La Palma : Comment cohabiter avec un volcan ?

Il y a un an, la lave ensevelissait toute une partie de La Palma, frappant de stupeur les habitants des Canaries espagnoles. Comment cohabiter avec un volcan ? Cette éruption nous offre quelques leçons.

De Maya Wei-Haas
Publication 5 déc. 2022, 17:42 CET
En septembre 2021, des fissures s’ouvrent dans la crête de la Cumbre Vieja, à La Palma, ...

En septembre 2021, des fissures s’ouvrent dans la crête de la Cumbre Vieja, à La Palma, prélude à l’une des éruptions les plus destructrices depuis cinq siècles dans les Canaries. Des fontaines de lave s’élèvent à environ 600 m et des roches en fusion sont projetées à des kilomètres du cratère.

PHOTOGRAPHIE DE Carsten Peter

À l'approche d'une entrée des enfers, l'air devant nous miroite de chaleur. Le vent rugit dans mes oreilles. Je suis avec soin les empreintes de mon guide, Octavio Fernández Lorenzo, à travers le paysage noirci de La Palma, dans les îles Canaries (Espagne).

« Il est quasi impossible d’aller plus loin », lance-t-il tout à coup, s’arrêtant à quelques mètres de notre cible : la gueule d’une grotte volcanique – ou tunnel de lave. Nous avançons encore de quelques pas vers l’orifice où un opérateur de drone privé a récemment relevé 170 °C. Fernández Lorenzo, vice-président de la Fédération canarienne de spéléologie, surveille de près la grotte, qui se refroidit lentement. Il espère pouvoir enfin y pénétrer pour récolter des indices sur l’une des éruptions volcaniques les plus ravageuses que l’archipel a connues en cinq siècles.

À partir du 19 septembre 2021 et pendant près de quatre-vingt- six jours, le magma s’est écoulé de failles situées au sommet de la crête de la Cumbre Vieja. L’éruption n’a pas fait de victime directe, mais a déversé plus de 200 000 000 m3 de lave. Un cône de cendres et de roches haut de 200 m s’est formé. Et c’est là où nous nous tenons. Un an plus tôt, cette partie de l’île était une forêt de pins, parsemée çà et là de maisons. Seuls les éléments les plus hauts –branches supérieures des arbres, extrémité d’un lampadaire, faîte d’un toit – sont désormais visibles au-dessus des amas de sable noir granuleux.

Fascinée, j’entends à peine la voix de Fernández Lorenzo, étouffée par le masque à gaz. Alors son ton change, de plus en plus pressant et fort : « En haut, en haut, en haut, en haut. On va griller. » Le vent a tourné. Des rafales soufflent depuis la vallée, risquant de nous envoyer de l’air brûlant. Tandis que je m’efforce de gravir le cône volcanique escarpé pour trouver un observatoire plus sûr, le sol se désagrège et bouge sous mes pieds.

La lave s’écoulant dans l’océan fait avancer le littoral de La Palma. L’éruption a dévasté les écosystèmes marins proches, mais une vie se développe déjà au sommet des roches sous-marines riches en nutriments.

PHOTOGRAPHIE DE Carsten Peter

La Palma connaît depuis longtemps des éruptions qui, en général, ne sont pas considérées comme dangereuses. Du fait de sa composition, la lave coule sous forme de rivières indolentes, au lieu d’exploser en gigantesques déflagrations.

La précédente éruption date de 1971. Près de la côte sud, de la roche en fusion avait jailli d’une faille dans une zone peuplée – sans causer de grands dégâts, en comparaison. Mais, depuis lors, la population de l’île a augmenté. Plus de 86 000 habitants vivent aujourd’hui sur 707 km2.

En 2021, la lave a avalé plus de 2 800 bâtiments, 350 ha de terres agricoles et 70 km de routes. Il faudra de nombreuses années pour reconstruire, dans une chaleur magmatique persistante et avec un avenir économique incertain.

Sur la planète, environ 60 millions de personnes vivent à l’ombre de volcans actifs. Avec la croissance de la population mondiale, des désastres tels que celui de La Palma deviendront plus fréquents. Mieux comprendre ce qui s’est passé sur l’île pourrait peut-être aider ses habitants et tous ceux qui vivent dans un contexte similaire à mieux s’armer face à une future catastrophe volcanique.

« Les volcans ont créé La Palma, souligne Octavio Fernández Lorenzo. Nous devons apprendre à vivre avec eux. »

La lave a recouvert certaines zones en couches épaisses, mais a épargné des groupes de maisons bâties sur des kipukas (éminences de roches volcaniques plus anciennes qui subsistent au sein des coulées fraîches).

PHOTOGRAPHIE DE Carsten Peter

Aussi destructeurs soient-ils, les volcans représentent la force vive des îles Canaries. Cet archipel subtropical se situe à environ 80 km au large du sud du Maroc. Les éruptions passées ont fait de ces terres un spectacle naturel : falaises côtières, plages de sable noir, montagnes regorgeant de plantes endémiques... Et les coulées de lave se sont décomposées en un sol fertile.

Les Castillans conquirent ces îles au XVe siècle. Ils décimèrent les autochtones et convertirent les terres en plantations de canne à sucre, qui laissèrent ensuite la place à d’autres cultures. Avant l’éruption de l’année dernière, La Palma tirait la moitié de son produit intérieur brut des bananes cultivées pour l’exportation.

D’où provient précisément le volcanisme des Canaries ? Une grande partie de sa puissance est sans doute issue d’un point chaud (une colonne de roches surchauffées, ou panache, s’élevant du sous-sol profond). À mesure que la plaque tectonique africaine se rapproche de lui apparaissent de nouveaux volcans. Et de nouvelles îles.

