À Bahreïn, les récifs coralliens menacés par les îles artificielles

Le pays compte doubler sa superficie terrestre, au détriment de ses milieux marins.

De Richa Syal
Publication 6 sept. 2022, 08:46 CEST
01 bahrain

Ce cliché, pris en 2021 depuis la Station spatiale internationale, montre Durrat Al Bahrain, un archipel artificiel dont la construction a débuté il y a plus de 10 ans au sud de Bahreïn. L’état insulaire du golfe Persique souhaite construire d’autres îles semblables à celle-ci.

PHOTOGRAPHIE DE Sergey Kud-Sverchkov, Roscosmos via NASA

Pataugeant à marée basse pour relever ses pièges, Haji Saeed est, à 72 ans, l’un des pêcheurs les plus âgés de Karranah, un village situé sur la côte nord de Bahreïn.

Il y a 20 ans, la mer regorgeait de poissons locaux, dont le hamour, sorte de morue, et le safi, un poisson-lapin. Haji pouvait alors facilement en attraper plus de 100 kg par jour.

Et puis le gouvernement de Bahreïn a construit deux îles artificielles. Celles-ci ont altéré les fonds marins, contraignant les populations de poissons à quitter les eaux côtières peu profondes.

Haji revient sur le rivage avec à peine plus de 3 kg de poisson, qu’il a attrapé grâce à cinq pièges appelés hadrahs. Le lendemain, son butin est encore plus maigre : seulement trois poissons, pour un total de 500 g.

« C’est comme ça depuis la construction des îles, confie-t-il. Les poissons abondaient ici avant… Aujourd’hui, nous n’arrivons plus à gagner notre vie ».

Difficile de discerner Manama, capitale et plus grande ville de Bahreïn située dans le nord-est du pays, alors que sévit une tempête de sable. Ce phénomène frappe de plus en plus souvent et intensément le Moyen-Orient, une tendance qui serait liée au surpâturage, à la déforestation, à la surexploitation des cours d’eau et à la construction de barrages.

PHOTOGRAPHIE DE Mazen Mahdi, AFP via Getty Images

Une situation qui risque de s’aggraver, puisque la nation du golfe Persique aux 1,8 millions d’habitants s’apprête à construire cinq îles supplémentaires, qui accueilleront cinq nouvelles villes d’ici la fin de la décennie. Ensemble, ces îles permettront d’augmenter la superficie du petit pays de 60 %. Ces terrains supplémentaires, essentiels au développement économique de Bahreïn selon le gouvernement, ont aussi un coût élevé pour l’environnement alors que les milieux marins de la région peinent déjà à s’adapter au changement climatique et à survivre.

« Dans l’ensemble, le golfe Persique est un environnement peu hospitalier en raison de sa salinité et de sa température. Toute pression supplémentaire exercée sur (les espèces qui y vivent) a généralement des conséquences plus néfastes qu’ailleurs », explique Charles Sheppard, professeur de sciences marines à l’université de Warwick qui a étudié les récifs coralliens de la région pendant sept ans.

 

LE GOLFE DES ÎLES ARTIFICIELLES

L’aménagement de terres nouvelles gagnées sur la mer, c’est-à-dire la création de nouvelles îles grâce au dragage des fonds marins, est bien connu de Bahreïn. Le pays a entrepris plusieurs altérations côtières en 1963 et a depuis augmenté sa superficie, passant de 668 km² à près de 780 km² en 2021. Grâce à cela, Bahreïn est aujourd’hui légèrement plus grand que Singapour.

Le petit archipel comprend déjà plus de 30 îles naturelles et artificielles. Muharraq, île urbaine la plus au nord de Bahreïn, s’est progressivement étendue depuis les années 1960 et affiche désormais une superficie quatre fois supérieure à celle d’origine.

Bien que l’évolution du littoral de Bahreïn soit motivée par la taille du pays, les États voisins de la nation ont recours à la construction d’îles depuis des décennies, souvent à plus grande échelle. Certaines d’entre elles sont particulièrement remarquables, comme Palm Jumeirah à Dubaï. La construction de ce chapelet d’îles en forme de palmier a débuté en 1990 et abrite des villas et hôtels de luxe. En Arabie saoudite, Oxagon sort actuellement de mer. Cette structure flottante, qui est la plus vaste au monde, accueillera un pôle industriel de plus de 45 km². D’autres projets sont plus traditionnels, comme le nouvel aéroport international de Doha au Qatar, construit sur des terres nouvelles gagnées sur la mer en 2006.

