Équateur : l’histoire du peuple Quijos enfouie au cœur d’une forêt de nuages

C’est en prélevant un échantillon de sédiments dans un lac d’une forêt de nuages que les chercheurs ont découvert l’histoire de ce peuple.mercredi 18 juillet 2018

De Alejandra Borunda
Des peuples indigènes vivaient autrefois dans les forêts de nuages de l’Équateur. Ces dernières sont tellement denses qu’il était impossible d’imaginer que des Hommes aient pu y vivre.

Dans les années 1850, une équipe de botanistes s’est aventurée dans la forêt de nuages de la Vallée de Quijos, située à l’est de l’Équateur. La végétation y était si dense qu’ils ont eu bien du mal à se frayer un chemin. Pour eux, il n’y avait aucun doute : ils se trouvaient au cœur d’une forêt vierge où personne ne s’était jamais rendu.

Ils avaient tort. Avant l’arrivée des explorateurs espagnols dans les années 1500, la région était peuplée par les Quijos, qui y pratiquaient l’agriculture. Mais les colons ont tout détruit sur leur passage et en l’absence des Amérindiens, la forêt a repris ses droits. Une nouvelle étude, publiée le 16 juillet dans la revue Nature Ecology and Evolution, traite du déclin de la civilisation Quijos et du retour de la forêt.

 

UNE RÉGION MARQUÉE PAR L’ARRIVÉE DES COLONS ESPAGNOLS

La Vallée de Quijos se trouve dans l’une des forêts de nuages les plus riches en biodiversité au monde. Une route commerciale précolombienne, qui reliait les riches plaines de l’Amazonie aux Andes, passe le long de la vallée. Avant l’arrivée des Espagnols, cela faisait plusieurs siècles que des milliers d’Amérindiens cultivaient du maïs, des courges, des haricots et même des fruits de la passion dans les sols pauvres de la vallée.

C’est dans un petit lac situé dans la vallée que les chercheurs de l’étude ont creusé dans le limon. Ils ont remonté à la surface une carotte des sédiments qui se sont accumulés au cours du dernier millénaire. Dans les sédiments les plus anciens, les chercheurs ont trouvé des preuves d’une occupation humaine.

Ils y ont également identifié de petits morceaux de pollen. Ce dernier, qui provient du maïs et d’autres plantes, a été transporté par le vent depuis la vallée et la forêt environnante avant de se déposer dans le lac. La présence de pollen démontre que les indigènes cultivaient ces plantes dans le fond de vallée, car elles nécessitent espace et exposition à la lumière du soleil pour pousser. Des morceaux de charbon ont également été retrouvés, ce qui indique que les habitants de la vallée avaient allumé des feux non loin du lac.

Lorsque les Espagnols sont arrivés dans les années 1540, ils ont tué de nombreux Quijos. Ceux qui avaient échappé au massacre ont été brutalement réduits au travail forcé. Le peuple Quijos s’est révolté, mais en 1578, la plupart d’entre eux avaient été tués ou chassés de la vallée, que les Espagnols ont fini par quitter.

« Il s’agit certainement d’une des pires tragédies de cette période », confie Nick Loughlin, auteur principal de l’étude. Avec l’arrivée des colons européens dans la région, des millions d’amérindiens ont été tués. La nouvelle étude a permis de déterminer le moment exact de la disparition de cette culture prospère.

Les sédiments prélevés dans le lac portent les traces du conflit et de l’étrange vide qui les a succédé. Ainsi, de gros morceaux de charbon ont été retrouvés dans la boue alors que le conflit était à son summum. Les particules de pollen révèlent quant à elle que les cultures dans la région ont rapidement et beaucoup changé suite au départ des indigènes et des Espagnols.

« Après le conflit, la terre était en jachère », explique Mark Bush, écologue à l’Institut technologique de Floride qui n’a pas pris part à l’étude. « Lorsque la terre cesse d’être cultivée, la forêt gagne du terrain ». C’est d’abord l’herbe qui fait son retour sur les terres agricoles laissées à l’abandon, avant que la forêt ne reprenne ses droits.

 

LE RETOUR DE LA FORÊT

130 ans après le départ des Quijos et des Espagnols, les sédiments ne renferment plus aucune trace de présence humaine, alors que la forêt de nuages se reforme. Les concentrations de pollen de différentes variétés d’arbres, d’abord ceux qui poussent en premier et rapidement, et ensuite ceux qui poussent lentement, augmentent de façon régulière jusqu’à ce que la forêt ait réinvesti la totalité de la vallée.

Au début du 19e siècle, les humains revinrent dans la vallée. Grâce aux sédiments, Nick Loughlin et ses collègues ont pu déterminer la période exacte à laquelle ces hommes sont arrivés et l’influence qu’ils ont eue sur le paysage. Ils faisaient notamment pâturer du bétail dans la vallée et ont légèrement modifié la forêt.

Dans les années 1850 – 1860, une autre vague d’explorateurs européens débarque dans la région. La forêt était si dense qu’ils pensaient qu’aucun Homme ne s’y était rendu. Nick Loughlin précise toutefois que la forêt qu’ils ont vue n’était déjà plus vierge.

« Il est facile de comprendre pourquoi les explorateurs se sont dit que cette forêt était vierge », indique Andrea Cuéllar, anthropologue à l’Université de Lethbridge au Canada, qui étudie l’histoire culturelle et agricole des Quijos mais n’a pas pris part à l’étude. « Dans cette région, la forêt est tellement dense que si elle n’est pas vierge, alors quelle forêt le serait ? »

Pour Estanislao Pazmiño, également anthropologue à l’Université de Lethbridge, cette nouvelle étude démontre bien la capacité des forêts à se reformer après avoir été changée par l’Homme. Néanmoins, il doute que la vallée soit aujourd’hui capable de se remettre de l’activité humaine : le pâturage y est intensif, le sol est appauvri et la forêt environnante est loin d’être vierge. « Les techniques agricoles utilisées par les peuples indigènes précolombiens respectaient plus la terre que celles que nous utilisons aujourd’hui », a-t-il déclaré.

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