Les médecins au chevet de la Joconde

Depuis plusieurs années, des médecins étudient le tableau de Léonard de Vinci pour déceler d’éventuelles pathologies chez son modèle. Une nouvelle étude relance le débat.

De Florent Lacaille-Albiges
On pense que la « Mona Lisa » de Léonard de Vinci représente Lisa Gherardini, l'épouse de Francesco del Giocondo, un marchand de soie florentine. Chaque année, des millions de visiteurs se bousculent au musée du Louvre, à Paris. La peinture, protégée par une épaisse couche de verre qui doit être nettoyée régulièrement, n'a jamais été restaurée.

Encore des victimes du sourire mystérieux de la Joconde ! Depuis plusieurs mois, la revue scientifique Mayo Clinic Proceedings est le lieu d’un intense débat. L’enjeu ? Expliquer ce qui rend le tableau de Léonard de Vinci aussi captivant (lire aussi notre article sur les différentes facettes du génie italien)... d’un point de vue médical. Des médecins de Boston, Turin ou Londres discutent et se répondent, au fil d’un inhabituel feuilleton scientifique, pour savoir si Mona Lisa souffrait d’hypothyroïdie, d’un excès de graisse dans le sang, d’une infection par Helicobacter pylori, ou encore d’une attaque cérébrale.

En réalité, les hostilités ont été ouvertes dès 2004 par une équipe de rhumatologues et d’endocrinologues (spécialiste des hormones), parmi lesquels le Belge Jan Dequeker, véritable spécialiste du diagnostic sur toile.

Cette préoccupation peut surprendre. Mais, au-delà du côté insolite, le médecin tente de découvrir, par l’étude de tableaux médiévaux et de la Renaissance, quelles maladies affectaient les contemporains de Léonard de Vinci. À cette époque, la médecine était encore un art aléatoire, aux conclusions approximatives. Impossible donc de savoir avec précision quels maux existaient déjà au XVIe siècle.

Au fil des années, le rhumatologue a ainsi détecté des cas d’arthrites dans des peintures flamandes et supposé un cas de maladie osseuse de Paget dans un tableau du XVIe siècle, soit plus de trois cents ans avant sa description exacte par le chirurgien britannique qui lui donna son nom. En 2004, avec ses collègues, il a donc décidé de s’attaquer à la Joconde et publie un article dans The Israel Medical Association Journal.

Trois détails du tableau intriguent en particulier les spécialistes. Le premier est, bien sûr, le sourire si particulier de Mona Lisa, qui a pu être expliqué tour à tour par une paralysie ou une perte des dents de devant. Mais, si on regarde de plus près, on remarque que la jeune femme présente également un net gonflement sur sa main droite, à la base de l’index, ainsi qu’une petite tache irrégulière sur le côté du nez, à proximité de son œil droit.

La Joconde de Léonard de Vinci

Pour Jan Dequeker et deux de ses collègues de l’université catholique de Louvain, pas de doute : ces caractéristiques sont liées à un taux de graisse excessif dans le sang (hyperlipidémie). Au vu des symptômes et de l’alimentation de l’époque, les chercheurs avancent qu’une maladie génétique rare touchait la famille de Mona Lisa. Cela pourrait également expliquer sa mort que l’on pense prématurée à 37 ans.

Rebondissement en septembre 2018, dans la revue Mayo Clinic Proceedings. Deux chercheurs américains, Mandeep Mehra et Hilary Campbell, reprennent l’étude du tableau et remettent en cause ces conclusions. En effet, l’hypothèse la plus plausible concernant l’identité de Mona Lisa suggère qu’il s’agit de Lisa Gherardini, épouse d’un riche marchand de soie florentin. Or, contrairement à ce qu’on pensait par le passé, nous savons maintenant qu’elle n’est pas morte à 37 ans, mais à 63 ans – un âge honorable pour l’époque. De plus, aucun membre de sa famille ne semble avoir souffert d’un désordre lipidique.

Exit, donc, l’hyperlipidémie génétique. Les médecins penchent plutôt pour une hypothyroïdie, consécutive à une grossesse récente. Or une analyse des différentes couches du tableau, menée en 2006 à l’aide de photographies à la lumière infrarouge, a révélé que Mona Lisa portait justement une robe d’allaitement lors des premières poses. À l’appui de cette nouvelle hypothèse, l’article apporte plusieurs arguments supplémentaires : la mauvaise alimentation et, particulièrement, l’absence de produits iodés, la prévalence élevée de goitres dans l’Italie de la Renaissance (attestée notamment par les tableaux) et, bien sûr, l’impact de la grossesse sur l’activité de la thyroïde.

Faux, rétorquent trois nouveaux chercheurs, deux Italiens et un Anglais, dans le numéro de mars 2019 de Mayo Clinic Proceedings. Selon eux, il est peu probable que la femme d’un si riche marchand ait pu souffrir de la famine ou manquer d’apport en poissons et fruits de mer. Si on se réfère aux recettes des cuisiniers de la Renaissance, les produits de la mer ne devaient, en effet, pas manquer à la table des familles fortunées. Les médecins apportent la troisième hypothèse de notre feuilleton : Mona Lisa aurait subi une infection par Helicobacter pylori, une bactérie courante, mais pouvant parfois provoquer une maladie auto-immune de la thyroïde. Une hypothèse immédiatement contestée par Mandeep Mehra, auteur de l’article de septembre 2018, qui rappelle que Lisa Gheradini a eu deux enfants après avoir posé pour Léonard de Vinci, signe que sa thyroïde s’était remise de son dysfonctionnement.

Un médecin de Chester, en Virginie, reprend les photographies réalisées à la lumière infrarouge et observe que les mains de Mona Lisa ont une position particulièrement crispée lors des premières poses. Il suggère alors que la jeune femme ait pu être victime d’une attaque cérébrale qui l’aurait laissée partiellement paralysée, rejoignant en cela une ancienne hypothèse au sujet du sourire de la Joconde.

Mais l’auteur peine à expliquer les petits renflements lipidiques qui préoccupent ses prédécesseurs. Signe que le plus célèbre tableau de Léonard de Vinci cache encore bien des secrets.

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