Environnement

Si nous voulons sauver la planète, 30 % de sa superficie doivent être protégés d’ici 2030

D’après les grandes organisations de préservation de l’environnement, cette mesure permettrait de protéger la biodiversité, de ralentir l'extinction des espèces et de maintenir un climat stable.

De Emma Marris
La Réserve Sarara, située dans le nord du Kenya. Des bergers locaux appartenant à 18 ethnies différentes y gèrent leurs terres pour leur troupeau et les animaux sauvages. Cette démarche est saluée comme un nouveau modèle de préservation de l’environnement.

Cet article est le fruit d’un partenariat avec la National Geographic Society.

 

En décembre dernier, dans une déclaration commune publiée sur Internet, quelques-unes des plus grandes organisations de protection de l’environnement ont lancé un appel pour que 30 et 50 % de la surface de la planète soit respectivement protégée d’ici 2030 et 2050. Cette semaine, un groupe de travail des Nations Unies y a répondu (téléchargement direct ici). Mais ce qui est considéré comme « protégé » et la façon dont les pays réussiront à atteindre ces objectifs restent encore ouverts au débat.

Pour les défenseurs de l’environnement, ces hauts niveaux de protection sont nécessaires pour que nous, les humains, puissions continuer à bénéficier des services que nous rend la nature, comme la filtration de l’eau potable ou le stockage du carbone, sans lequel le réchauffement climatique serait plus important. Nous avons aussi besoin de ces aires pour prévenir la disparition massive des espèces.

L’Homme et ses animaux domestiques poussent le reste de la vie sur Terre en marge de la planète. Aujourd’hui, en unité de poids, seuls 4 % des mammifères au monde sont sauvages. Nos animaux et nous-même représentons les 96 % restants. Depuis 1970, le nombre de mammifères, d’oiseaux, de poissons et d’amphibiens sauvages a, en moyenne, chuté de 60 %.

La perte d’habitat est largement considérée comme la cause principale de l’extinction d’espèces dans le monde et ces fortes diminutions des populations sont un signal d’alarme, indiquant que de nombreuses espèces se trouvent dans une situation précaire. Mais il y a une bonne nouvelle : nous avons suffisamment de temps pour sauver la plupart des animaux. 872 espèces sont répertoriées comme éteintes par la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature, mais un nombre incroyable d’espèces, 26 500, sont menacées d’extinction. Pour les sauver, leur habitat et les autres espèces sur lesquelles elles dépendent doivent être protégés, et vite.

« Nous avons vraiment peu de temps », explique Brian O’Donnell, directeur de la Wyss Campaign for Nature, basée à Durango dans le Colorado, qui milite dans le monde entier pour la création d’aires de conservation supplémentaires. « Chaque année qui passe sans que nous agissions met en danger d’autres espèces. »

Cet appel a été lancé dans le cadre de la définition d’objectifs environnementaux internationaux, organisée par la Conférence des parties pour la Convention sur la diversité biologique. Les négociations sur les détails des objectifs se poursuivront jusqu’en octobre 2020, date d’un sommet qui se tiendra à Pékin.

Ces objectifs ont pour but de remplacer et d’aller plus loin que les « Objectifs d’Aichi pour la biodiversité », fixés en 2011 et qui devraient être atteints d’ici 2020. La protection de 17 % des zones terrestres et d’eaux intérieures et de 10 % des zones marines et côtières, un objectif encore atteignable, figurent parmi ces derniers. En 2018, 14,9 % de la surface terrestre de la Terre et 7,3 % des océans étaient officiellement protégés.

BirdLife International, Conservation International, la National Geographic Society, la Natural Resources Defense Council, la Nature Conservancy et neuf autres organisations non gouvernementales sont les signataires de l’appel lancé cette semaine pour protéger 30 % de la planète d’ici 2030. La plupart d’entre eux voient l’objectif de 2030 comme un tremplin pour un autre objectif, encore plus ambitieux : celui de préserver la moitié de la planète d’ici 2050.

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Certains appellent à protéger 50 % de la surface de la Terre depuis les années 1970. Mais l’idée a récemment gagné de l’ampleur, grâce à la création en 2009 du mouvement Nature Needs Half et la parution en 2016 du livre de l’éminent naturaliste Edward O. Wilson, intitulé Half Earth (« La moitié de la Terre » en français).

