"ESOD" : 1,7 million d'animaux tués chaque année, une politique jugée inefficace

Classés parmi les "espèces susceptibles d’occasionner des dégâts", des animaux sont chassés chaque année en France. Une politique ancienne dont l’efficacité est de plus en plus contestée par une partie de la communauté scientifique.

De Solveig Blakowski
Publication 26 sept. 2026, 10:41 CEST
Gros plan sur un renard roux (Vulpes vulpes) dans une forêt de feuillus, au printemps.

Gros plan sur un renard roux (Vulpes vulpes) dans une forêt de feuillus, au printemps. 

PHOTOGRAPHIE DE Clement Philippe

Gros plan sur un renard roux (Vulpes vulpes) dans une forêt de feuillus, au printemps. 

PHOTOGRAPHIE DE Clement Philippe

Dans le département de l'Ain, une dizaine d'élevages de volailles déclarent chaque année environ 5 000 euros de pertes attribuées au renard roux (Vulpes vulpes). Environ 5 000 renards y sont abattus chaque année, dans tout le département et pendant les douze mois de l'année.

Frédéric Jiguet, ornithologue et professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, revient souvent sur ce cas. « Si ces destructions concernaient les quelques individus qui occasionnent des dégâts, là où ils ont lieu et au moment des dégâts, le système pourrait être fonctionnel », explique-t-il. « Mais comme elles sont autorisées pendant trois ans, tous les mois de l'année, il y a une déconnexion de fait. On peut supposer qu'on a tué 4 990 renards qui ne mangent pas de poules, et on n'est pas certain d'avoir éliminé les dix voleurs de poules. »

Il existe en effet un classement des « espèces susceptibles d'occasionner des dégâts » (ESOD). Il autorise tout détenteur d'un permis de chasse à piéger ou abattre certaines espèces sauvages toute l'année, y compris hors de la saison de chasse et sans limite de nombre. Le 21 août 2026, le gouvernement a publié la liste des ESOD pour trois ans : belette d'Europe (Mustela nivalis), fouine (Martes foina), martre des Pins (Martes martes), renard roux, corbeau freux (Corvus frugilegus), corneille noire (Corvus corone), pie bavarde (Pica pica), geai des chênes (Garrulus glandarius) et étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris).

 

UNE POLITIQUE VIEILLE DE PLUSIEURS SIÈCLES

L'abattage organisé d'animaux jugés indésirables est une tradition ancienne en France. La louveterie, ce corps de piégeurs assermentés encore chargé aujourd'hui d'une partie de ces opérations, remonte à Charlemagne. Elle a été supprimée puis rétablie par Napoléon, comme le rappelle Martin Plancke, écologue et chargé de mission scientifique à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), qui a coordonné les deux synthèses de la fondation sur le sujet.

Ces espèces étaient officiellement des « nuisibles » jusqu'en 2016, date à laquelle la loi pour la reconquête de la biodiversité a changé le terme, pour signifier qu'une espèce n'est pas nuisible en soi mais peut causer des dommages dans certaines circonstances. Les modalités de destruction, elles, sont les mêmes.

« Ce qui marque beaucoup le changement, c'est d'avoir intégré la notion de susceptibilité, très permissive pour les argumentaires en faveur du classement », analyse l'écologue. « Il y a une forme de critère qui se veut objectif, mais qui scientifiquement ne l'est pas. »

Le classement des ESOD se décide département par département, à partir de dossiers réunissant les tableaux de chasse des quatre années précédentes et les déclarations de dégâts. Deux repères y jouent un rôle décisif. Le premier est financier : le préjudice attribué à l'espèce doit dépasser 10 000 euros sur trois ans. Le second sert à établir que l'espèce est abondante, et c'est le nombre d'animaux tués l'année précédente qui en atteste, à partir de 500 individus. « Le classement ne traite pas de la dynamique des populations des espèces, mais de la pression de piégeage », résume Martin Plancke.

En France, on dénombre plus de 60 races de poules. Importée pour la première fois en ...

