La France annonce son opposition à l'exploitation minière des fonds marins

Cette semaine, le Président Emmanuel Macron a annoncé sa position contre l'exploitation des fonds marins, une déclaration inattendue saluée par les militants écologistes.

De Lou Chabani
Publication 11 nov. 2022, 11:41 CET
"Hidden Gem" (Le joyau caché)

"Hidden Gem" (Le joyau caché)

PHOTOGRAPHIE DE Alamy Stock Photo

« La France soutient l’interdiction de toute exploitation des grands fonds marins. »

Cette déclaration d’Emmanuel Macron est une victoire inattendue pour les écologistes et les associations environnementales. Lancée ce lundi 7 novembre à l’occasion du lancement de la COP27 de Charm el-Cheikh, en Égypte, ce positionnement vient agrandir la liste des pays s’opposant à l’exploitation minière des fonds marins.

Ce nouveau domaine d’exploitation marine, également appelé « deep sea mining », consiste en l’extraction de métaux rares dans les grands fonds des océans. Ces ressources seraient alors employées lors de la conception de pièces automobiles électriques, informatiques, et jusque dans la prochaine génération d’éoliennes. Néanmoins, si la perspective semble particulièrement intéressante pour les industriels, elle représente avant tout une véritable catastrophe écologique pour les scientifiques, et menace déjà des espèces endémiques.

« Si on en croit les scientifiques, il faut s’attendre à des effets en cascade ; d’une part, on s’attaque à des espèces qui se trouvent à la base de la chaîne alimentaire, mais en plus, cela peut avoir des impacts sur toute la colonne d’eau », alerte Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France. « Il pourrait aussi y avoir des répercussions sur le carbone et le méthane séquestrés dans les fonds marins. […] Les océans représentent le premier organe de régulation du climat de la planète. Si on se lançait dans l’exploitation des fonds marins, on amorcerait une bombe à retardement écologique. Ce serait l’erreur de trop. »

 

PRENDRE LA VAGUE AU BON MOMENT

Si les ressources sous-marines attirent toutes les convoitises, leur exploitation n’a pas encore démarré, faute de code minier. En négociation jusqu’au jeudi 10 novembre auprès de l’Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM) des Nations Unies à Kingston, en Jamaïque, ce code minier empêche temporairement les démarches de l’exploitation, malgré la réalisation de plusieurs opérations d’explorations.

Afin d’empêcher la catastrophe écologique prévue par les scientifiques, les ONG se sont mobilisées dès le début des négociations afin d’attirer l’attention du public sur le problème. Cette manœuvre semble désormais porter ses fruits.

« Pour qu’une entreprise puisse opérer en haute mer, il faut d’abord un permis d’exploration et, après, on peut passer à la phase d’exploitation », explique François Chartier, chargé des campagnes Océans de Greenpeace France. « Ce qui régit la façon d’exploiter, les études d’impact, les régimes fiscaux […] est encadré par le code minier. Il est en cours de rédaction depuis des années […] mais il n’est pas prêt, durable ou crédible, d’où l’appel au moratoire. »

Ce moratoire vise, avant toute chose, à suspendre toute activité industrielle dans les fonds marins afin de clairement déterminer leur impact réel. Très peu explorés jusqu’à maintenant, les abysses constituent un environnement encore très mystérieux pour la communauté scientifique. Faute de plus de données, l’exploitation industrielle se ferait donc pratiquement à l’aveugle, d’après les experts.

Pis encore, les premières études d’impact effectuées prédisent toutes des dégâts irréversibles sur des écosystèmes particulièrement rares et fragiles, ainsi que des conséquences dramatiques sur le climat.

« Cela reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore : on verrait un enchaînement de catastrophes qui risqueraient d’être irréversibles, et dont on est incapable d’évaluer l’ampleur », avertit la présidente de Sea Shepherd France.

Plusieurs grandes entreprises et plusieurs pays, dont désormais la France, partagent cet avis.

« Il y a de plus en plus de voix au sein même de l’AIFM qui appellent à une pause et à un moratoire : ce n’était pas le cas avant.  Il n’y a pas encore de consensus pour le moratoire, mais la possibilité d’adopter un code semble s’éloigner, ce qui est plutôt rassurant », déclare le chargé de campagne de Greenpeace. « On ne s’attend pas à ce qu’une décision soit prise [concernant le code minier] à cette réunion, mais plutôt à ce que les prises de position se concrétisent. Les réunions des mois prochains seront décisives. »

Alcyonium digitatum sur des récifs coralliens d'eau froide norvégiens. Parfois situés à plus de 2 000 m de profondeur, ces récifs se développent sans avoir accès à la lumière du soleil.