« Il y a eu une grande convergence de la pensée en ce qui concerne les gens pensant à une plus grande échelle », indique Jonathan Baillie, vice-président exécutif et scientifique en chef de la National Geographic Society, basée à Washington. « Il est très rare que l’ensemble des principales organisations de préservation de l’environnement se mettent d’accord sur un point. »

Les partisans de cette idée estiment que la définition d’un objectif clair et ambitieux aidera peut-être la crise de la perte de biodiversité à obtenir l’attention qu’elle mérite de la part des gouvernements et des institutions privées. Ces dernières années, l’inquiétude relative au changement climatique a grandi.

Brian O’Donnell explique que lors de la dernière rencontre portant sur la Convention sur la biodiversité, les ministres de l’environnement des pays participants étaient les plus hauts responsables présents, et que la plupart d’entre eux n’ont assisté qu’en partie à la réunion. Ceci contraste avec les rencontres des Accords de Paris sur le climat, auxquelles ont participé les présidents et les premiers ministres. Dans le même temps, les discussions sur le climat ont reçu beaucoup plus d’attention de la part des médias et du public. Mais pour le directeur de la Wyss Campaign for Nature, la question de la sauvegarde de la biodiversité « doit être élevée parmi les dirigeants mondiaux ».

 

INCLURE LES PEUPLES INDIGÈNES

Certains observateurs attendent d’en savoir plus sur les détails de l’idée avant de la soutenir.

L’appel à protéger 30 % de la Terre a « alarmé » Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale des Nations Unies pour les droits des peuples indigènes, basée à Baguio City, aux Philippines. Elle est l’un des auteurs d’un rapport datant de 2018, dans lequel les organisations de protection de l’environnement étaient critiquées pour avoir expulsé les peuples indigènes de leurs terres traditionnelles dans le but de créer des aires protégées. Ils empêchaient ainsi ceux qui avaient été précédemment déplacés par les parcs de réclamer leurs terres ou contrôlaient de façon agressive leurs actes et nuisaient à leurs moyens de subsistance en leur interdisant de chasser ou de cultiver.

Les défenseurs de l’environnement reconnaissent de plus en plus les droits des peuples indigènes à disposer de leurs terres, soulignant même que celles qui sont sous leur contrôle sont bien souvent en meilleur état, d’un point de vue de la biodiversité, que celles détenues par ceux qui s’y sont installés. Les peuples indigènes représentent peut-être moins de 5 % de la population mondiale, mais ils possèdent ou s’occupent d’environ 25 % de la surface terrestre, dont la grande majorité présente une biodiversité plus importante et est gérée de façon plus durable que les 75 % restants. Chaque année, et ce malgré la pauvreté et des droits fonciers précaires, les peuples indigènes et les communautés locales dépensent environ 3,5 milliards d’euros pour la protection de l’environnement. Ceci représente une part importante des dépenses totales mondiales, qui se situent autour de 18 milliards d’euros.

Toutefois, Victoria Tauli-Corpuz, qui est elle-même d’origine indigène, estime que les idéologies évoluent lentement et que pour beaucoup, la présence ininterrompue d’individus gagnant leur vie de la terre semble incompatible avec la préservation de la planète. « Je pense qu’ils sont toujours dans l’idée que l’Homme ne devrait pas intervenir dans la nature », indique-t-elle. « J’ai assisté à une réunion à Nairobi il y a quelques jours, et la plupart des intervenants mentionnaient encore ce problème. »

Elle a appelé à la mise en place d’un mécanisme de réclamation, pour permettre aux peuples indigènes de formuler officiellement une plainte auprès des Nations Unies si des projets de conservation leur portaient atteinte, mais cela n’a pas encore été fait pour l’instant. La rapporteuse spéciale ajoute que la restitution des terres et des ressources prises lors de projets de protection de la nature antérieurs n’a, dans l’ensemble, pas encore eu lieu. « Demander une augmentation de la surface protégée sans régler les questions soulevées par les peuples indigènes va s’avérer problématique », a-t-elle déclaré.