En France, on dénombre plus de 60 races de poules. Importée pour la première fois en -2500 av. J.-C., la poule a d’abord été domestiquée en Asie du Sud-Est vers -6000 av. J.-C.

En France, on dénombre plus de 60 races de poules. Importée pour la première fois en -2500 av. J.-C., la poule a d’abord été domestiquée en Asie du Sud-Est vers -6000 av. J.-C.

Quant aux déclarations, remplies par des particuliers ou des professionnels, la synthèse de la FRB relève qu'elles ne font l'objet d'aucune vérification. L'écologue en a consulté plusieurs centaines. « Vous pouvez avoir un prix de la poule qui change drastiquement, de 100 euros à 20 euros puis à 200 euros l'individu [...] J'ai observé que la simple présence d'un renard dans un jardin était considérée comme un dégât [...] Vous avez des doublons, cinq fois la même déclaration avec exactement la même écriture. »

 

CE QUE DIT LA SCIENCE

Le dispositif repose sur l’idée selon laquelle tuer ces animaux réduit les dommages qu'ils causent. En 2023, la FRB a passé en revue la littérature scientifique mondiale sur la question, à la demande et avec le financement de la Ligue pour la protection des oiseaux et de l'ASPAS. Près de mille articles examinés, quarante-sept retenus, puis trente et une études conservées après élimination des travaux qui présentaient des faiblesses méthodologiques.

Vingt-deux d'entre elles, soit 70 %, ne détectent aucun effet mesurable des destructions sur la prédation exercée par ces espèces. Neuf en trouvent un. Aucune ne conclut que les destructions aggravent la situation.

Ces neuf cas favorables sont des opérations coordonnées, menées sur de petites surfaces et concentrées sur la période de reproduction, très différentes du piégeage réparti sur un département entier toute l'année. « C'était extrêmement spécifique à un contexte particulier », observe Martin Plancke, qui cite une année pluvieuse où l'abondance d'insectes avait à elle seule amélioré la reproduction des oiseaux étudiés.

Toutefois, aucune de ces études ne porte sur les dégâts agricoles ni sur les biens des particuliers, alors que ce sont les motifs les plus souvent invoqués en France. Il ne s'agit donc pas d'une preuve d'inefficacité, mais d'un manque de données. En outre, la moitié des travaux retenus viennent du Royaume-Uni, ce qui rend la transposition délicate.

L'étude parue en mars 2026 dans la revue Biological Conservation, dirigée par Frédéric Jiguet, considère le problème par son coût. Sur sept années de données nationales, ses auteurs évaluent la dépense entre 103 et 123 millions d'euros par an, contre 8 à 23 millions de dégâts déclarés, l'estimation haute intégrant le temps très largement bénévole des piégeurs et des chasseurs.

 

CE QUE CHACUNE DE CES ESPÈCES APPORTE

La procédure de classement ne prend pas en compte ce que ces animaux font dans les milieux où ils vivent, un point sur lequel le comité scientifique de la FRB s'est accordé.

Le geai des chênes en est l'exemple le mieux documenté. Les glands représentent 70 % de son alimentation. L'oiseau les enfouit à l'automne pour les manger plus tard, oublie une partie de ses cachettes, et les glands germent, souvent à bonne distance de l'arbre d'origine. « C'est une espèce qu'on pourrait définir comme ingénieur écologique, parce qu'il repeuple littéralement des forêts de chênes », estime Martin Plancke. « En tapant sur le geai, vous tapez sur la possibilité d'avoir des renouvellements de feuillus. »

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Geai d'Eurasie (Garrulus glandarius), grand oiseau coloré nichant dans les forêts et les bois d'Europe. Cet ...

Geai d'Eurasie (Garrulus glandarius), grand oiseau coloré nichant dans les forêts et les bois d'Europe. Cet oiseau enfouit sa nourriture à l'automne pour les manger plus tard, oublie une partie de ses cachettes, et les glands germent, participant à repeupler des forêts de feuillus. 