Des villas de luxe bordent les canaux de la Ville flottante dans le nouveau quartier résidentiel situé sur l’île artificielle d’Amwaj, à Bahreïn. Les canaux sont suffisamment profonds pour permettre le passage des bateaux.

PHOTOGRAPHIE DE Credit: Iain Masterton, Alamy

La construction de cinq nouvelles îles à Bahreïn fait partie d’un ambitieux projet d’environ 30 milliards d’euros visant à redresser l’économie du pays en réponse à la pandémie et à entamer la transition d’un modèle basé sur le pétrole vers un fondé sur les entreprises privées, l’industrie et le tourisme. Selon la Banque mondiale, l’économie de Bahreïn a diminué de 5 % en 2020, un recul qui s’explique principalement par la baisse vertigineuse de la demande en pétrole lors de l’épidémie. Le Fonds monétaire international estime que le pays connaîtra cette année une croissance de 3,3 %.

« Bahreïn sort de la pandémie avec un objectif ambitieux qui va au-delà de la reprise économique pour garantir un avenir plus prospère », a déclaré le cheikh Salman bin Khalifa Al Khalifa, ministre des Finances et de l’Économie lors d’une conférence de presse en novembre 2021. À cette occasion, il a notamment présenté le plan de développement Economic Vision 2030 du gouvernement.

Une partie des 30 milliards d’euros mis sur la table serviront au financement de 22 nouveaux projets de développement, dont la construction du premier réseau de métro de Bahreïn et d’un nouveau pont-jetée de 24 km de long reliant le pays à l’Arabie saoudite.

Le doublement de la surface de Bahreïn est une tâche ambitieuse, mais la construction des nouvelles îles devrait permettre à l’État de gagner plus de 460 km² de superficie supplémentaires. Vantées comme durables par l’Economic Development Board (Conseil pour le développement économique) de Bahreïn, celles-ci sont en cours de conception. Elles devraient accueillir un aéroport, des résidences de luxe ainsi que des complexes touristiques en bord de mer, soi-disant sans aucune incidence néfaste sur les habitats naturels.

Un homme s’abrite du soleil sous un ghaf (Prosopis cineraria) ou « arbre de la vie » vieux de 400 ans. Poussant sur un flanc de coteau aride situé à environ 25 km au sud de Manama, la capitale de Bahreïn, cet arbre est le seul à des kilomètres à la ronde. Il survit grâce à sa racine primaire, capable de s’alimenter en eau dans les nappes phréatiques situées à plus 35 m sous terre.

LES CONSÉQUENCES ENVIRONNEMENTALES DU DRAGAGE

Les conséquences de l’aménagement des terres nouvelles gagnées sur la mer pour la construction d’îles artificielles préoccupent les scientifiques qui en ont étudié l’histoire. Les déblais de dragage utilisés pour créer les îles proviennent souvent de zones aux eaux peu profondes, où les herbiers marins fournissent de la nourriture aux poissons et autres espèces marines, et leur servent de nurseries, souligne Charles Sheppard.

Des cinq nouvelles îles, les deux plus vastes devraient être construites sur Fasht Al Adhm et Fasht Al Jarim, les plus grands récifs coralliens du golfe Persique (dont elles porteront le nom). Bombés et situés en eaux peu profondes, ces derniers s’étendent à travers le golfe sur plus de 100 km². Ils constituent des zones de reproduction et des habitats marins dont dépendent des centaines d’espèces tropicales comme les poissons-clowns et les raies. Dans son rapport sur les récifs coralliens du golfe Persique paru en 2000, le Réseau mondial de surveillance des récifs coralliens a montré que le dragage du sable entre 1985 et 1992 avait fortement dégradé Fasht Al Adhm, le plus grand récif des deux.

« C’est comme si vous enterriez un champ de maïs sous trois mètres de terre et de béton. Il finira par mourir », décrit Charles Sheppard.

