En Inde, la disparition des dromadaires entraîne celle des Raika

Les Raika sont des éleveurs semi-nomades. Leur moyen de subsistance repose sur l’élevage de dromadaires. La vente du lait de chamelle pourrait leur permettre de préserver cette culture.

De Kalpana Sunder
Publication 12 août 2021, 11:30 CEST
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Des dromadaires se profilent devant le coucher du Soleil dans le désert du Thar, une région à la frontière entre l’Inde et le Pakistan.

PHOTOGRAPHIE DE Matthieu Paley, Nat Geo Image Collection

CHENNAI, INDE – Son père et son grand-père étaient tous deux éleveurs de dromadaires, alors Bhanwarlal a poursuivi la tradition. « Nos dromadaires représentent une extension de notre famille », déclare Bhanwarlal, 35 ans, membre du groupe ethnique appelé Raika. Ils considèrent avoir reçu un appel divin du dieu hindou Shiva, leur demandant de prendre soin des dromadaires du Rajasthan, un État du nord-ouest.

« Nos enfants forment un lien avec eux dès leur plus jeune âge. Ils vivent avec nous et meurent avec nous », explique-t-il lors d’un entretien téléphonique avec National Geographic.

À l’arrivée de la saison sèche, Bhanwarlal, qui ne porte pas d’autre nom, et ses collègues éleveurs conduisent leurs troupeaux de moutons, de chèvres et de dromadaires à plus de 1 600 km dans le désert du Thar. Décorés avec des cloches tintantes et des pompons multicolores, ils les mènent vers leurs pâtures d’été, traversant les dunes parsemées d’acacias. Coiffés de leurs turbans carmin et de leurs tuniques blanches, Bhanwarlal et ses ancêtres vivent cette vie semi-nomade depuis des siècles.

Aujourd’hui, ce rituel annuel est menacé par une pléthore de menaces. La plus importante d’entre elles : le déclin du nombre de dromadaires. Selon le 20th Livestock Census, le dernier recensement publié en 2019, la population totale des dromadaires en Inde a chuté de 37 % entre 2012 et 2019. Les estimations actuelles suggèrent qu’il reste moins de 200 000 dromadaires répartis en 9 races et 80 % de ces animaux vivent au Rajasthan. Ils y servent de moyen de transport, fournissent de la laine et du lait et permettent de labourer les champs.

Aussi, un récent développement accru dans l’ouest de l’Inde a permis la construction de nouvelles routes et la mise en circulation de nombreux véhicules. Ces imposants animaux de bât, souvent surnommés les « navires du désert » qui étaient le principal moyen de transport de personnes et de marchandises, ont donc été remplacés.

Des projets d’irrigation, comme le canal Indira Gandhi, ont entraîné une augmentation du nombre de terres agricoles. Avec l’installation de nouveaux parcs éoliens et solaires, ces dispositifs laissent moins d’espace libre pour que les dromadaires puissent brouter. En outre, la popularité des dromadaires auprès du public semble, elle aussi, avoir diminué. Les foires aux chameaux, qui proposaient autrefois de la musique et des danses folkloriques, des stands de nourriture et d’artisanat et des séances de vente de chameaux et de dromadaires très animées, ont pratiquement disparu.

L’effondrement du tourisme en raison de la pandémie a également contribué au déclin de la tradition. Enfin, une loi promulguée par l’État en 2015 a interdit l’exportation et la vente de camélidés mâles, et notamment l’interdiction totale de vendre de la viande issue de ces animaux. Pour les Raika, manger de la viande de dromadaire représente une violation de leurs croyances religieuses.

Cette loi a été adoptée afin de faire cesser la contrebande des dromadaires des Raika vers d’autres pays, où la demande pour leur viande est élevée, explique Ilse Köhler-Rollefson, vétérinaire allemande et fondatrice de l’organisation à but non lucratif Lokhit Pashu Palak Sansthan. Elle l’a créée en 1996 afin de protéger les Raika et leur moyen de subsistance.

Seulement, cette loi a suscité la controverse. « Il est peu pratique d’interdire la vente d’animaux domestiques, laquelle est étroitement liée à la rentabilité », indique Mme Rollefson, également exploratrice National Geographic. « Les Raika ont besoin de vendre leurs dromadaires mâles pour survivre. »

Les dromadaires d’Inde descendent des dromadaires sauvages.

PHOTOGRAPHIE DE Matthieu Paley, Nat Geo Image Collection

Face à ces difficultés, Bhanwarlal, dont la famille est installée dans le village de Malari, a décidé d’envoyer ses enfants à l’école et de les encourager à tracer leur propre vie en dehors de l’élevage de dromadaires.

« Nous ne survivons que grâce à la vente de lait de chamelle désormais. À moins que le gouvernement nous accorde des aides, crée des exploitations pour le lait de chamelle et nous autorise à vendre des dromadaires mâles, nous sommes condamnés », déplore-t-il.

