Sur les traces des chasseurs-cueilleurs de l'Essonne

Il y a 15 000 ans, des groupes de chasseurs-cueilleurs peuplaient l’Europe. À Étiolles, au bord de la Seine, un ancien camp fossilisé permet de mieux les connaître.Tuesday, August 6, 2019

De Florent Lacaille-Albiges
Des objets du Paléolithique présentés sur le site préhistorique d'Étiolles lors des journées nationales de l'archéologie 2015.

À quelques kilomètres de Paris, dans le nord de l’Essonne, à Étiolles, se trouve un site archéologique important, ancien lieu de vie d’une communauté de chasseurs-cueilleurs. Les objets exhumés nous permettent de mieux comprendre le quotidien de ces Franciliens d’il y a 15 000 ans. Visite guidée avec Boris Valentin, professeur à l’université Paris 1 et directeur du camp de fouilles.

 

UNE FOUILLE SUR PLUSIEURS NIVEAUX

Depuis les premières fouilles en 1972, des traces de plusieurs installations successives ont été découvertes. L’endroit est réputé pour la remarquable conservation de ses vestiges. « Pour cette période, on doit compter seulement une dizaine de gisements de cette qualité dans toute l’Europe, explique Boris Valentin. Étiolles reçoit donc de nombreux étudiants qui viennent participer aux campagnes de fouilles. »

Les alluvions déposées par les crues annuelles de la Seine recouvrent chaque niveau d’occupation. Parfois, quelques centimètres seulement les séparent, parfois davantage.

À l’origine de ce haut niveau de préservation : la proximité de la Seine. Débordant régulièrement de son lit, le fleuve a, d’année en année, recouvert de sédiments les restes des campements, permettant ainsi leur fossilisation. Ces dépôts réguliers offrent aujourd’hui aux archéologues une chronologie des passages sur le site. Chaque strate, plus profonde que la précédente, ouvrant une fenêtre sur une époque un peu plus lointaine.

Les archéologues peuvent ainsi déterminer à quelle génération de chasseurs-cueilleurs les objets retrouvés sont associés, en fonction de leur emplacement dans ce “mille-feuille” sédimentaire. Cette chronologie rencontre toutefois une limite : les dépôts d’alluvions ne sont pas identiques à chaque inondation et il est impossible de savoir avec précision combien de temps s’est écoulé entre deux installations. « Je dirais que cela peut aller de quelques décennies à quelques siècles », précise Boris Valentin.

 

DES HABITATIONS AVEC FOYER ET POUBELLE

À Étiolles, comme ailleurs, les fouilles font apparaître de nombreux indices indirects sur la vie des habitants de l’époque. Reste ensuite à les interpréter. Dans le pêle-mêle de cette photo, au tout premier plan, devant la marche, on aperçoit un os courbé, probablement une côte de renne. Les chasseurs-cueilleurs du lieu se nourrissaient de ces cervidés, mais aussi de chevaux. La découverte de restes de jeunes animaux renseigne également sur la saison à laquelle ceux-ci fréquentaient Étiolles : sachant que les naissances avaient lieu au printemps, cela ne pouvait être qu’en été.

Depuis 1972, le camp de fouilles révèle les restes du passage d’un groupe de Magdaléniens. Dans cette habitation, on observe plusieurs niveaux superposés montrant la répétitivité des installations.

Un peu plus loin sur la droite se détache un tas d’objets, parmi lesquels des fragments de silex et quelques restes osseux. Il s’agit de la poubelle de l’habitation qui se tenait là il y a plusieurs milliers d’années. Ces déchets nous révèlent que nous avons affaire à des Magdaléniens, population ayant vécu entre 21 000 et 14 500 ans avant nos jours, définie par sa façon particulière de fabriquer les outils et les objets (pointes de harpon, éléments ornés en os…). Ils avaient pour habitude de jeter au rebut les morceaux de silex qui, à d’autres époques ou en d’autres lieux, auraient pu avoir une utilité, notamment servir de couteaux. Les Magdaléniens tirent leur nom de la grotte de la Madeleine, en Dordogne, un des sites les plus emblématiques de ce courant culturel. On retrouve aujourd’hui les traces de leur savoir-faire de l’Espagne à la Pologne en passant par l’Angleterre, ce qui témoigne de la circulation des idées et des techniques à l’époque préhistorique.