À Bahreïn, le dragage a surtout été pratiqué sur les lits de sable situés près de Muharraq. Résultat : près de 17 000 m² de récifs ont été détruits en raison de l’envasement. En enlevant ces sédiments, la vase se déverse directement sur les coraux, « brûlant et étouffant leurs polypes », souligne Hameed Al Alawi, biologiste marin et consultant bahreïnien spécialisé dans les milieux aquatiques.

Selon Mohammad Shokri, scientifique spécialiste des coraux ayant pris part à l’étude sur les récifs du golfe et professeur de biologie marine à l’université Shahid Beheshti en Iran, le dragage constant peut également provoquer une hausse de la turbidité et de la sédimentation autour des récifs, deux phénomènes qui sont une source de stress supplémentaires pour les coraux.

« Nous devons concentrer nos effets sur la préservation de ce qu’il reste, ainsi que sur la restauration des récifs coralliens dans le golfe », préconise Mohammad Shokri.

Les récifs ne sont pas les seuls à faire les frais de ces opérations. Dans une étude parue en mai 2022 dans la revue Science Direct, des scientifiques ont ainsi conclu que les activités de dragage menées entre 1967 et 2020 dans le cadre de l’aménagement des terres nouvelles gagnées sur la mer avaient contribué à la disparition de 95 % des mangroves de la baie de Tubli, située au large de la côte nord-est de Bahreïn, où des villas de luxe en bord de mer ont été construites.

Ces changements se traduisent par un important déclin de la biodiversité et une baisse de la productivité, estime Hameed Al Alawi. Une évaluation de l’impact environnemental réalisée par le parlement de Bahreïn et la Société de protection des pêcheurs entre janvier 2008 et décembre 2009 sur les projets d’aménagement de terres nouvelles gagnées sur la mer a ainsi montré une baisse de la diversité en poissons : moins de 50 espèces ont été recensées, contre plus de 400 auparavant.

« Cela veut donc dire que les conséquences seront visibles une fois les dommages faits », ajoute le biologiste. Il estime que la construction des nouvelles îles entraînera une disparition supplémentaire de 10 % de la biodiversité.

Charles Sheppard appelle à une autre gestion des projets d’aménagement de terres nouvelles gagnées sur la mer à Bahreïn et dans le golfe. Il demande aussi à ce que des sites d’importance écologique moindre soient utilisés plutôt que ceux riches en biodiversité. « Le plus triste, c’est que la plupart des dégâts infligés auraient pu être évités. Plusieurs méthodes auraient pu être employées pour en limiter les effets », indique-t-il.

Contactés à plusieurs reprises, le ministère des Travaux publics, le ministère de la Pêche et le Conseil suprême pour l’environnement (une agence gouvernementale qui délivre les permis et approuve les projets d’aménagement de terres nouvelles gagnées sur la mer) n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Dans une déclaration publiée sur son site Internet, le Conseil fait savoir que son programme de contrôle relatif au dragage et à l’aménagement de terres nouvelles a pour objectif de vérifier la conformité des projets avec les protocoles environnementaux en vigueur stipulés dans la procédure d’octroi des permis. Il précise en outre que des barrières sont installées autour des sites exploités afin d’atténuer le risque de propagation de la turbidité.

 

DES PÊCHEURS LAISSÉS POUR COMPTE

Le déclin des stocks de poissons oblige les pêcheurs bahreïniens à s’aventurer plus loin en mer, ce qui se solde parfois en des conflits mortels avec les États voisins. Au cours des dix dernières années, environ 650 navires bahreïniens ont été saisis par les gardes-côtes qataris pour intrusion dans leurs eaux territoriales, les deux derniers en date en avril 2022. D’autres pêcheurs ont recours à des méthodes plus risquées, comme l’utilisation d’équipements de pêche illégaux tels que les pièges en nylon, et ignorent les interdictions de pêche.

« Nous comprenons que le sable, c’est en quelque sorte de l’or, confie Abdul Amir Al Mughani, directeur de la Société de protection des pêcheurs, qui représente plus de 500 pêcheurs. Mais pour nous, l’aménagement de terres nouvelles gagnées sur la mer constitue une attaque sur la mer ».

L’eau s’infiltre dans les zones humides de la côte d’Askar, dans l’est de Bahreïn. Les populations d’animaux marins et terrestres dépendent fortement des marais salants de la région.

PHOTOGRAPHIE DE Gareth Dewar, Alamy

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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