La Palma est l’une des plus jeunes et des plus volcaniques des Canaries. Mais les volcans du Nord se sont tus. Ces 150 000 dernières années, l’île n’a subi des éruptions que dans le Sud, chaud et sec, et traversé par la crête de la Cumbre Vieja.

Le magma s’élève sous la Cumbre Vieja, se précipitant vers la surface à travers les failles ou les points faibles. C’est un volcanisme monogénétique – chaque éruption suit un chemin différent. On ne sait donc jamais où la prochaine aura lieu.

Comme l’a montré celle de 2021, protéger les milliers d’habitants des pentes de la crête relève du défi. Après cinq décennies de sommeil volcanique, nombre de résidents de l’île n’avaient jamais été témoins de sa pleine puissance géologique. En outre, il semble y avoir eu un décalage entre l’activité observée par les scientifiques sur le volcan dans les jours précédant l’éruption et ce que le public a cru qu’il se passerait.

Le 11 septembre 2021, les secousses se sont multipliées, indice d’une possible catastrophe. Le sol bougeait et gonflait – donc, le magma se déplaçait en dessous. Les autorités ont vite déclenché le plan d’urgence volcanique des îles, qui réunit un comité scientifique pour étudier les données et déterminer ce qui pourrait advenir ensuite. 

Ce plan informe sur le niveau de risque volcanique à l’aide d’un « feu de signalisation » à quatre couleurs : vert, jaune, orange, rouge. Le 13 septembre, les autorités l’ont passé au jaune. Traduction : risque d’éruption accru ; prêtez attention aux communications officielles.

Les tremblements de terre se comptaient par milliers. Ils se déplaçaient vers le nord-ouest, devenant de plus en plus superficiels et intenses. « Le jeudi [16 septembre], se souvient Stavros Meletlidis, volcanologue à l’Institut géographique national (IGN) espagnol, nous étions tous presque sûrs qu’il y aurait une éruption. »

La grande question était : quand ? En 2011, sur l’île voisine d’El Hierro, les secousses avaient duré des mois avant l’éruption. Or la situation à La Palma semblait évoluer plus vite. Toutefois, le comité scientifique n’a pas pu s’accorder sur l’imminence d’une explosion, a déclaré par la suite María José Blanco, directrice de l’IGN, lors de sa déposition devant le Parlement régional. Une telle annonce aurait obligé les responsables politiques à passer le niveau d’alerte volcanique à l’orange. Puis à lancer les évacuations. Mais celles-ci sont complexes et coûteuses.

De plus, le timing est primordial. Si l’on enjoint aux gens de quitter leur foyer trop tôt, ils risquent d’y revenir avant que la menace ne soit éloignée. S’ils partent et que rien ne se passe, peut-être ne croiront-ils plus aux alertes suivantes.

Le 19 septembre au matin, les autorités ont commencé à évacuer des dizaines de personnes à mobilité réduite. Puis le volcan est entré en éruption. Le niveau d’alerte était encore à jaune.

Membre d’un groupe d’intervention d’urgence de l’armée espagnole, Armando Salazar aide les scientifiques à prélever des échantillons de lave sur la roche encore brûlante. Des équipes ont également contrôlé les émanations de gaz, enregistré les séismes, etc., afin de mieux comprendre l’éruption et les risques d’autres explosions le long de la crête de la Cumbre Vieja.

PHOTOGRAPHIE DE Arturo Rodríguez

De nombreuses familles de La Palma habitent encore des logements temporaires, près d’un an plus tard. Les fonds promis par le gouvernement espagnol et les décisions sur la façon de reconstruire se font attendre. Certains peinent à prouver la propriété de leurs terres – dans l’urgence pour évacuer, ils ont laissé les documents légaux chez eux. Et puis, il y a le débat : comment rebâtir sur un paysage aussi radicalement modifié ?

Des zones de la nouvelle coulée de lave seront sans doute conservées pour constituer un parc national, en un émouvant rappel des origines volcaniques de l’île. D’autres seront récupérées par l’agriculture et la construction dès que la roche profonde aura complètement refroidi.

Mais les défis sont de taille. La coulée est en grande partie ce que les habitants appellent de la malpais (« mauvaise terre »). Elle est pleine de débris tranchants qui bougent sous les pieds et peuvent couper les vêtements et la peau. Et nulle culture ne pousse sur de la lave fraîche. Il faudra donc faire venir de la terre d’ailleurs sur l’île.

Malgré l’imprévisibilité de la Cumbre Vieja, certains espèrent que cette tragédie permettra de tirer des leçons en prévision de futurs événements volcaniques. Par exemple, on pourrait modifier le système d’alerte de façon à dissocier les mesures prises par les autorités (tel l’ordre d’évacuer à grande échelle) et une communication appropriée vis-à-vis du grand public sur l’imminence d’une catastrophe.

De telles leçons pourraient être profitables au-delà des côtes de La Palma. À Santa Cruz, la capitale animée de l’île voisine, Tenerife, je suis assise au Volcano Cafe avec le volcanologue Stavros Meletlidis. Nous évoquons les nombreux défis que suppose le fait de vivre auprès de volcans endormis. Un flot constant de gens et de voitures passe devant nous. Je m’interroge à voix haute sur la menace d’une future éruption ici, sur l’île la plus peuplée des Canaries.

La réponse de Meletlidis est immédiate. Mais à voix basse : « Nous y pensons tous les jours. »

Extrait de l'article publié dans le numéro 278 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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