PHOTOGRAPHIE DE Andrey Nekrasov

 

LE DIABLE SE CACHE DANS LES DÉTAILS

« La position de la France aujourd’hui est pour l’interdiction pure et simple de l’extraction minière et va plus loin que le moratoire [mais], pour l’instant, personne ne sait ce que ça signifie dans le détail, ni la façon dont cela va s’appliquer juridiquement », explique M. Chartier.

En effet, la déclaration présidentielle est un retournement de situation inattendu, surtout après les déclarations qui ont accompagné le plan de relance France 2030. Dans ce dernier, deux milliards d’euros étaient dédiés à l’exploration de l’espace et des fonds marins.

« Ce qui a toujours été étrange dans le soutien initial du Président Macron aux industries minières est qu’il n’y a aucune entreprise ou industrie minière française clairement identifiée dans les contrats miniers français », explique le directeur de campagne de Greenpeace. « Les contrats d’exploration français sont opérés par l’IFREMER [Institut de recherche français sur les ressources marines], […] mais on ne trouve pas d’entreprises derrière. C’est peut-être un des éléments qui a pu faire basculer la position française. »

Avec ce revirement, la France renonce totalement à l’exploitation des fonds marins et se concentre sur une exploration scientifique. Les ONG remarquent cependant quelques subtilités inquiétantes dans la déclaration du président.

« La déclaration du président Macron concerne les eaux internationales, où l’AIFM est compétente », clarifie François Chartier. « On imagine que, dans la logique, la position française concerne aussi les eaux françaises, mais on sait qu’il y a des subtilités concernant la Polynésie française, donc on attend une confirmation officielle du gouvernement [pour affirmer] que cette position est valable pour tout le domaine maritime. »

Sea Shepherd met également en garde contre les opérations d’exploration des fonds marins effectuées par l’IFREMER.

« Les explorations scientifiques à des fins de connaissances et de préservation des écosystèmes des grands fonds n’ont rien à voir avec les explorations à des fins d’exploitation. [Ces dernières] peuvent être très destructrices », précise la présidente de l’organisation. « Malheureusement, à l’heure actuelle, [l’IFREMER] réalise très clairement ce genre d’exploration, et c’est particulièrement inquiétant. La France est la deuxième puissance maritime mondiale, et il est important qu’elle prenne le rôle d’exemple. »

Les nodules polymétalliques sont une cible de l'exploitation minière, contenant notamment des métaux rares utilisés dans la conception de composants automobiles et informatiques.

PHOTOGRAPHIE DE Alamy

 

DES MÉTAUX OCÉANIQUES PAS SI INDISPENSABLES

Si les méandres du droit international minier peuvent sembler indigestes de prime abord, ils soulignent en réalité des problèmes bien plus proches de nous qu’ils n’en ont l’air. Tout en félicitant le gouvernement pour sa prise de position, les ONG appellent également la mobilisation publique sur le sujet des métaux océaniques.

« Ces métaux sont recherchés pour les batteries de véhicules électriques et les éoliennes, mais si la transition énergétique est basée sur ces métaux rares, elle ne va non seulement pas régler le problème, mais elle risque en plus de l’empirer », explique Lamya Essemlali. « Ce sont des questions qui semblent très éloignées de nos préoccupations quotidiennes […], mais elles sont en réalité très concrètes et il est important que l’opinion publique en prenne conscience. C’est de là que pourra venir le courage politique [nécessaire pour] passer à l’action. »

« La question fondamentale derrière ces discussions est de savoir si nous avons réellement besoin de ces minéraux pour la transition », ajoute François Chartier. « Notre hypothèse est que nous n’en avons pas besoin et que la présence de ressources ne justifie pas d’aller les chercher à tout prix. On peut envisager une transition sans aller détruire les grands fonds. Il est inacceptable d’affirmer qu’il faut choisir entre la protection du climat et celle des grands fonds : il faut exiger les deux. »

La déclaration du gouvernement ne suffira donc pas à elle seule à régler le problème des mines océaniques. Interrogées sur les actions qui seraient à présent nécessaires, Greenpeace et Sea Shepherd se rejoignent dans leurs priorités.

« La déclaration a été faite à la COP, il faut maintenant que l’administration se l’approprie et que ce soit repris à l’AIFM, où les choses se décident réellement », affirme François Chartier. « C’est la mobilisation qui a payé, y compris dans l’appel à une résolution qui a été déposé lundi et qui sera voté en janvier. Il est important que les parlementaires aillent jusqu’au bout de cette démarche et que les scientifiques soient beaucoup plus impliqués dans la question. »

« L’opinion publique doit se saisir du sujet et s’assurer qu’au-delà du discours, le Président Macron tienne ses engagements, et que la France ne reste pas seule sur cette position », ajoute Layma Essemlali.

« Si la transition écologique nous plonge dans une dépendance aux métaux rare […], l’extraction minière nécessaire aura un impact si important sur les écosystèmes et les espèces protégées qu’il annihilera complètement le moindre effet bénéfique de la transition. »

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