Selon un nouveau rapport du GIEC, le changement climatique est déjà pire que prévu

Les effets du réchauffement entraînent déjà des vagues de réfugiés, la montée du niveau des océans, et la disparition d’espèces végétales et animales. Nous sommes encore en mesure de nous adapter, mais nous devons réduire nos émissions immédiatement.

De Kieran Mulvaney
Publication 1 mars 2022, 17:05 CET
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Dans l’est de la Sibérie, le cratère de Batagaika, qui fait près d’un kilomètre de diamètre et continue de s’agrandir, est un des plus vastes de l’Arctique. Le changement climatique fait fondre le pergélisol et le sol s’effondre et fait apparaître des cratères ou des lacs.

PHOTOGRAPHIE DE Katie Orlinsky, Nat Geo Image Collection

Le changement climatique a des impacts bien plus importants que prévu, et ce à des températures plus basses que nous ne l’avions anticipé. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), cela est déjà en train de bouleverser les écosystèmes et d’affecter la vie de milliards de personnes dans le monde entier.

Ce rapport inédit montre que les sécheresses et les vagues de chaleur déciment les arbres et les coraux ; que la montée du niveau des océans force les habitants des régions vulnérables à se déplacer ; et que les conditions extrêmes pourraient favoriser les conflits violents. Si on ne parvient pas à mettre un coup d’arrêt au réchauffement d’ici peu, alors la moitié des espèces terrestres pourraient disparaître, la malnutrition se propagera dans certaines parties du monde, et les épisodes météorologiques extrêmes seront de plus en plus fréquents.

Les pauvres, le premier et le troisième âge, les minorités ethniques et les peuples autochtones sont les populations les plus vulnérables. Bien qu’il existe déjà des mesures pour freiner l’impact du changement climatique, la seule mesure qui compte réellement est de réduire les émissions de gaz à effet de serre aussi vite que possible.

Selon Kelly Levin du Fonds Bezos pour la Terre, fondation qui finance des efforts de lutte contre le changement climatique, le rapport « montre clairement à quel point il faut que nous changions de trajectoire, car un retard dans notre action risque de déclencher des impacts si catastrophiques que notre monde va doucement devenir méconnaissable. »

Le rapport, intitulé Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability, a été publié lundi après approbation de 195 gouvernements. Celui-ci fait 3 675 pages. Voici résumées ses cinq principales découvertes.

 

PIRE QUE CE QUE L’ON PENSAIT

À ce jour, les émissions de gaz à effet de serre ont entraîné une hausse globale moyenne d’environ 1,1 °C. Selon Camille Parmesan de l’Institut marin de l’Université de Plymouth, co-autrice d’un « Résumé à destinations des décideurs » long de 35 pages préfaçant le rapport, « une des conclusions les plus saisissantes de notre rapport est que nous observons actuellement des impacts défavorables bien plus généralisés et bien plus négatifs que ce à quoi nous nous attendions » étant donné la hausse de température à laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Elle ajoute que ce qui est particulièrement inquiétant c’est qu’il n’a suffi que d’un réchauffement relativement faible pour que le pergélisol ne se mette à fondre, que les tourbières ne commencent à s’assécher et que des insectes nuisibles et des incendies ne ravagent les forêts.

Le rapport annonce également que le changement climatique touche déjà l’agriculture, la foresterie, les pêcheries et l’aquaculture. « Dans toute l’Amérique du Nord, le changement climatique a fait baisser les rendements agricoles depuis 1961 », indique Rachel Bezner-Kerr de l’Université Cornell d’Agriculture et des Sciences de la vie (elle est co-autrice du résumé officiel).

De surcroît, les scientifiques relient de plus en plus les épisodes météorologiques extrêmes directement au changement climatique. Dans les faits, selon Michael Mann, directeur du Centre des sciences du système terrestre de l’Université d’État de Pennsylvanie et auteur de The New Climate War: The Fight to Take Back Our Planet, les modélisations actuelles continuent de « sous-estimer l’impact que le changement climatique a déjà sur la persistance de météos extrêmes et prédisent mal l’aggravation de ces impacts dans le cas d’un réchauffement supplémentaire ».

