Reportage : le périple des migrants

Sur la route depuis 2013, Paul Salopek tient une chronique des grandes migrations qui voient des millions d’humains quitter leur terre en quête d’une vie meilleure.Wednesday, August 7, 2019

De Rédaction National Geographic
Ces hommes qui habitent en Ouzbékistan se rendent en voiture en Russie pour chercher du travail. Ils se sont arrêtés afin de rendre hommage à Daoud-Ota, un patron révéré enterré tout près.

La faim, l’ambition, la peur, l’opposition politique : le motif pour quitter son pays importe peu. Ce qui importe surtout, c’est de savoir comment le voyage façonne une classe d’individus à part, pour qui la notion de « foyer » est désormais indissociable d’une route longue et dangereuse. En 2013, Paul Salopek, explorateur National Geographic, a entamé un long périple pour refaire à pied le parcours fondateur de l’humanité, depuis le nord de l’Éthiopie jusqu’à la pointe australe de l’Amérique du Sud. Depuis le début de son trek, il a traversé seize pays, qui sont tous le théâtre de grands mouvements de populations. Aujourd’hui, il raconte ce dont il est témoin.

 

DANS LA CORNE DE L’AFRIQUE : QUITTER SA MAISON 

« Depuis quand mourons-nous sur les sentiers désolés de la Corne de l’Afrique ? Depuis l’aube des temps. C’est ce même couloir qu’ont utilisé les premiers hommes modernes pour sortir d’Afrique au Pléistocène. En progressant le long du Rift vers le nord, j’ai été amené à réfléchir aux raisons qui poussent un être humain à quitter un univers familier dégradé.

Les personnes les plus pauvres du monde quittent diverses terres lointaines pour périr dans la dépression de l’Afar, en Éthiopie, l’un des déserts les plus torrides de la planète. Ils marchent à travers cette terrible étendue aride pour atteindre le golfe d’Aden. La mer ouvre une porte sur une nouvelle vie (quoique pas toujours meilleure) hors d’Afrique : une vie d’emplois sous-payés dans les villes et les plantations de dattes de la péninsule Arabique. Certaines tombes de migrants renfermaient vraisemblablement des Somaliens fuyant la guerre. D’autres, des déserteurs érythréens. Ou des Oromos d’Éthiopie exténués par les sécheresses. Tous espéraient franchir clandestinement les frontières non gardées de Djibouti. Leurs corps ont été enterrés à la hâte par les colonnes suivantes de voyageurs épuisés.

C’est là la source de nos plus anciennes migrations : selon des experts, un changement climatique majeur et des famines meurtrières auraient contribué à pousser les premiers hommes hors d’Afrique. Qu’est-ce qui nous motive à partir ? À abandonner ce que nous aimons ? À avancer vers l’inconnu avec, pour toute possession, un baluchon contenant quelques affaires ? C’est une force plus puissante que la peur de la mort. »

 

AU MOYEN-ORIENT : VIVRE DANS L’ATTENTE

« Pendant des semaines, j’ai visité des camps en Jordanie. Au moins 500 000 Syriens s’y languissaient – une petite fraction des quelque 12 millions de civils dispersés par la guerre civile la plus sanglante du Moyen-Orient. Les Syriens ne pouvaient pas retourner dans les ruines de leurs maisons à Idlib, à Hama ou à Damas. Personne d’autre ne voulait d’eux. Ils étaient coincés. Nombre d’entre eux travaillaient de manière clandestine sur des exploitations agricoles. Ils gagnaient un peu plus de 1 euro par jour en trimant à cueillir des tomates.

Les réfugiés que j’ai côtoyés sont des êtres très ordinaires confrontés à de graves difficultés, mais pas impuissants. Souvent, ils sont incroyablement forts et généreux, malgré leur misérable condition. Quand je passais près de leur champ, ils me saluaient de la main. En toute bonne conscience, ils m’ont nourri avec les récoltes de leurs employeurs. Ils ont versé des litres de thé dans ma gorge. Ils m’ont invité à m’asseoir et à me reposer.

À 1 600 km de là, dans le Caucase, une famille de réfugiés syriens d’origine arménienne m’a crié : « S’il vous plaît, n’entrez pas ! » Ils me demandaient d’attendre à l’extérieur de leur domicile délabré, le temps de préparer en vitesse un festin. Ils s’étaient récemment installés dans la maison d’Azéris expulsés à cause du conflit du Haut-Karabakh, qui dure depuis des décennies. J’ai rencontré lesdits Azéris 200 km plus loin. Ils ont refusé que je paie ma nourriture dans le café d’un camp de réfugiés. “Nous attendons la paix depuis si longtemps”,  a soupiré Nemat Huseynov, le propriétaire du café. »

 

EN INDE : RÊVER DE L’AVENIR

« Au Pendjab, chaque jour, cinq, dix, vingt jeunes sortaient de leurs maisons et couraient pour me rattraper après m’avoir vu passer. En sueur, essoufflés, pas habitués à l’exercice physique, ils faisaient étalage de leur syntaxe et de leur vocabulaire anglais sur quelques centaines de mètres avant de faire demi-tour. Ils préparaient les examens de l’IELTS. De très bonnes notes à ce test international d’évaluation de la langue anglaise sont exigées afin d’obtenir un visa pour la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis.

En traversant l’Inde, je me suis joint aux flots d’humains qui déferlaient sur les routes. Je les ai vus prendre d’assaut les arrêts de bus. S’entasser sur le toit des trains. Des pauvres, travaillant dur et bougeant sans cesse. Le monde doit apprendre au plus vite à dompter l’extraordinaire énergie que recèle une aspiration aussi massive.

La migrante qui symbolise l’avenir de notre espèce m’a vu arriver de loin. Elle devait avoir à peine 18 ans. C’était dans un village de vaches errantes, dans le Bihar, l’un des États les plus pauvres d’Inde. Je me dirigeais vers le Myanmar. Elle est venue vers moi d’un pas assuré et m’a serré la main avec énergie. L’ambition et l’intelligence se lisaient dans ses yeux. Bientôt, elle se fraiera un chemin dans l’une de ces villes indiennes tentaculaires, testant son audace face à des centaines de millions d’autres villageois transplantés. Il n’y aura pas de mur assez haut pour l’arrêter. »
 

Extraits du récit de Paul Salopek publié dans le numéro 239 du magazine National Geographic.

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