L’Himalayisme, version hivernale

Quoi de plus dur que de grimper les vertigineuses cimes himalayennes ? Faire leur ascension en hiver. Un livre revient sur ces expéditions hors norme.

Wednesday, July 8, 2020,
De Marie-Amélie Carpio
Portrait d’Elisabeth Revol. Première femme à réussir l’ascension hivernale du Nanga Parbat.

Portrait d’Elisabeth Revol. Première femme à réussir l’ascension hivernale du Nanga Parbat.

Photographie de Dr Twitter Zabrevol

On les a surnommés les « guerriers des glaces ». À la fin des années 1970, des alpinistes polonais se lancent dans un pari fou : gravir l’Everest en hiver. « On devait entrouvrir les tentes, sinon elles gelaient de l’intérieur au petit matin, à cause de la respiration et de la vapeur produite lorsqu’on cuisinait », racontera plus tard l’un d’eux.

Au terme de plusieurs semaines dantesques, ils conquièrent le toit du monde le 17 février 1980. Et inaugurent du même coup une nouvelle discipline : l’himalayisme hivernal, l’ascension des sommets de plus de 8 000 m à la saison froide. Ses adeptes forment un club très restreint - seules 86 personnes ont foulé la cime d’un 8 000 en hiver - qui traîne toute une cohorte de spectres, alpinistes malheureux broyés par ces conditions extrêmes.

En janvier 2018, le polonais Tomasz Mackiewicz est venu grossir leurs rangs, succombant alors qu’il redescendait le Nanga Parbat, sans doute victime d’un œdème. Sa compagne de cordée, la Française Élisabeth Revol, appartient aux miraculés, grâce à un sauvetage inespéré et in extremis mené par deux autres Polonais, Adam Bielecki et Denis Urubko, venus à son secours depuis un sommet voisin dont ils tentaient l’ascension. Cette épopée tragique a interpellé deux journalistes, Émilie Brouze et Bérénice Rocfort-Giovanni. Elles ont enquêté sur cette folle pratique et lui ont consacré un livre, L'hiver en Himalaya : L'ultime défi, paru aux éditions Glénat. Entretien.

Les journalistes Émilie Brouze (à gauche) et Bérénice Rocfort-Giovanni (à droite), autrices du livre « L'hiver en Himalaya : L'ultime défi », éditions Glénat.

Photographie de Henri Rouillier

Les Polonais ont non seulement inventé l’himalayisme hivernal, mais ils en ont longtemps eu le monopole, eux qui ont conquis 10 des 14 sommets de plus de 8 000 m en hiver. Comment se sont-ils retrouvés pionniers de cette discipline ?

Bérénice Rocfort-Giovanni : Peu de monde le sait, mais les Polonais sont une nation de montagnards. Ils s’entraînent beaucoup dans les Tatras, une chaîne de montagnes dans le sud du pays, pas très haute mais aux conditions hivernales difficiles. Dans les années 1950-1960, ils avaient tout un maillage de clubs d’alpinisme régionaux. Mais leur grand regret était de ne pas avoir conquis les premiers sommets himalayens de plus de 8 000 m. L’Annapurna l’avait été par les Français en 1950, l’Everest par les Anglais en 1953, le K2 par les Italiens en 1954. Les nations européennes se sont partagées les grandes premières et eux sont passés à côté.

Pour compter dans l’histoire de l’alpinisme, ils devaient trouver quelque chose de totalement nouveau. D’où l’idée de faire une première hivernale sur le plus haut sommet du monde. À cette époque, l’écosystème politique était favorable à ce type d’ascensions. Le gouvernement communiste les voyait d’un bon œil, car toute la gloire pouvait rejaillir sur lui. Il a en grande partie financé cette expédition, qui était très lourde. Des tonnes de matériel, beaucoup plus encombrant qu’aujourd’hui, ont été expédiées à Katmandou : de grosses tentes, une antenne géante pour que les alpinistes communiquent avec leurs proches. Une baignoire a même été apportée au camp de base.