Le rapport conclut que cette exacerbation des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations « excède déjà les seuils de tolérance des plantes et des animaux et entraîne une mortalité de masse chez certaines espèces d’arbres et de coraux notamment ». « Ces extrêmes climatiques se produisent simultanément et entraînent une cascade d’impacts qui sont de plus en plus difficiles à gérer », poursuit celui-ci.

 

IL EST URGENT D’AGIR

Le fait que l’on sente déjà les effets du changement climatique rend d’autant plus urgente la limitation du réchauffement. D’après le rapport, à 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle, jusqu’à 14 % des espèces terrestres seront en proie à un « risque très élevé d’extinction » ; à 2 °C, ce chiffre grimpe à 18 % ; à 5 °C, il passe à 48 %. Selon une analyse récente, si les pays du monde entier respectent leurs engagement en matière de réduction des émissions, nous parviendrons à nous maintenir sous la barre des 2,5 °C.

À partir de 2 °C de réchauffement, les risques liés à la sécurité alimentaire seront plus importants. Les pays d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud ainsi que les petits États insulaires seront alors frappés par les carences nutritionnelles et par la malnutrition. En outre, avec la hausse continue des températures, les effets et les risques liés au changement climatique vont certainement devenir « de plus en plus complexes et plus difficiles à gérer » ; de multiples périls (sécheresses, feux de forêt, élévation du niveau des mers, inondations) surviendront simultanément.

C’est pour cette raison que l’objectif fixé par l’accord de Paris est de limiter le réchauffement « bien en-dessous de 2 °C, et de préférence sous la barre des 1,5 °C » par rapport à l’ère préindustrielle. Cependant, bon nombre de pays s’étant engagés à rester sous les 1,5 °C s’attendent à ce que la température moyenne franchisse cette limite avant de redescendre, un phénomène qu’on appelle « dépassement temporaire ». Mais les effets graves se font d’ores et déjà sentir, une telle approche est donc périlleuse.

« Au vu de tous ces changements qui se mettent déjà en mouvement, nous en concluons qu’avec le dépassement temporaire […] nous courons un risque accru [d’assister à] des impacts irréversibles comme l’extinction d’espèces, et aussi que certains de ces processus que nous voyons déjà à l’œuvre seront de plus en plus difficiles à inverser », déclare Camille Parmesan.

« Je dirais que nous devons essayer de limiter le réchauffement à 1,5 °C avec le moins de dépassement temporaire possible, zéro dans l’idéal, commente Michael Mann. Mais ce que nous devons accomplir est en fait assez simple : nous devons lever le pied sur les émissions de carbone aussi vite que possible. »

 

NOUS NE SOMMES PAS ÉGAUX FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE 

« Le changement climatique nous affecte tous, mais il ne nous affecte pas tous de la même manière », explique Katharine Hayhoe, directrice scientifique chez The Nature Conservancy. Ceux qui vivent déjà sous le seuil de pauvreté, les très jeunes et les personnes très âgées, les minorités ethniques et les peuples autochtones, voilà les populations impactées de manière disproportionnée par les effets climatiques. Et dans de nombreux cas, ce sont également celles qui ont le moins contribué au problème. C’est pour cela que le changement climatique est profondément injuste. »

Le rapport attire l’attention sur le fait que la vulnérabilité au changement climatique est plus élevée dans les endroits (et parmi les populations) qui sont moins résilients aux bouleversements extrêmes : par exemple ceux touchés par la pauvreté et les conflits violents. Bien qu’il n’y ait pour l’instant que peu de preuves que le changement climatique soit la cause directe de conflits, celui-ci pourrait en augmenter le risque en exacerbant les difficultés sociales, économiques et environnementales. De 2010 à 2020, il y a eu quinze fois plus de morts à cause des inondations, des sécheresses et des tempêtes dans les régions hautement vulnérables que dans les régions très peu vulnérables. L’insécurité alimentaire et la malnutrition provoquées par les inondations et les sécheresses ont progressé en Afrique, en Amérique Centrale et en Amérique du Sud.