Ceux qui soutiennent l’appel de 2030 estiment que les terres gérées et habitées par les peuples indigènes et d’autres communautés locales compteront pour atteindre l’objectif fixé. « La protection de la biodiversité est synonyme de protection des droits des indigènes », confie Brian O’Donnell. « Cela sera au centre des 30 % pour la planète, et non incompatible avec. »

 

DIFFÉRENTES CATÉGORIES D’AIRES PROTÉGÉES

Des peuples locaux gèrent certaines aires à la fois pour la protection et l’utilisation durable des terres. Brian O’Donnell et Jonathan Baillie donnent tous deux l’exemple du Northern Rangelands Trust, un consortium de réserves kenyanes au sein duquel des bergers locaux appartenant à 18 ethnies différentes gèrent leurs terres à la fois pour la protection des animaux sauvages et pour faire paître leur troupeau, en bénéficiant du soutien financier et logistique d’ONG et d’institutions gouvernementales.

Le projet précise bien que toutes les « aires protégées » de l’objectif 30 % ne ressembleront pas aux parcs et aux réserves que bon nombre d’entre nous connaissent. L’Union internationale pour la conservation de la nature a créé une typologie de catégories d’aires protégées, du Type Ia, « Réserves naturelles intégrales » où l’accès est limité aux Hommes, au Type IV, « Aire protégée de ressources naturelles gérées », qui décrivent plus ou moins de nombreux sites où vivent aujourd’hui les peuples indigènes.

D’après Erle Ellis, environnementaliste à l’université du Maryland, cela, couplé aux meilleurs résultats des peuples indigènes en matière de protection de la biodiversité, est la raison pour laquelle « l’application de la souveraineté indigène devrait automatiquement faire partie de ces 30 %. »

En plus des nombreuses définitions d’ « aire protégée », l’appel inclut aussi d’ « Autres mesures de conservation efficaces par zone » ou OECMs. Comme son nom l’indique, il ne s’agit pas seulement d’une expression vague, mais d’une catégorie de gestion des terres de plus en plus codifiée, dont l’ébauche a figuré pour la première fois dans les objectifs Aichi de 2011. Un rapport définit cela comme « un espace géographiquement défini, qui n’est pas reconnu comme une aire protégée, qui est gouvernée et gérée sur le long terme de façon à délivrer une préservation in-situ efficace de la biodiversité, accompagnée de services écosystémiques associés et de valeurs culturelles et spirituelles. »

Les lieux de chasse et de rassemblement traditionnels ; les aires naturelles situées dans les bases militaires ; les aires consacrées à la recherche scientifique ; les sites et cimetières sacrés ; les pâturages de prairies indigènes ou même les divers parcs citadins en sont des exemples potentiels.

 

NE PAS ALLER TROP VITE

Si l’on en croit l’énoncé de vision du groupe d’organisations, les 30 % de la superficie terrestre qui devront être protégés ne seront pas uniquement les aires qui coûtent le moins cher ou sont les plus simples à protéger. Ces 30 % devront être totalement représentatifs de la diversité des écosystèmes de la planète. Cependant, cela pourrait être difficile à réaliser d’ici 2030, confie Erle Ellis.

« La grande interrogation concernant la protection de 30 % de la Terre en un peu plus de 10 ans, c’est si la vitesse d’exécution va sacrifier la qualité ou non », a-t-il déclaré. « Ce serait dommage si des gens essayaient d’atteindre vite l’objectif en protégeant des terres qui ne subissent pas vraiment de fortes pressions. »

Il précise aussi que préserver des aires sans s’assurer de l’existence d’un financement sur le long terme pour les gérer et de projets pour veiller à la stabilité et à la prospérité des communautés vivant aux alentours risque de créer des « parcs de papier », systématiquement pillés de leurs ressources par ceux qui n’ont aucun intérêt dans la protection de la zone ou qui le font par nécessité. « En essayant d’atteindre l’objectif trop rapidement, il est possible qu’ils créent un immense royaume de réserves ratées », souligne-t-il.

La nouvelle vision est donc plus complexe que ce que suggère le slogan « 30 % d’ici 2030. » Selon les principales organisations de protection de l’environnement, d’ici 2030, 30 % des terres et des océans de la Terre devraient devenir un mélange d’aires écologiquement représentatives, bénéficiant d’un solide financement et soutenues localement, qui seront gérées pour protéger la nature.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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