Les océans sont pollués par le lavage de nos vêtements

Les textiles synthétiques libèrent des centaines de milliers de microfibres à chaque passage en machine, jouant un rôle aussi conséquent que méconnu dans la pollution plastique des océans.

Publication 25 nov. 2020 à 15:16 CET, Mise à jour 20 mai 2021 à 17:40 CEST
Fibres microscopiques capturées par des filtres pour machines à laver pendant l'étude mené par l'université de ...

Fibres microscopiques capturées par des filtres pour machines à laver pendant l'étude mené par l'université de Plymouth.

Photographie de Université de Plymouth

Chaque année, au moins 8 millions de tonnes de plastique finissent dans les océans, selon l’IUCN. Une pollution qui ne se résume pas aux bouteilles, sacs ou pailles jetables. Un geste apparemment anodin de notre quotidien y contribue aussi dans une large proportion : le simple fait de lancer une machine à laver. Nos vêtements sont aujourd’hui majoritairement composés de fibres synthétiques – elles représentent 60,1% de la consommation textile mondiale. Or polyester, polyamide, acrylique et autres matières du genre constituent autant de composés plastiques qui se désagrègent en fragments infiniment petits au fil des lavages. Plus de 700 000 microfibres seraient ainsi produites lors d’une machine de 6 kg

Évacuées dans les eaux usées, elles passent en grande partie à travers les mailles des stations d’épuration et finissent leur course dans l’océan. Entre 0,33 et 0,5 million de tonnes de microfibres plastiques sont ainsi rejetées dans les mers du globe, où elles mettront des centaines, voire des milliers d’années à se dégrader. Diverses études ont récemment mis en évidence leur omniprésence. On les retrouve mêlées aux sédiments des grands fonds marins comme à la banquise ou au sable des plages et jusque dans les poissons et les fruits de mers des étals de marchés aux États-Unis et en Indonésie, sans compter leur présence dans les eaux de pluie. De façon plus générale, elles viennent grossir la pollution aux microparticules issues de la lente désagrégation des déchets plastiques plus grands, déjà présents dans l’eau.

Le Dr Imogen Napper, chercheuse et exploratrice National Geographic, charge une machine à laver dans le cadre de l'étude sur la perte des microfibres pendant le lavage de nos vêtements synthétiques.

Photographie de Université de Plymouth

« Des expériences en laboratoire ont montré que celles-ci étaient nuisibles pour les organismes marins et les modélisations suggèrent que nous commencerons à voir leur impact à grande échelle sur l’environnement dans les cent prochaines années à moins que l’on réduise nos émissions », résume le biologiste Richard Thompson, directeur du Marine Institute de l’université de Plymouth, en Angleterre, et spécialiste de la question. Diverses parades existent pour y parvenir. Parmi les expédients permettant de limiter la production de microplastiques textiles figurent des filtres destinés à les retenir dans les machines à laver. Le chercheur a participé à une étude ayant évalué l’efficacité des modèles existants. Elle montre que le plus performant arrive à stopper près de 80 % des microfibres. La France a décidé de s’emparer du problème avec une législation visant les constructeurs de lave-linge : à partir de 2025, ils seront tenus d’équiper leurs machines de filtres de ce genre. D’autres recherches sont menées sur des filtres destinés aux stations d’épuration. Tout un chacun peut aussi agir à son niveau en adoptant certains réflexes : ne pas laver son linge à plus de 30° C, privilégier la lessive liquide, la poudre ayant un effet abrasif sur les fibres, et faire moins de machines.

Toutefois, nouvelles technologies et bonnes pratiques ménagères restent des pis-aller, insiste Richard Thompson. Car le port des vêtements lui-même relâche autant de microparticules plastiques dans la nature que leur lavage en machine, selon d’autres travaux dont il est co-auteur. « La meilleure approche consiste à améliorer la conception des textiles et des fils. C’est dans ce domaine qu’il existe un besoin urgent de recherches, souligne le scientifique. Aucun filtre ni traitement des eaux usées ne peut intercepter les particules rejetées dans l’atmosphère quand nous portons nos habits. »

Fibres capturées dans des filtres fixés aux machines à laver.

Photographie de Université de Plymouth

Inutile en revanche d’imaginer que la conversion aux textiles naturels pourrait représenter une panacée. D’une part leur production charrie ses propres problèmes environnementaux, comme celle du coton, dont les cultures sont de grandes consommatrices d’eau et de pesticides. D’autre part, les vêtements en fibres naturelles génèrent aussi quantité de microfibres qui, bien que biodégradables, semblent persister plus longtemps qu’on ne l’aurait cru dans l’environnement.

Tel est le surprenant constat d’une étude internationale parue l’an dernier. Après avoir analysé 916 échantillons d’eau au sein de six bassins océaniques, ses auteurs ont découvert que seules 8,2 % des microfibres textiles présentes étaient d’origine synthétique, le reste se partageant entre microfibres végétales (79,5 %) et animales (12,3 %). Diverses hypothèses sont à l’étude pour expliquer ces résultats. « Des expériences en laboratoire montrent que les textiles naturels relâchent plus de fibres que les tissus synthétiques », note le co-auteur de l’étude Giuseppe Suaria, de l’institut des sciences marines du Consiglio Nazionale delle Ricerche ou CNR, l’équivalent du CNRS en Italie. « De plus nous savons très peu de choses sur les taux de dégradation réels des textiles naturels dans l’océan. Ils ne s’y dégradent peut-être pas aussi vite que prévu en raison des teintures et autres produits chimiques utilisés en grande quantité dans leur fabrication. Ils s’accumulent peut-être aussi dans l’environnement depuis des décennies étant donné qu’ils ont longtemps dominé la production textile, avant l’avènement des polymères synthétiques. »

Pour l’heure, le moyen le plus sûr de réduire la dispersion des microfibres textiles, qu’elles soient artificielles ou naturelles, reste encore de réfréner notre consommation de vêtements et de privilégier les achats de seconde main, les habits neufs étant ceux qui libèrent les plus grandes quantités de particules.

 

Lire aussi : Rencontre avec Imogen Napper, la jeune chercheuse qui a fait interdire les micro-billes de plastique

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