Les épisodes climatiques et météorologiques extrêmes font de plus en plus de réfugiés dans certaines régions ; de petits États insulaires menacés par l’élévation du niveau des océans sont affectés de manière disproportionnée. La perte des services écosystémiques a des conséquences particulièrement graves sur ceux qui en dépendent directement pour leurs besoins élémentaires, sur les peuples autochtones notamment.

 

NOUS POUVONS NOUS ADAPTER ; LA NATURE EST LA CLEF

Plus les températures augmentent, plus les humains doivent s’adapter. Une des principales découvertes du rapport, selon Camille Parmesan, est que cette adaptation « dépend davantage des écosystèmes naturels que ne l’indiquaient les précédents rapports. Il y a davantage de preuves de cette dépendance. »

Le risque d’inondation près des fleuves peut être réduit en restaurant les zones humides ainsi que d’autres habitats naturels des plaines inondables, ou bien en rétablissant le cours naturel des fleuves. Les mangroves protègent les littoraux des tempêtes et de l’érosion. En réduisant la surpêche, les aires marines protégées sont davantage vectrices de résilience face au changement climatique. On peut refroidir les villes avec des parcs et des bassins et en verdissant les rues et les toits. Les agriculteurs peuvent renforcer à la fois leur résilience climatique et leurs rendements en favorisant la santé des sols.

Selon le rapport, une adaptation qui se focalise sur l’entretien des écosystèmes permet également d’éviter la « maladaptation ». L’irrigation des champs avec des eaux souterraines peut par exemple permettre de remédier immédiatement à une sécheresse, mais si celles-ci sont trop fréquentes ou qu’elles durent, la nappe phréatique peut finir par disparaître. De la même façon, si les digues vont peut-être protéger les régions côtières à court terme, leur construction peut détruire des écosystèmes coralliens (les récifs coralliens par exemple) contribuant eux-mêmes à la protection du littoral.

« La pire maladaptation possible », affirme Michael Mann, serait de « mettre trop de billes dans le panier de l’adaptation et pas assez dans celui de l’atténuation [des effets] ». Autrement dit, de s’adapter aux impacts du changement climatique sans prendre les mesures adéquates pour éliminer les émissions de gaz à effet de serre qui en sont responsables. En un sens, poursuit-il, « ce rapport est un résumé de ce que nous savons déjà : des bouleversements climatiques dangereux nous frappent en ce moment même et la question est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à les laisser dériver. »

 

LES RAPPORTS DU GIEC

Le rapport reflète les découvertes d’un des trois groupes de travail du GIEC (le groupe n°2) qui publient des mises à jour de leurs découvertes tous les huit ans environ. Chris Field de l’Université de Stanford, co-président du groupe de 2008 à 2015, explique que ce groupe couvre « un vaste portefeuille » qui aborde « la façon dont le changement climatique interagit avec les personnes, les économies et l’environnement ».

Le rapport fait 3 675 pages et détaille les effets du changement climatique sur les régions continentales et polaires, sur les écosystèmes terrestres et marins, sur l’alimentation et la santé. Il explore également l’intersection entre réchauffement climatique et pauvreté, et se penche sur des chemins de développement aussi résilients que possible face au changement climatique et à ses effets. Il est préfacé d’un « Résumé à destination des décideurs » de 35 pages qui, selon Chris Field, « est validé méticuleusement, phrase par phrase, par consensus ».

À cause de ce processus, on accuse parfois les rapports du GIEC d’être édulcorés, mais selon Chris Field, cela donne au rapport une force que les études individuelles ne peuvent égaler, car « chaque pays du monde s’accorde à dire que chaque phrase du résumé à destination des décideurs décrit correctement la littérature technique sous-jacente. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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