« Loi sèche » : la prohibition aux États-Unis

En 1920, la loi prohibant la fabrication, le transport et la vente d’alcool entre en vigueur aux États-Unis. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions : bientôt, le crime organisé s’empare d’un lucratif marché noir à la barbe des autorités.lundi 4 février 2019

De Enric Ucelay-Da Cal, professeur émérite, université Pompeu Fabra, Barcelone

Cet article a initialement paru dans le magazine Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

« Cette nuit, une minute après minuit, naîtra une nouvelle nation. Le démon de la boisson fait son testament. Une ère d’idées claires et de belles manières commence. Les bas quartiers seront bientôt choses du passé. Les prisons et les maisons de correction vont se vider ; nous les transformerons en greniers et en usines. De nouveau, tous les hommes marcheront droit, toutes les femmes souriront, tous les enfants riront. Les portes de l’enfer se sont fermées pour toujours. » Ainsi s’adressa, le 16 janvier 1920, le révérend Billy Sunday – un ancien joueur de baseball converti à l’évangélisme militant – à une foule de 10 000 personnes, qui célébraient avec lui les funérailles de John Barleycorn (le surnom du whisky en argot) et se réjouissaient des effets bénéfiques de la loi qui interdisait la fabrication et la distribution de boissons titrant plus de 0,5 % d’alcool.

Cette « noble expérience », comme la qualifiaient ses promoteurs, n’a pas été l’apanage des seuls États-Unis : à la même époque, d’autres pays nordiques et protestants (Norvège, Finlande, Suède, certaines dépendances du Danemark…) ont adopté des mesures qui restreignaient la consommation d’alcool. Mais, aux États-Unis, cette législation a duré beaucoup plus longtemps – 13 ans – et a eu des effets désastreux, dont l’augmentation rampante de la criminalité et la corruption politique. Comment une initiative aussi radicale a-t-elle pu triompher dans la nation la plus dynamique de la planète, qui comptait alors 106 millions d’habitants ?

Pour comprendre comment les États-Unis ont pu se livrer à une telle expérience, il faut remonter à l’époque où de nombreux Américains refusaient les transformations que connaissait leur pays, intensifiées par la Première Guerre mondiale. Vague après vague, des immigrants du sud et de l’est de l’Europe – à prédominance catholique (Italiens, Irlandais, Polonais…) ou juive, et dont beaucoup étaient porteurs d’idées révolutionnaires – s’établissaient dans les grandes villes de la côte est, comme Boston, New York ou Philadelphie, tandis que des dizaines de milliers de Noirs venant du Sud s’installaient dans les ensembles industriels du centre du pays, comme Chicago ou Détroit, qui avaient connu une forte croissance économique grâce à l’industrie de l’armement.

Cette avalanche suscitait la méfiance des petites villes rurales de l’intérieur face aux grands centres urbains de la périphérie, où les étrangers étaient associés à la délinquance – avec des bandes qui opéraient dans les quartiers ethniques des grandes villes – et au radicalisme politique : souvenons-nous de la Red Scare, la « Peur rouge » qui s’est emparée de la société nord-américaine entre 1917 et 1920.

L’Amérique rurale, qui se sentait menacée, a réagi en embrassant les valeurs traditionnelles WASP (un sigle anglais signifiant « Blanc, Anglo-Saxon et protestant »), une réponse conservatrice nourrie des valeurs de l’évangélisme (un protestantisme fondamentaliste) ainsi que d’une atmosphère xénophobe, raciste et hostile aux immigrants (le nativisme), qui s’est manifestée par des lois visant à freiner l’immigration d’Europe méridionale et orientale, par l’essor du Ku Klux Klan et par la prohibition elle-même.

À cette époque, la bière, qui représentait 60 % de la consommation d’alcool, avait remplacé le whisky comme boisson alcoolisée la plus consommée ; elle régnait dans les saloons, les bars ou tavernes qui tenaient lieu de club social pour les travailleurs immigrants. Dans ces locaux, ils pouvaient bénéficier de nourriture chaude, recevoir leur courrier, téléphoner ou mettre à l’abri leurs objets de valeur. Dans les saloons se tenaient en outre des réunions politiques, et dans nombre d’entre eux, on jouait, on négociait les services de prostituées, etc. Cette culture du saloon entraîna le rejet du protestantisme réformiste le plus militant.