PHOTOGRAPHIE DE David Havel / Alamy

Geai d'Eurasie (Garrulus glandarius), grand oiseau coloré nichant dans les forêts et les bois d'Europe. Cet oiseau enfouit sa nourriture à l'automne pour les manger plus tard, oublie une partie de ses cachettes, et les glands germent, participant à repeupler des forêts de feuillus. 

PHOTOGRAPHIE DE David Havel / Alamy

Le renard, lui, se nourrit surtout de petits rongeurs. Les campagnols des champs (Microtus arvalis) et espèces voisines représentent entre 60 et 75 % de son régime selon les études européennes. « En détruisant des renards, vous détruisez des auxiliaires de culture », poursuit l'écologue. « Si vous gardez des renards sur votre territoire, vous avez moins de campagnols, donc vous utilisez moins de rodenticides. »

Corvidés et petits carnivores consomment par ailleurs des cadavres, ce qui limite la persistance de bactéries et de virus dans le milieu, et prélèvent en priorité les individus malades ou porteurs de parasites, moins aptes à fuir. « Vous ne restez pas dans le circuit vivant et vous ne dispersez pas votre virus au sein de la population », explique Martin Plancke, qui cite pour exemple les enjeux de grippe aviaire.

Certaines relations sont plus étroites encore. La pie bavarde est la seule espèce chez laquelle le coucou geai, oiseau parasite considéré comme vulnérable en Provence-Alpes-Côte d'Azur, peut se reproduire en France. Elle est classée dans cinq des six départements de la région.

 

DES PERTES RÉELLES, D'AUTRES RÉPONSES

Un poulailler vidé en une nuit, des semis déterrés au printemps, des combles endommagés par une fouine : les dommages existent, dans un monde agricole déjà fragilisé, et ils ne donnent lieu à aucune indemnisation, contrairement à ceux causés par le sanglier ou le cerf.

« Il y a une vraie situation de crise pour les agriculteurs et les agricultrices concernés par ces dégâts récurrents, et il n'y a pas d'indemnisation », souligne Martin Plancke. La FNSEA, qui a relu la synthèse de la fondation, y défend un dispositif fondé sur des problématiques locales bien réelles et signale la mise au point d'un outil de déclaration géolocalisé, plus facile à contrôler. Les louvetiers, eux, ont refusé de participer à ces travaux, qu'ils estimaient orientés.

Plusieurs méthodes sans mise à mort sont documentées, avec des niveaux de preuve inégaux. Restaurer les haies, les jachères et les bandes fleuries suffit lorsque les prédateurs sont peu nombreux, en diversifiant les proies disponibles. Poser des clôtures autour des zones sensibles fonctionne également. Des enrobages de semences au goût désagréable, censés apprendre aux corvidés à laisser les semis tranquilles, sont encore à l'étude.

Le programme Careli, mené dans l'est de la France, a comparé deux zones voisines, l'une où le renard était protégé, l'autre où il pouvait être chassé. « Là où le renard n'était pas chassé, il n'y avait pas plus de dégâts », rapporte l'écologue. « Au contraire, les endroits où il y avait de la protection ont eu une réduction énorme des dégâts sur la volaille. » L'expérimentation reste locale.

La Fondation pour la recherche sur la biodiversité propose de conditionner une indemnisation à la mise en place de ces protections. « Vous protégez bien vos semis, votre poulailler, et si vous avez malgré tout de la prédation, ça veut dire qu'il y a un individu particulièrement efficace, et on vous donne à hauteur justifiée un montant d'indemnisation. » Le tir viserait alors cet animal précis, en dernier recours.

L'inspection générale du ministère de la Transition écologique avait recommandé de ne pas renouveler l'arrêté, au profit d'une gestion concertée expérimentée dans quelques départements. Il a été reconduit. Frédéric Jiguet indique que des réunions doivent s'ouvrir avec le ministère « pour réfléchir à une refonte de la gestion de ce dossier en France ».

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