Émilie Brouze : Ce sont deux des plus jeunes membres de l’expédition, Krzysztof Wielicki et Leszek Cichy, qui ont réussi à atteindre le sommet. En tout, il y avait 20 alpinistes polonais,  dont beaucoup d’ingénieurs, et 5 sherpas. Ils ont vraiment fait le siège de la montagne pendant des semaines, malgré les blessures, les gelures. On les a surnommés les guerriers des glaces. Ils étaient animés par un esprit de conquête. Quand on lit leurs récits, on se dit qu’ils sont fous d’être allés jusqu’au bout.

Portait de Denis Urubko. Il est capable de faire 300 m de dénivelé par heure entre 7 500 et 8 000 m (alors que la moyenne est de 100 à 150 m...).

Photographie de Denis Urubko

Bérénice Rocfort-Giovanni : D’autant qu’ils partaient à l’aveuglette. Il n’y avait pas de bulletin météo à l’époque, ils ne savaient pas quelles conditions ils allaient trouver au sommet. Les vents étaient si puissants qu’ils avaient décollé la neige : les hommes se sont retrouvés devant des murs de glace.

 

Qu’est-ce qui anime les pratiquants de cette forme extrême de l’alpinisme ?

Émilie Brouze : Les ressorts intimes des grimpeurs nous ont passionnées. Il n’y a pas de réponse unique au pourquoi, mais certaines raisons reviennent : se prouver quelque chose à soi-même, apaiser des tourments intérieurs, à l’image de Tomek Mackiewicz, qui était un ancien toxicomane ou l’alpiniste et photographe américain Cory Richards qui était dépressif et un ancien alcoolique. Il y a aussi une forme d’addiction aux sommets, que reconnaît par exemple Élisabeth Revol (ndlr : en 2018, elle est devenue la première femme à réussir l’ascension hivernale du Nanga Parbat).

Après avoir survécu à une avalanche, le grimpeur et photographe Cory Richards a capturé le moment.

Photographie de Cory Richards

Bérénice Rocfort-Giovanni : C’est une forme de dépassement de soi poussé à l’extrême. Il y a aussi, tout simplement, une question d’ego. Le principe de la conquête des montagnes, c’est de faire des premières. Le sentiment de solitude qu’on trouve à cette saison rentre également en compte. On a tous en tête des photos des ascensions printanières de l’Everest, avec leurs cohortes de touristes. Le sommet est un peu devenu un cirque avec l’himalayisme commercial. Gravir un 8000 m en hiver est peut-être une manière de retrouver la montagne telle qu’elle était pratiquée par les pionniers. On est sûr d’être tout seul au camp base.

 

Vous écrivez qu’« une ascension hivernale n’est pas la version froide d’une ascension estivale ». Quels sont les défis propres à l’hiver ?

Bérénice Rocfort-Giovanni : Les températures, jusqu’à -40°C, -50°C, représentent un froid au-delà de tout ce qu’on connaît. Mais les journées sont aussi plus courtes, laissant moins de temps pour grimper. Et le vent est très puissant, avec des rafales à 200 km/h qui vous plaquent ou vous décollent de la paroi. La pression atmosphérique est aussi plus basse l’hiver. À une même altitude, il y a donc moins d’oxygène que l’été. Or, ceux qui pratiquent ce genre d’ascensions sont les héritiers du style alpin : ils grimpent sans bouteilles d’oxygène, d’autant que cette aide peut masquer les symptômes du mal aigu des montagnes.

Émilie Brouze : À la saison chaude, on peut trouver des cours d’eau pour s’hydrater alors que l’hiver, il faut faire fondre de la glace pour pouvoir boire, ce qui prend des heures. Et les camps de base sont beaucoup moins agréables : on ne peut pas lire dehors en attendant que le temps se dégage en haut. C’est « l’art d’attendre », comme dit le grimpeur polonais Adam Bielecki. Il faut parfois patienter des semaines en espérant une fenêtre météo qui peut ne jamais arriver, ce qui crée des tensions au sein des expéditions.