Enfin, plus en arrière encore, près de la photographe, on peut observer les traces d’un foyer, habituellement installé au centre des habitations. « L’analyse montre que celui-ci a été utilisé à quatre reprises, avec des inondations entre chacun des passages, indique Boris Valentin. C’est le signe d’une installation reproduite à l’identique par des hommes qui revenaient régulièrement sur le même lieu et retrouvaient leurs habitudes. »

 

DES SILEX D’UNE GRANDE QUALITÉ

Ces lames de silex de 20 à 25 cm ont été retrouvées ensemble, à proximité du foyer de la photo précédente. Leur position suggère qu’elles étaient rassemblées dans un contenant – peut-être une pochette en cuir – qui n’a pas supporté le passage du temps. Ces pierres sont probablement l’une des raisons pour lesquelles les Magdaléniens d’Étiolles revenaient sans cesse à cet endroit : à quelques enjambées des fouilles affleure en effet un gisement de silex très pur.

Ces grandes lames de silex, débitées sur le même bloc, ont une curieuse disposition parallèle. S’agit-il d’un dépôt et dans quel but ? Ou bien d’une négligence au moment de quitter Étiolles ?

« Les maîtres tailleurs ont adapté leur technique à cette ressource exceptionnelle, remarque Boris Valentin. On constate une façon très particulière de préparer la pierre avant de la frapper. » Parmi les vestiges, on trouve également des lames d’une taille surprenante, atteignant jusqu’à 60 cm. Pour l’historien, pas de doute, il ne s’agit pas ici d’un outil, mais d’une performance. Étaient-elles utilisées dans le cadre d’un jeu, d’un exercice ou à des fins ostentatoires ? Rien aujourd’hui ne permet de conclure, mais cette prouesse éveille l’attention.

Les archéologues avaient coutume de considérer les groupes de chasseurs-cueilleurs comme des sociétés simples. Or, ici, tout laisse à penser que certains hommes avaient fait de la taille de silex leur spécialité. « Cela témoigne d’une certaine division sociale du travail et d’une organisation du collectif, note le scientifique. Mais cela ne signifie pas nécessairement que nous avons affaire à des personnes qui se consacraient de manière exclusive à leur artisanat. Dans cette période, le seul secteur pour lequel nous supposons un travail à temps complet est l’art pariétal. L’ornement de certaines grottes a demandé tant d’expertise et d’efforts que leurs auteurs étaient probablement déchargés des autres tâches. »

 

UN GALET QUI RACONTE UNE HISTOIRE

Le galet d’Étiolles est une œuvre typique du Magdalénien. On y voit un cheval réalisé dans un style assez précis, une créature mi-femme mi-animal et une série de motifs géométriques (comme une sorte de flèche tout en haut). Or, dans de nombreux autres ouvrages de ce courant culturel, les animaux sont entremêlés. « Ce qui constitue la rareté de cet ouvrage, c’est qu’on en saisit mieux la dimension narrative, explique Boris Valentin.

Long d’une trentaine de centimètres pour un poids de 3 kg, le bloc de calcaire dur a été gravé. Voici un relevé du dessin. La zone rougie près du bord gauche est due à l'exposition à la chaleur du foyer.

On sent assez clairement une interaction entre la créature et le cheval ; on peut donc supposer qu’il s’agit d’un fragment de mythologie. »

Quelle histoire raconte le galet ? Plusieurs interprétations sont possibles. Trouvé dans le foyer, il nous permet d’imaginer les coutumes des habitants de l’époque. Se racontaient-ils des légendes au coin du feu en dessinant sur des roches ? « Ce qui semble certain, c’est que ces gravures n’étaient pas réalisées pour être exposées, mais plutôt pour servir un récit sur le moment, ou simplement parce que leur fabrication avait un sens, ajoute le chercheur. Cela explique qu’elles aient été abandonnées lors du départ du camp. »

 

UN COQUILLAGE VENU DE LOIN

Probablement tombé d’un bijou ou d’un vêtement, ce coquillage ne renseigne pas uniquement sur le goût des Magdaléniens pour les parures. Avant d’être porté dans le Bassin parisien, il a été récolté sur un rivage de l’Atlantique.

Ce Nucella lapillus a été ramassé au bord de l’océan Atlantique. Avec des restes de moule dans l’habitation D71, ce sont des preuves d’échanges à longue distance.

Au cours de cette période froide, l’océan était plus bas qu’aujourd’hui et les côtes étaient plus éloignées de 100 km environ. Ce coquillage aurait donc fait un trajet de près de 500 km.

Bien qu’ils aient été nomades, il est peu probable que les Franciliens du Paléolithique aient pu réaliser le voyage par eux-mêmes. « Cela montre l’existence d’un circuit d’échanges sur une longue distance, détaille Boris Valentin. L’objet passait certainement par de nombreuses mains successives, de proche en proche. C’est tout un réseau d’alliances entre groupes que ce coquillage nous permet d’entrevoir. » Et encore de nombreux mystères à élucider pour les archéologues d’Étiolles.

 

Retrouvez notre enquête sur les premiers peuplements européens dans le numéro d’août 2019 du magazine National Geographic.

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