Les femmes se trouvaient en tête, sous la bannière de la campagne pour la prohibition de l’alcool (souvent leurs époux dépensaient leur salaire journalier en boisson), mais il existait aussi d’autres groupes qui partageaient le désir évangélique de purifier la société, tels ceux qui luttaient contre la prostitution et la pornographie, des organismes comme la Société new-yorkaise pour la suppression du vice, fondée en 1873 par Anthony Comstock, ou la Young Men’s Christian Association (YMCA, « Union chrétienne de jeunes gens »). Les saloons étaient donc regardés comme un foyer de pourriture, de vice et de délinquance, maux sociaux qui paraissaient liés à des étrangers dans leur majorité catholiques, raison pour laquelle le Ku Klux Klan appuyait aussi la prohibition de l’alcool.

 

TEMPÉRANCE TOTALE

Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce qu’au cours d’une même année, en 1920, deux amendements à la Constitution devinrent des lois, après avoir été ratifiés par une majorité d’États : le XVIIIe , qui interdisait la distillation et la commercialisation de l’alcool ; le XIXe , qui accordait le droit de vote aux femmes. L’un et l’autre constituaient des victoires du féminisme organisé, qui réclamait le suffrage depuis les années 1860. L’activisme du mouvement pour les droits de la femme avait également insisté sur la suppression des boissons alcoolisées, parce qu’elles étaient la cause régulière d’agressions d’hommes ivres envers leur épouse et leurs enfants, de même que l’une des causes de la pauvreté endémique des classes ouvrières, lorsque le salaire passait dans la boisson au lieu de favoriser le bien-être de la famille. Dès les années 1870, la Women’s Christian Temperance Union (WCTU, « Union chrétienne des femmes pour la tempérance ») avait organisé une importante campagne pour interdire l’alcool, soutenant l’initiative prise en 1869 par le Parti prohibitionniste.

Dans les années 1890, cette agitation est efficacement renforcée par un groupe de pression très bien organisé : la Ligue antisaloon. Tandis que les « antres de perdition » sont attaqués par des prières – et parfois littéralement, comme le fait au début du XXe siècle la célèbre activiste Carry Nation avec sa hachette à briser les tonneaux –, le nombre des prohibitionnistes augmente, ainsi que leur influence politique, au point d’atteindre la Maison-Blanche. Le président Benjamin Harrison (1889-1893) et sa femme Lucy sont des teetotalers (de T-total, ou Temperance-total), et ils ne servent aucun alcool dans la demeure présidentielle. L’opinion catholique, minoritaire, issue de l’immigration et urbaine, s’oppose à l’interdiction de la vente d’alcool, et les démocrates qui la représentent dans le Nord sont accusés d’appartenir au Rum, Romanism and Rebellion, le parti du rhum, du catholicisme romain et de la rébellion.

En 1920, la prohibition entraîne l’abolition radicale de toutes sortes d’alcool (bière, vin, distillats hautement titrés…), avec certaines exceptions comme le vin de messe des prêtres catholiques et des rabbins juifs (les luthériens utilisant du moût ou du jus de raisin filtré). La nouvelle norme constitutionnelle devient un problème géopolitique, car les États-Unis sont entourés de fournisseurs de boissons fortes. Le Canada produit son propre whisky à base de seigle.

Les îles caribéennes sous domination britannique, de la Jamaïque à la Barbade, élaborent du rhum de canne à sucre, et les Bahamas sont une zone naturelle de contrebande, à seulement 50 milles nautiques de la côte américaine. Cuba, à 90 milles de la pointe de la Floride, distille du rhum, tout comme les îles françaises et hollandaises des Caraïbes. Le Mexique, de l’autre côté du Rio Grande, fabrique de la tequila et du mescal.

Pour importer clandestinement l’alcool, il suffit d’un peu d’argent pour acheter la boisson et de disposer d’un camion ou d’une embarcation rapide. Le commerce est sûr, avec des bénéfices fabuleux étant donné le bas prix de la marchandise dans ses lieux d’origine et le prix que des milliers de consommateurs assoiffés sont prêts à payer. Ainsi surgissent les commerces criminels qui fournissent l’alcool, un bien très prisé par la société urbaine en dépit de son illégalité : dans la ville de New York, on passe de 15 000 saloons avant 1920 à 32 000 speakeasies (bars clandestins) après l’interdiction.

