrice du marketing de marque international d'Urchinomics, l'entreprise espère à terme engraisser 100 tonnes d'oursins violets par an à Bodega Bay en employant des plongeurs commerciaux pratiquant la pêche aux oursins.

Bien que le volume visé par Urchinomics n'ait pas un grand impact sur les populations d'oursins violets, le simple fait d'offrir du travail aux plongeurs est déjà un avantage considérable, précise Rogers-Bennett. Cela leur permettra de ne pas perdre la main pour les futurs projets de reforestation du varech financés par le gouvernement, notamment cet été au large du comté de Mendocino, au nord de San Francisco.

« Nous sommes prêts. Nous avons les bateaux, le matériel et nous avons besoin de ce travail, » déclare Grant Downie, un plongeur de 31 ans pratiquant la pêche à l'oursin rouge à Fort Bragg, en Californie.

 

L'ASCENSEUR À VARECH

Ascenseur à varech.

Photographie de Maurice Roper

À 50 km environ des côtes de Los Angeles, sur l'île de Santa Catalina, les scientifiques de l'université de Californie du Sud (USC) tentent de maîtriser l'extraordinaire croissance de certaines souches de varech géant (60 cm par jour dans des conditions idéales) afin de les récolter pour produire du biocarburant.

Au cours d'un essai de 110 jours, une structure triangulaire expérimentale en tuyaux de PVC amarrée à une bouée solaire, appelée ascenseur à varech, a permis de descendre les algues qui y étaient accrochées à une profondeur de 80 m la nuit pour absorber les nutriments de l'eau froide. Le matin, l'ascenseur remontait les algues jusqu'aux eaux de surface éclairées par le soleil.

À ces profondeurs, l'eau est plus riche en nutriments ; les algues empruntant l'ascenseur à varech ont poussé trois fois plus vite et pesaient quatre fois plus que le varech du site témoin, d'après Diane Kim, directrice adjointe des projets spéciaux du Wrigley Institute for Environmental Studies de l'USC.

L'élevage de varech en haute mer à grande échelle pourrait amplifier une fonction cruciale des écosystèmes de varech : l'emprisonnement du carbone. Dans une étude parue en 2019, des scientifiques ont montré que le simple fait de réserver à l'algoculture 3,8 % des eaux fédérales au large des côtes californiennes permettrait de compenser les émissions de l'ensemble de l'activité agricole de l'état, un secteur évalué à 50 milliards de dollars.

De plus, la recherche dans le domaine de la reproduction du varech pourrait aider à développer des souches adaptées à la restauration des forêts de varech côtières.

 

LE RETOUR DE L'ORMEAU

De retour à Honeymoon Cove, la directrice des opérations marines pour la Bay Foundation, Heather Burdick, plonge une longue perche dans l'eau pour en sortir du varech qu'elle stocke ensuite dans une glacière en vue de nourrir les ormeaux élevés dans le laboratoire de l'organisation.

À elles seules, l'élimination des oursins violets et la restauration du varech ne suffiront pas à rétablir un écosystème complexe ; il faudra également compter sur le retour du plus grand nombre possible d'anciens résidents de ces forêts. C'est pourquoi Burdick et ses collègues s'efforcent de réimplanter l'ormeau dans les forêts de varech restaurées comme celle-ci. En novembre dernier, la Bay Foundation et ses partenaires ont disposé 3 200 ormeaux blancs dans des forêts de varech restaurées et ils prévoient d'en réintroduire 800 à 900 de plus cet automne.

« Les ormeaux jouent un rôle critique dans les forêts de varech, » assure Rogers-Bennett, en ajoutant que ces mollusques brouteurs nettoient les récifs, ce qui attire une autre vie aquatique dans ces écosystèmes à base d'algues, notamment des prédateurs des oursins violets.

Parallèlement, le nouveau plan stratégique de l'Ocean Protection Council (OPC) de Californie visant à restaurer le varech sur l'ensemble des eaux de l'état devrait débuter cet été, bien que la pandémie de COVID-19 pourrait ralentir les opérations. L'objectif est de créer un réseau de refuges de varech capable d'alimenter les autres régions et d'amorcer une surveillance du littoral axée sur l'évolution de la couverture du varech. « Lutter contre l'extinction locale est essentiel pour garantir la réussite future, » déclare Rogers-Bennett.

« Je pense qu'une chance s'offre à nous, » affirme Michael Esgro, responsable du programme des écosystèmes marins pour OPC. « Mais il y a ce facteur course contre le temps avec la persistance des landes d'oursins et le risque d'une nouvelle vague de chaleur marine qui pourraient encore aggraver le problème. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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