Pourquoi sommes-nous si lents à agir pour l’environnement ?

« L’amnésie environnementale », notre capacité à nous habituer à la dégradation de la nature, pourrait contribuer à expliquer la crise écologique.

De Manon Meyer-Hilfiger
Publication 28 mai 2022, 10:30 CEST
Pour apprendre à connaître la nature il faudrait s’y reconnecter en y passant du temps.

Pour apprendre à connaître la nature il faudrait s’y reconnecter en y passant du temps.

 

PHOTOGRAPHIE DE Shameer Pk/Pixabay

C’est un des mystères de l’époque contemporaine. Nous n’avons, semble-t-il, jamais eu un accès si facile à l’information, et pourtant notre connaissance des espaces naturels va en s’amenuisant. Avec pour conséquence, une certaine passivité face à l’ampleur du désastre. Pour expliquer cette capacité humaine à s’habituer à un environnement dégradé, le psychologue américain Peter Kahn a développé le concept « d’amnésie environnementale générationnelle ».

Alors que les êtres humains ont de moins en moins de contacts avec la nature – en 2050, deux personnes sur trois habiteront en ville, selon des estimations de l’ONU – il est de plus en plus facile d’oublier à quel point cette dernière est mal en point. L’écologue américain Robert Pyle parle ainsi d’« extinction de l’expérience de nature ». Un enjeu pour les générations futures. « Quand un enfant grandit loin de la nature, il aura moins tendance à vouloir la protéger ensuite, car elle ne fait pas partie de son cadre de référence. Elle n’existe pas dans sa mémoire » explique Anne-Caroline Prévot, biologiste de la conservation au CNRS/Muséum national d’histoire naturelle et autrice de l’ouvrage La nature à l’oeil nu.

Et même en connaissant un environnement sur le bout des doigts, cela n’empêche pas de sous-estimer sa dégradation. Dès 1995, le biologiste marin Daniel Pauly a montré que les chercheurs spécialistes de la pêche prenaient comme référence scientifique le nombre de poissons du début de leur carrière. Sans comparer cette donnée avec les générations précédentes. Ce qu’ils considéraient comme un état « normal » était en fait déjà dégradé. Difficile ainsi de mesurer l’ampleur de la crise écologique. Et d’y répondre de manière adéquate.

Démolition des maisons et du pont de Villegailhenc (Aude) endommagés lors de l’inondation de la rivière Trapel en octobre 2018.

PHOTOGRAPHIE DE Emmanuel Garnier

« NOTRE SOCIÉTÉ SE SUICIDE SUR LE PLAN MÉMORIEL»

Les conséquences de l’amnésie environnementale vont encore plus loin. Sans transmission du savoir, c’est aussi la mémoire des catastrophes naturelles – et des meilleures façons de s’y adapter – qui se perdent.  Avec le changement climatique, des épisodes autrefois isolés se multiplient. Les inondations et les tempêtes, qui ont toujours menacé les littoraux, vont devenir monnaie courante. Or, les habitants de ces régions ont su pendant des siècles comment s’en protéger.

« Mais cette connaissance s’est perdue lors du développement des stations balnéaires, à la fin du 19e siècle, et plus largement après la Seconde Guerre mondiale. On urbanisait à tout va, et les entreprises s’installaient alors dans des zones à risque » explique Emmanuel Garnier, historien du climat et des risques au laboratoire Chrono-Environnement au sein de l’Université de Franche-Comté. Pourtant, « même la toponymie donnait des indices. Dans le nord, Noues, Voivre ou Vaivre désignent des zones humides ou marécageuses ; là où les anciens prenaient soin de ne pas construire.