Monter un réseau fournissant de la boisson de contrebande nécessite quelques hommes forts et de confiance, un investissement initial et des armes soldées, provenant de stocks d’anciens matériels de guerre. L’activité des bandes – le trafic en camion ou en barque, la distribution de la marchandise dans des régions urbaines – est d’abord limitée localement, mais bientôt apparaissent des rivalités pour le contrôle du territoire. Les bandes (ces gangs, d’où vient le mot gangster) se forment selon un modèle d’association ethnique : Italiens, Irlandais, juifs…

Leurs relations sont compliquées. Par exemple, à Chicago et à New York, les centres les plus importants de la contrebande, les Siciliens prennent le contrôle. Mais à Détroit, ville frontalière, les juifs du Purple Gang menaient la danse bien avant la « loi sèche ». Les luttes entre bandes ouvrent la voie à une conception du crime vu comme une entreprise : Italiens, juifs et Irlandais s’entendent pour reconnaître des zones de domination, avec la répartition des bénéfices qui en découle. C’est ce que, vers 1929, la presse appelle The Syndicate, le « Syndicat » : le crime organisé, qui remplace ce qui était connu jusqu’alors comme The Mob, l’activité criminelle.

 

POTS DE VIN AUTORISÉS 

C’est que l’on ne peut tout résoudre avec une mitraillette Thompson. Le besoin d’accords devient évident lorsque la violence déchaînée pour le contrôle de Chicago culmine avec le « massacre de la Saint-Valentin » – le mitraillage de cinq hommes dans un garage –, au cours duquel, le 14 février 1929, Al Capone veut se débarrasser de son rival irlandais Bugs Moran. La brutalité du crime, sa répercussion médiatique et l’impunité manifeste avec laquelle agissent les criminels dans cette ville obligent le gouvernement fédéral à intervenir.

Le puissant réseau de Capone subit un démantèlement relatif, son chef étant incarcéré pour évasion fiscale, le seul délit que l’on ait pu lui imputer. Jusqu’alors, Capone avait joui de l’immunité que lui garantissaient ses pots-de-vin à des policiers et des politiciens locaux, au point qu’il avait publiquement donné une raclée au maire de Cicero (la commune où il résidait, dans la banlieue de Chicago), alors que ce dernier avait osé prendre une décision sans le consulter. C’est que l’abondance d’argent entre les mains des gangsters – Capone gagnait plus de 60 millions de dollars par an – leur permettait de corrompre à tous les niveaux, depuis les hommes de loi jusqu’aux plus hautes autorités. Le ministère de l’Économie, responsable au début de la lutte contre le trafic d’alcool, dut licencier 706 de ses agents et en mettre 257 en examen.

Au manque de moyens et à la corruption des autorités s’ajoute une idée que partage une bonne partie de l’opinion publique, en particulier dans les grandes villes, qui considère la prohibition comme une stupidité imposée à des citadins éduqués par des paysans aux croyances religieuses rétrogrades. L’ambiance créée favorise le mépris de la loi : de cette époque date le mot scofflaw – de scoff, « moquerie », et law, « loi » –, désignant celui qui se moque des lois et des règlements. Elle entraîne également une alcoolisation massive de la société. Les jeunes citadins, en particulier la population universitaire, transforment la boisson en un passe-temps divertissant et l’ivresse en un style de loisir élégant, ce qu’illustrent l’écrivain Francis Scott Fitzgerald et son épouse Zelda, tous deux fréquemment ivres.

En 1927, la « noble expérience » est un désastre évident. Mais qui allait l’admettre politiquement ? Lors des élections présidentielles de 1928, le gouverneur de New York, Alfred E. Smith, est choisi comme candidat démocrate. Il est wet, « humide » (autrement dit contre la prohibition), et catholique. Au cours d’élections traumatisantes, Smith perd contre le candidat quaker Herbert Hoover, un protestant qui n’est pas prêt à perdre son capital politique en accordant des concessions aux demandes des buveurs.

Mais aux élections présidentielles de 1932, le successeur de Smith en qualité de gouverneur de New York, Franklin Delano Roosevelt, se présente comme le défenseur du changement. Élu avec une écrasante vague de soutien, il légalise en mars 1933 la bière avec un titre alcoolique de 3,2 %, ainsi que le vin et le cidre également légers. En décembre, un nouvel amendement constitutionnel, le XXIe , annule le XVIIIe : les revenus dérivés des impôts sur l’alcool viennent désormais grossir les ressources du gouvernement dans la lutte contre la Grande Dépression, qui cause alors des ravages dans le pays.

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