Il était une fois, les frères Grimm et leurs contes pas si féeriques

La collection la plus célèbre au monde de contes pour enfants était au départ une étude académique destinée aux adultes. Jacob et Wilhelm Grimm s'étaient mis en tête de constituer un recueil du folklore allemand du 19e siècle.jeudi 26 septembre 2019

Les contes populaires se racontent depuis les prémices de la civilisation humaine. Une synthèse du parler et de l'écrit, une fusion entre différents récits d'une même histoire. L'histoire de Cendrillon, par exemple, apparaît en Chine et en Égypte antiques. Certains détails changent en fonction des origines culturelles du narrateur. En Égypte, ses souliers sont en cuir rouge alors qu'aux Antilles, ce n'est pas une citrouille qui se transforme en carrosse mais le fruit de l'arbre à pain. L'histoire de Cendrillon telle qu'elle apparaît dans la collection de contes germaniques publiée en 1812 par Jacob et Wilhelm Grimm pourrait bien choquer les adeptes de la version actuelle qui raconte avec féerie comment une humble domestique devint une merveilleuse princesse.

Dans la version des frères Grimm, l'héroïne se prénomme Aschenputtel et ses vœux ne sont pas exaucés par la baguette magique d'une marraine-fée mais par un noisetier qui pousse sur la tombe de sa mère et qu'elle arrose d'un torrent de larmes. Lorsque le prince se met en quête du pied dont la forme délicate correspondra à celle du soulier orphelin (en or et non pas en verre), les belles-sœurs n'essaient pas simplement de l'enfiler avec insistance mais se mutilent, l'une coupant son gros orteil et l'autre une partie de son talon pour pouvoir y glisser leur pied. Enfin, alors que l'histoire se termine, le mariage de Cendrillon et du prince fait intervenir deux oiseaux blancs qui, au lieu d'accompagner gaiement Cendrillon en sifflotant sur le chemin du vivre heureux, s'attaquent aux yeux des deux belles-sœurs.

Les frères Grimm ont publié ce qui allait devenir l'une des collections de folklore les plus influentes au monde. Leur ouvrage Contes de l'enfance et du foyer (Kinder und Hausmärchen), plus tard intitulé Contes des frères Grimm, renferment des histoires qui ont bercé notre enfance. Cependant, les Grimm avaient organisé leur collection comme une anthologie académique destinée à ceux qui étudient la culture germanique et non pas comme une collection d'histoires à lire aux plus jeunes avant de s'endormir.

Dans le contexte social et politique perturbé des guerres napoléoniennes (1803 - 1815), à l'heure où la France envahissait les contrées germaniques, Jacob et Wilhelm étaient empreints d'un nationalisme qui les incita à faire la lumière sur leur patrie et leur héritage. Ils tiraient leur inspiration des philosophes et des auteurs du romantisme allemand qui étaient convaincus que les formes les plus pures de la culture, celles capables de rassembler une communauté, se trouvaient dans les histoires transmises de génération en génération. C'était dans la narration que résidait l'essence de la culture germanique et c'est grâce à elle que son peuple retrouverait ses valeurs fondamentales et spirituelles. En fouillant dans les traditions orales germaniques, les frères n'avaient qu'une hâte, « les empêcher de disparaître… de tomber à jamais dans le silence dans le tumulte de notre époque. » (À lire : La plupart des contes de fées sont plus anciens que vous ne le croyez.)

 

IL ÉTAIT UNE FOIS…

Comme Cendrillon et bien d'autres personnages de leurs contes, le parcours de Jacob et Wilhelm Grimm a quelque chose du conte de fée. Les frères sont nés à un an d'écart à Hanau, une ville de l'État du Saint-Empire romain germanique de Hesse-Cassel, à proximité de Francfort dans l'Allemagne actuelle. En 1796, quelques jours après que Jacob, l'aîné, eut fêté ses 11 ans, le père des jeunes garçons succomba à une pneumonie et c'est ainsi que la petite famille passa de la classe moyenne à la pauvreté. Deux ans plus tard, Jacob et Wilhelm quittèrent leur foyer pour fréquenter l'école secondaire de Kassel, un privilège qui leur avait été octroyé grâce au soutien financier de leur tante. Les deux frères inséparables partageaient les mêmes habitudes de travail assidu et étudiaient jusqu'à 12 heures par jour.