À l’intérieur d’une tente dans le Camp 3, Bielecki se prépare à une autre journée d’ascension sur le K2.

Photographie de Denis Urubko

L’approche de ces ascensions hivernales a-t-elle évolué au fil du temps ?

Émilie Brouze : La mentalité des guerriers des glaces était un peu différente. Il y avait un fort esprit de groupe, on grimpait pour la nation. En 1980, c’est la Pologne qui est arrivée au sommet de l’Everest, pas Wielicki et Cichy. Aujourd’hui il y a plus d’individualisme. Lors de la dernière tentative polonaise d’ascension hivernale du K2, en 2018, on a bien vu le choc entre ces deux conceptions. Wielicki, qui est de la vieille école, parlait du groupe, disait qu’il fallait tenter le sommet, peu importe les conditions. Mais au camp de base, les autres ne partageaient pas forcément son approche. Il y avait beaucoup d’ego, les alpinistes passaient du temps sur les réseaux sociaux. L’époque fait qu’ils doivent soigner leur image, se vendre pour trouver des sponsors. Un mot de Wielicki illustre ce fossé : « Adam Bielecki est très fort et pourrait être un guerrier s’il tweetait moins ». Ceci dit, les Polonais gardent quand même cette idée d’expédition nationale, ils essaient d’entretenir l’esprit des années 1980.

Adam Bielecki en train de contrôler son équipement avant de monter rejoindre son équipe dans le Camp 2 sur le K2.

Photographie de Denis Urubko

Dans le livre, vous faites cette comparaison saisissante : « Nombre d’astronautes ayant marché sur la Lune : 12. Nombre de personnes arrivées au sommet du K2 en hiver : 0. » Le K2 est le seul 8 000 qui résiste encore à la conquête hivernale. Certains estiment même qu’il est imprenable à cette saison. Pourquoi ?

Bérénice Rocfort-Giovanni : Certains pensent qu’il y a une sorte de plafond de verre. Le K2 est beaucoup plus au nord que l’Everest, donc la pression atmosphérique y est plus basse. Il y a si peu d’oxygène en hiver qu’on ignore si le corps humain peut résister. Ce sommet se trouve aussi dans le Karakoram, qui ferme la chaîne de l’Himalaya. C’est un massif très exposé aux intempéries, frappé par de grosses dépressions.

Les conditions météorologiques sont si rudes que la montagne est plus dure à escalader que l’Everest, même si elle n’est que la deuxième plus haute du monde. Elle est aussi plus compliquée à gravir car c’est l’approche du sommet, là où il y a le moins d’oxygène, qui concentre les plus grandes difficultés : des pentes très raides avec beaucoup de glace et des passages très étroits avec des goulets d’étranglement. Sur l’Everest, c’est la première partie de l’ascension qui est la plus délicate, avec le glacier de Khumbu, sur lequel de grandes failles peuvent s’ouvrir. Après ce passage, c’est moins technique que le K2, le manque d’oxygène représente la principale difficulté.

Le K2, le deuxième plus haut sommet du monde, chevauche la frontière pakistano-chinoise dans la chaîne de Karakorum. Des 14 montagnes de 8 000 mètres de la planète, il est le seul qui n’a jamais été grimpé jusqu’au sommet en hiver.

Émilie Brouze : En 2002-2003, une expédition dirigée par Krzysztof Wielicki a fait demi-tour à 7 650 m, plus haut point atteint l’hiver sur cette montagne. Les Polonais veulent absolument boucler l’histoire et terminer la conquête hivernale des 8 000 par le K2. Ils tentaient de le ravir quand ils sont partis secourir Élisabeth Revol en 2018. C’était une énorme expédition en partie financée par l’État.

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