Dans le sud, des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC) sont désormais installés sur des devèzes. En occitan, ce mot signifie « endroit où faire pâturer » ou « terrain réservé », car ce sont des zones exposées aux crues éclair. » À l’époque, les planificateurs urbains, ignorant parfois sciemment le savoir des aînés, ont surtout vu la nécessité d’installer les habitants au plus près des ports, pour répondre aux besoins pressants de l’économie mondialisée. Aujourd’hui encore, dans une société hyper mobile, rien ne facilite la transmission des savoirs environnementaux.  « En tant qu’historien, je peux l’affirmer : notre société se suicide sur le plan mémoriel » lance Emmanuel Garnier. Les supports, notamment, posent problème. « Les ordinateurs se renouvellent tous les cinq ans en moyenne, rendant souvent illisibles les précédentes sauvegardes – alors que j’ai pu consulter un parchemin datant de 1234 qui relatait une inondation. »

Stèle érigée à la Faute-sur-Mer indiquant la hauteur d’eau atteinte lors de la tempête Xynthia.

PHOTOGRAPHIE DE Emmanuel Garnier

Mais si disposer des informations est une chose, les consulter ou les mémoriser constituent des tâches encore plus ardues. C’est là où la mise en récit des événements devient indispensable. Certaines cultures sont toujours capables de faire passer une histoire de génération en génération. « Grâce à leur mythologie, les aborigènes d’Australie sont parvenus à se transmettre la mémoire d’un tsunami qui date d’avant notre ère. Le tout avec des conseils sur la meilleure manière de réagir au cas où ce bouleversement se reproduirait » explique le directeur de recherches au CNRS.

 

« UNE FORME DE DÉNI FACE À LA VIOLENCE DES CHANGEMENTS »

Comment faire alors pour retrouver cette mémoire, apprendre à connaître la nature, prendre conscience de ses rythmes et de ses risques ? Il s’agit d’abord de s’y reconnecter en y passant du temps, selon la chercheuse Anne-Caroline Prévot. Mais une course à pied dans une forêt ne transformera pas forcément le premier venu en un naturaliste acharné. « Il faut qu’il y ait une émotion, que cette visite ait des conséquences pour l’individu. Il s’agit ainsi de vraiment prêter attention à ce qui nous entoure, pas simplement d’évoluer dans un décor » souligne la chercheuse, tout en insistant sur la nécessité de lever les freins, physiques comme symboliques, d’accès à la nature.

« Aux États-Unis, le chercheur Jason Byrne a montré que les populations hispanophones ne se rendaient pas dans les parcs naturels, pourtant tout proches de chez eux. Les services publics en avaient déduit qu’il s’agissait là d’une différence de culture. Son étude a plutôt montré que ces populations ne se sentaient pas du tout accueillies dans les parcs : aucun panneau n’était en espagnol, et les visiteurs – des Blancs, en majorité – ne leur ressemblaient pas » poursuit la directrice de recherches au CNRS.

Ensuite, pour transmettre les savoirs d’adaptation aux catastrophes naturelles, Emmanuel Garnier préconise d’ériger de grandes stèles dans le paysage, visibles de tous, pour conserver la mémoire d’un événement, « comme le font déjà les Allemands ou les Japonais ». L’école a également son rôle à jouer. 

Tatamis et équipements domestiques inutilisables évacués des maisons inondées après le passage du typhon Hagibis du 12 octobre 2019 dans la Préfecture d’Ibaraki (Japon).

PHOTOGRAPHIE DE Emmanuel Garnier

« Il faut mettre l’accent sur les contenus locaux. Parler du pays basque aux enfants basques, par exemple, pour ne pas donner l’impression que les catastrophes environnementales se passent toujours chez les autres - notamment dans les pays pauvres » précise-t-il. Autre corde à l’arc de l’école : l’organisation de sorties scolaires en extérieur, « en laissant les enfants jouer, pour développer leurs expériences de nature » précise Anne-Caroline Prévot.

Le tout permettrait de mieux connaître la nature et ses évolutions, et de comprendre comment s’y adapter. « L’amnésie environnementale est aussi une forme de déni face à la violence des changements. C’est un mécanisme normal quand la menace paraît plus importante que les réponses possibles » explique la chercheuse. Y remédier passe donc aussi par la recherche de solutions. « La biodiversité est l’un des domaines qui s’y prête le plus, car les actions locales ont une vraie portée, et les espèces peuvent vite revenir. Voilà une bonne nouvelle ! » L’optimisme, cet autre ingrédient clé pour guérir de notre Alzheimer environnemental.

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