Le département du Rajasthan chargé de l’élevage des animaux n’a pas répondu aux demandes d’entretien de la part de National Geographic.

 

LE PROCHAIN SUPERALIMENT ?

Le lait de chamelle devient une boisson de plus en plus populaire en Inde. Selon de nombreux nutritionnistes, il serait le prochain superaliment, explique Dharini Krishnan, diététicienne à Chennai. Il ne contient qu’un faible taux de sucre, est riche en vitamines et minéraux, par exemple la vitamine C et le potassium, et représente une alternative pour les intolérants au lactose.

Les chercheurs se penchent sur les bienfaits thérapeutiques du lait de chamelle pour la santé humaine. Toutefois, elles ne sont pas encore assez poussées pour tirer des conclusions. Une étude menée auprès d’un petit groupe de diabétiques de type 1 à Bikaner au Rajasthan a par exemple déterminé que le lait de chamelle pourrait réduire le besoin en insuline pour ces personnes.

Toutefois, la vente de lait de chamelle pour les éleveurs de dromadaires n’est pas chose aisée. Afin de transporter le lait cru vers les villes, il doit être pasteurisé et réfrigéré, un processus coûteux, indique Sumanth Vyas, chercheur principal au ICAR-National Research Centre on Camel à Bikaner au Rajasthan.

« Les dromadaires n’ont jamais été destinés à être élevés pour le lait et c’est un commerce difficile. La logistique [déployée] pour satisfaire la demande et l’offre est compliquée, puisque les deux sont très éloignées l’une de l’autre », poursuit M. Vyas.

Ce sont de tels obstacles qui ont poussé Mme Rollefson à ouvrir la Kumbhalgarh Camel Dairy près de Jaisalmer en 2010. Cette exploitation laitière gérée par des Raika collecte plus de 490 litres de lait chaque semaine, en provenance de plusieurs éleveurs. Ils traient les chamelles debout, permettant aux chamelons de téter de l’autre côté. Le lait est ensuite congelé, emballé dans de la glace et vendu sur plusieurs marchés dans les villes.

En 2016, Shrey Kumar a co-fondé Aadvik Foods, une startup basée à Delhi. Il commercialise du lait de chamelle de plusieurs éleveurs Raika du Rajasthan. Il a commencé à vendre du lait congelé grâce à des commandes passées sur Internet. Son entreprise été la première en Inde à proposer une marque pour son lait de chamelle et du lait en poudre. « Nous voulions le rendre accessible pour toutes les classes économiques. C’est la raison pour laquelle nous avons commencé à faire du lait de chamelle en poudre », explique-t-il. « Le lait de chamelle est un marché de niche mais il prospère. »

 

SOUTENIR LES ÉLEVEURS DE DROMADAIRES

Les exploitations de lait de chamelle se sont avérées rentables dans d’autres États environnants, comme au Gujarat. Le district de Kutch s’est associé avec Amul, une coopérative laitière basée au Gujarat qui s’est lancée dans la production de lait de chamelle en 2019. En dehors du lait, qui se conserve pendant six mois, Amul vend également du lait de chamelle en poudre, de la glace et du chocolat au lait de chamelle.

Afin de satisfaire une demande en hausse, soixante à soixante-dix éleveurs traient environ deux-mille chamelles. Le chiffre d’affaires de ce commerce est évalué à environ 40 à 50 millions de roupies, soit plus de 510 000 euros, estime RS Sodhi, directeur général d’Amul.

Ramesh Bhatti, de l’organisation à but non lucratif Sahjeevan Trust dédiée à la protection des camélidés au Gujarat, indique que certaines observations laissent croire que la population de dromadaire dans l’État a augmenté grâce à la hausse en popularité du lait de chamelle. Il convient de noter qu’il n’y a pas eu de recensement officiel. « On voit clairement une demande pour le lait de chamelle, et actuellement elle dépasse l’offre », souligne M. Bhatti.

Pour autant, le développement de l’industrie du lait de chamelle n’est pas la seule solution dont les Raika ont besoin pour survivre.

La loi de 2015 a étouffé leur principale source de revenus. Ils ont besoin d’un plus grand accès aux pâtures pour leurs dromadaires ainsi que du soutien du gouvernement. Par exemple, il pourrait encourager l’utilisation des dromadaires pour se déplacer, promouvoir le tourisme durable grâce à ces animaux et ouvrir des exploitations laitières gérées par les autorités.

« Il est possible d’obtenir des prêts bancaires pour toute sorte de véhicules » mais lorsqu’il s’agit de soutenir les éleveurs pour acheminer leurs produits à dos de dromadaire, « il n’y a quasiment aucune aide financière », se lamente M. Vyas.

Quant à Bhanwarlal, il assure que l’élevage de dromadaires ne peut être dissocié de la culture Raika.

« C’est ce que nos ancêtres ont fait et j’espère que nous pourrons continuer à le faire également. C’est une vocation sacrée que l’on ne peut laisser périr. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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