Après avoir obtenu son diplôme, Jacob quitta Kassel pour Marburg en 1802 pour étudier le droit à l'université ; Wilhelm lui emboîta le pas un an plus tard. La plupart des étudiants issus de familles plus aisées n'avaient guère à se soucier de leurs frais de scolarité mais le changement radical de situation financière et donc de statut des frères Grimm les obligeait à payer eux-mêmes leur éducation. Un revers qui allait plus tard se révéler être une chance. Comme l'écrivait Jacob dans son autobiographie, « le dénuement stimule l'assiduité et l'amour du travail. »

Les deux frères avaient intégré l'université avec l'ambition de reproduire la carrière de leur père au service de la loi et de la fonction publique. Cependant, alors qu'ils s'identifiaient aux travailleurs acharnés dont ils allaient plus tard préserver et publier le verbe, ils se découvrirent une tout autre vocation qui allait définir leur vie et leur héritage.

 

À LA RECHERCHE DE CONTES POPULAIRES

Friedrich Karl von Savigny, l'un de leurs professeurs à l'université de Marburg, piqua la curiosité de Jacob et Wilhelm pour l'histoire et la littérature germanique ainsi qu'une nouvelle discipline, la philologie, ou l'étude du langage des textes historiques. Savigny présenta les deux frères à son cercle d'érudits composé de Clemens Brentano et Achim von Arnim, deux écrivains allemands influencés par Johann Gottfried von Herder, un philosophe qui appelait à la redécouverte et la préservation de la poésie du peuple, la Volkspoesie.

En 1805, Jacob travaillait comme assistant de Savigny à Paris où il rassemblait des documents sur les traditions, les lois et la littérature allemandes. Lorsqu'ils étaient séparés, les deux frères échangeaient de nombreuses lettres et pendant son séjour à Paris, Jacob fit part à son frère, toujours à Marburg, de son désir de dédier sa vie à l'étude de l'histoire littéraire germanique.

Arnim et Brentano avaient publié un recueil de chants populaires allemands et Brentano, voulant poursuivre sa quête philologique, demanda aux frères Grimm de l'aider à ratisser les étagères des bibliothèques à la recherche de contes populaires. Les Grimm trouvèrent certains textes dans les livres mais ils s'intéressèrent également aux traditions orales en sollicitant les conteurs dissimulés parmi leurs amis et leurs connaissances. La plupart d'entre eux étaient des femmes, parmi lesquelles Dorothea Wild qui allaient plus tard marier Wilhelm. La personne qui apporta la plus grande contribution à l'œuvre des deux frères fut Dorothea Pierson Viehmann dont le père tenait une auberge populaire non loin de Kassel. Elle partagea avec eux les nombreuses histoires que lui racontaient les voyageurs de passage. 

 

ET ILS VÉCURENT HEUREUX

Brentano ne fit pas usage des 54 contes que Jacob et Wilhelm lui avaient envoyés en 1810 mais Arnim les incita néanmoins à publier leur propre collection. Paru en 1812, leur recueil Contes de l'enfance et du foyer ne remporta pas un succès immédiat. Malgré cela, les publications ultérieures des frères Grimm sur leurs recherches philologiques achevèrent d'asseoir leur réputation d'académiciens novateurs dans le domaine. Parmi ces publications figuraient entre autres deux volumes de légendes germaniques et un ouvrage consacré à l'histoire de la littérature allemande.

En 40 ans furent publiés sept éditions du recueil de contes populaires. La dernière, publiée en 1857, est la plus célèbre et se distingue de la première à la fois par son contenu et son style. Les deux frères affirmaient qu'ils avaient recueilli les histoires avec souci « d'exactitude et de vérité, » sans ajouts personnels d'enjolivement et de détails. Dans les éditions suivantes, Wilhelm décida d'enrichir la prose initialement simple et austère et de modifier les intrigues afin de rendre plus accessibles aux enfants certaines parties sombres et tragiques des histoires.

À partir de 1815, les livres furent agrémentés d'illustrations. Les histoires de la première édition sont donc plus fidèles à la tradition orale que celles de la dernière qui, avec l'aide des adaptations de Wilhelm, proposait une approche plus littéraire.

L'intention des Grimm n'était pas de publier un recueil de conte populaires. Ils voulaient redonner vie à la tradition orale germanique mais, ce faisant, ils aboutirent à une collection de contes très complète sur un plan culturel. Bien que le nom des deux frères devînt célèbre grâce à lui, leur livre Contes de l'enfance et du foyer s'inscrivait dans un plus grand dessein, celui de retrouver et de préserver les formes écrite et orale de la culture germanique pour qu'un jour ce trésor culturel puisse être rendu au peuple.

En tant que philologues, collectionneurs, chercheurs et éditeurs, les frères Grimm ont aidé à mettre en place une méthodologie de recueil et de documentation du folklore. Leur approche scientifique pionnière a changé le cours de l'histoire en linguistique et a défini de nouvelles normes dignes d'être reprises.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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